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Un premier centre de pédiatrie sociale en réserve autochtone

Sandro Échaquan, superinfirmier et directeur du centre Mihawoso, à Manawan.
Sandro Échaquan, directeur du centre Mihawoso, à Manawan, dispense également des soins au Centre de santé Masko-Siwin. Photo: Radio-Canada / Laurence Niosi
Laurence Niosi

Guérir ses enfants chez soi. C'est l'objectif du nouveau centre de pédiatrie sociale qui ouvre enfin ses portes dans la communauté de Manawan, dans Lanaudière. Longtemps réclamé par les Atikamekw, le centre parrainé par la Fondation du Dr Julien dispensera des services culturellement adaptés, en misant sur le soutien de la famille élargie. Une sorte de retour aux traditions pour la communauté.

« Ça a été un long processus. » Dans son nouveau bureau, le directeur du centre, Sandro Échaquan, peut enfin souffler. L’infirmier praticien spécialisé s’affaire aux derniers préparatifs avant l’inauguration officielle, la semaine prochaine, du centre Mihawoso (« prendre soin », en atikamekw), retardée en raison de divers problèmes liés au financement et au recrutement du personnel.

« Il y a de nombreux défis, car nous sommes en région éloignée », explique cet infirmier atikamekw de 45 ans – le premier superinfirmier autochtone au Québec –, qui partage son temps entre Mihawoso et le centre de santé de Manawan, où il dispense des soins.

Les besoins sont pourtant énormes dans cette communauté atikamekw au nord de Saint-Michel-des-Saints. La réserve compte 1000 jeunes de moins de 18 ans sur une population d’à peine 2500 personnes. Quatre-vingts enfants y naissent chaque année. Manawan n’est pas non plus épargnée par les problèmes de pauvreté et d’insécurité alimentaire qui minent de nombreuses communautés autochtones au pays.

Le centre de pédiatrie sociale tentera de répondre à ces difficultés vécues par la communauté en devenant une sorte de guichet unique pour différents services qui étaient autrefois éparpillés. Médecins, infirmière, travailleuse sociale, technicienne en diététique...Tous seront réunis sous un même toit, à l’instar des autres centres du Dr Julien.

Une communauté isolée

Un tel modèle est particulièrement adapté à la communauté, séparée de la plus proche municipalité (Saint-Michel-des-Saints) par une route cahoteuse de gravier qui s’étend sur plus de 80 km. L’hôpital le plus proche, situé à Joliette, se trouve à 200 km.

Les futurs patients sont fébriles de fréquenter le centre, qui est sur le point de commencer à servir ses premiers enfants et adolescents. « J’ai hâte de commencer à amener la petite ici, faire des suivis, et puis faire moins de voyages pour voir le pédiatre à Joliette », affirme Virginia Ottawa, qui a cinq enfants à charge, dont un bébé de 15 mois qu’elle souhaiterait adopter.

L’isolement est tel à Manawan que la communauté a développé il y a une dizaine d’années un projet de télémédecine pour répondre aux femmes enceintes à distance. L’initiative a permis de faire diminuer de moitié le taux de bébés prématurés. Un succès que souhaitent reproduire les promoteurs de Mihawoso.

« Un défi pour les familles, c’est qu’ils doivent voyager [avec leur enfant], quitter la famille et laisser les autres enfants aux grands-parents. En recevant les services directement en communauté [avec Mihawoso], adaptés à la culture, la présence aux rendez-vous est améliorée », souligne Sandro Échaquan, qui a largement contribué au projet de télésanté.

L'infirmière Jolianne Ottawa travaille à temps plein au centre Mihawoso, à Manawan.L'infirmière Jolianne Ottawa travaille à temps plein au centre Mihawoso, à Manawan. Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

Et cette présence aux rendez-vous est essentielle, confirme l’infirmière du centre, Jolianne Ottawa, jusqu’à récemment directrice de la santé de Manawan. La grave pénurie de logements qui sévit dans la communauté – les familles peuvent s’entasser à 10 ou 15 dans chaque maison – entraîne son lot de difficultés, dit-elle.

« Maladies respiratoires, troubles de comportement issus du stress toxique, déficit de l’attention, agressivité... Les enfants sont surstimulés », observe cette infirmière de Manawan dont l’accent québécois trahit son long séjour « en ville », à Joliette.

Avec Mihawoso, tous les services seront ramenés « à proximité de la communauté » tout en étant culturellement adaptés, souligne l'infirmière. Plusieurs rites, comme la cérémonie du placenta – qui consiste à enterrer le placenta sur le territoire traditionnel – ou la cérémonie des premiers pas de l'enfant, seront intégrés aux activités du centre.

« On va se le réapproprier. Ces cérémonies ont été longtemps perdues, mais beaucoup de familles les reprennent », dit-elle.

Un modèle inspiré des Autochtones

Malgré les besoins évidents, l’ouverture du petit centre de pédiatrie sociale de Manawan, situé dans un édifice qui abrite aussi un CPE, tient presque du miracle. Pendant plusieurs mois, et malgré l’appui de la Fondation du Dr Julien, le financement du centre était retardé par un litige qui opposait les gouvernements du Québec et du Canada. Le provincial hésitait à financer un centre dans une réserve, qui relève normalement du fédéral.

Finalement, Québec est revenu sur son refus initial de financer le centre, et le fédéral paye une partie des frais en vertu du Principe de Jordan, qui vise à assurer que les enfants autochtones reçoivent les mêmes services que les autres petits Canadiens.

« Le conseil de bande, le fédéral et le provincial se sont réunis, et on a trouvé un compromis historique », se félicite en entrevue téléphonique le pédiatre Gilles Julien, heureux ces jours-ci de discuter d’autre chose que du scandale de gestion qui ébranle sa fondation depuis quelques semaines.

Le projet à Manawan lui tient d’autant plus à coeur puisque la pédiatrie sociale, concept qu’il a développé et popularisé il y a presque 30 ans, s’inspire en partie de la culture autochtone. Mihawoso est d’ailleurs le deuxième centre en territoire autochtone du Dr Julien, après Minnie’s Hope, dans la communauté crie de Whapmagoostui. (Mihawoso est toutefois le premier centre dans une réserve fédérale.)

À titre d’exemple, la clinique de Manawan – qui a pris la place du centre mère-enfant qui existait dans la communauté depuis 45 ans – intégrera désormais dans le processus de guérison le père et la famille élargie. C'est ce que le Dr Julien surnomme le « cercle de l’enfant », une pratique développée par son épouse wendate, Hélène Sioui Trudel, qui vise à redonner du pouvoir à la famille.

Le centre de pédiatrie sociale Mihawoso, à ManawanLe centre de pédiatrie sociale Mihawoso, à Manawan Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

À Manawan, cette pratique du Dr Julien est accueillie à bras ouverts. L’épisode des pensionnats autochtones, notamment, a privé les parents de leur rôle et a laissé des séquelles profondes sur l’équilibre familial.

« Chez les Autochtones, le cercle est important, car c’est une façon de s’asseoir ensemble pour avoir des cercles de guérison, de discussion, pour voir ce qu’on peut améliorer pour protéger l’enfant. Et en travaillant avec la famille comme partenaire – le père, la mère, mais aussi les kokom (grand-mère), les mushum (grand-père), les tantes, les oncles », explique Sandro Échaquan.

L’année dernière, les Atikamekw se sont entendus avec Québec pour obtenir une pleine autonomie de leur service de protection de l’enfance. La nation réclamait depuis plus de 20 ans de pouvoir s’occuper de ses enfants, chez elle, en misant sur une approche d’intervention qui donne un plus grand rôle à la famille élargie. Une démarche qui est non sans rappeler celle de Mihawoso.

Les Atikamekw seraient-ils en processus de réappropriation de leurs valeurs, de leur savoir-faire? Le Dr Julien n’hésite pas une seconde. « C’est sûr que ça bouge. Et puis ça va aussi avec la culture autochtone, où la communauté trouve des solutions à l’interne, en faisant appel à l’externe en tout dernier recours », dit-il.

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