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La SOCAM, un acteur clé dans la survie des langues autochtones

La Société de communication Atikamekw-Montagnais (SOCAM)

La Société de communication Atikamekw-Montagnais (SOCAM)

Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Anne-Marie Yvon

35 ans à promouvoir les langues atikamekw et innue pour qu'elles vivent et survivent à travers les mots qui se déploient quotidiennement sur les ondes des 14 stations de radio situées au Québec et au Labrador. 35 ans à informer et à se battre pour la culture et l'identité. Mais aussi 35 ans à surmonter, année après année, le manque chronique d'argent. Portrait de la Société de communication Atikamekw-Montagnais (SOCAM), un des plus grands et des plus importants réseaux de radios autochtones au Canada.

Installée à Québec depuis plusieurs années, Jenny Hervieux a réalisé qu’elle maîtrisait de moins en moins l'innu, sa langue maternelle. Mais ce constat a été frappant en ce qui concernait ses enfants. « Affirmer ta différence par ta langue, des fois c’est gênant et ça peut être opprimant par moment », a-t-elle remarqué, particulièrement pour son fils qui jouait au hockey et préférait se fondre dans le groupe.

Dans le cas du jeune homme, l’éveil s’est produit lors d’un voyage humanitaire au Sénégal, pendant lequel il a appris la langue locale, le wolof. « J’ai réussi à apprendre une langue qui n’est pas la mienne, a-t-il avoué à sa mère, ce n’est pas normal. » Ce dernier est retourné en communauté pour se réapproprier l’innu. Ses parents, elle de Pessamit, lui de Maliotenam, n’ont pas bougé, ils se sont plutôt mis à l’écoute de la SOCAM.

De l’entendre [la radio] dans ta langue, c’est le fun, pis çà te met à jour.

Jenny Hervieux

La naissance du réseau

La SOCAM est née dans la douleur en 1983. À la suite de l'éclatement de l'Association des Indiens du Québec, les Atikamekw et les Innus ont décidé de se donner un outil pour non seulement informer leur population des négociations avec Québec et Ottawa, mais aussi pour que les langues de ces deux nations aient un espace permettant de signifier aux communautés et au monde leur existence et leur importance.

« On a toujours insisté sur ce qui faisait le caractère particulier de la SOCAM et des émissions diffusées, c’est qu’elles soient, dans la mesure où c’était possible en langue atikamekw ou innue », rappelle Ghislain Picard, le chef de l’APNQL, qui a été un pionnier dans la création du réseau et son premier directeur général.

« Déjà dans ces années-là, il y a plus de 35 ans, on avait une certaine sensibilité par rapport à la précarité des langues autochtones, en raison de ce que l’on connaissait ailleurs, et on a essayé de faire valoir cet aspect-là dans la mise sur pied de la SOCAM. C’était une partie intégrante de sa mission. »

La mission n’a pas changé, bien au contraire, la SOCAM rejoint actuellement près de 85 % des résidents de 14 communautés (trois atikamekw et 11 innues) au Québec et au Labrador.

« Ça me permet d’entendre les nouvelles des autres communautés et c’est ce qui est mis de l’avant. C’est beaucoup en lien avec la politique, la défense des droits, toutes les avancées aussi, fait que ça nous permet d’être à jour », précise Jenny Hervieux, fidèle auditrice à l’écoute de la SOCAM au bureau, à la maison et jusqu’à tout dernièrement dans sa voiture.

Jenny Hervieux, coordonnatrice des services de Mamuk (Centre Multiservices pour Autochtones en milieu urbain à Kébec)

Jenny Hervieux, coordonnatrice des services de Mamuk (Centre Multiservices pour Autochtones en milieu urbain à Kébec)

Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Cette coordonnatrice des services de Mamuk, Centre Multiservices pour Autochtones en milieu urbain à Kébec, se désole en effet que la radio communautaire de Wendake ait cessé récemment la diffusion des émissions de la SOCAM.

« Il va falloir qu’on fasse un mouvement. Peut-être que les organisations autochtones autour de la SOCAM pourraient dire à la nouvelle direction [de la radio communautaire de Wendake] que oui çà rejoint Wendake, mais çà rejoint les 9000 autres Autochtones qui sont à Québec et qui veulent entendre des nouvelles de leur communauté », insiste-t-elle en parlant des Innus, des Atikamekw et des Inuits de plus en plus nombreux à vivre dans les environs.

En veille constante

S’il y a le décrochage de Wendake, il y a surtout un budget de fonctionnement particulièrement difficile à boucler.

À ses débuts la SOCAM jouissait d’une source de financement substantielle de la part de Patrimoine canadien par l’entremise du programme RAN pour Radio Autochtones du Nord. Une dizaine de sociétés autochtones au pays bénéficiaient des 8,4 millions de dollars du programme.

Le montant alloué au réseau tournait donc autour des 900 000 dollars, explique le dg de la SOCAM. Des compressions successives ont grugé cette enveloppe pendant que l'apparition de nouvelles sociétés de communication autochtones plombaient le programme RAN.

Le budget a fini par fondre pour stagner actuellement à moins de 400 000 $ annuellement. À cela, il faut ajouter un enveloppe budgétaire suplémentaire pour développer le volet Initiative des langues autochtones (ILA) et une autre, ponctuelle, du gouvernement du Québec. « Ça vient couper beaucoup nos activités, de sorte qu’on ne peut pas développer, on survit! », précise Florent Bégin.

L'exemple de Radio-Canada

« Le financement de l’organisation provient de Patrimoine canadien, mais il ne reconnaît pas l’organisation au même titre que Radio-Canada, déplore Bernard Hervieux, le directeur de la radio Ntetemuk inc. de Pessamit.

Celui qui a aussi été le dg de la SOCAM de 1997 à 2014, trouve qu’il est « décevant de voir le gouvernement agir comme il agit présentement. Quand même la SOCAM elle existe depuis plus de 35 ans, elle a fait ses preuves », ajoute-t-il en demandant qu’on arrête de la traiter comme un projet et qu’on ne la laisse pas mourir.

C’est la voix de la nation atikamekw et la voix de la nation innue. Le gouvernement devrait reconnaître l’organisation au même titre que Radio-Canada.

Bernard Hervieux
Bernard Hervieux, directeur de la radio Ntetemuk de Pessamit

Bernard Hervieux, directeur de la radio Ntetemuk de Pessamit

Photo : Radio-Canada / Benoit Jobin

« La SOCAM joue encore un rôle primordial, renchérit Ghislain Picard, mais si le soutien, les ressources sont en décroissance, de toute évidence ça va avoir un impact ».

Et pourtant ce ne sont pas les projets qui manquent ni les idées pour renflouer les coffres. Florent Bégin souhaite ainsi transformer l'actuelle régie publicitaire de la SOCAM en agence publicitaire et desservir l’ensemble des communautés autochtones au Québec.

Les beaux défis de la SOCAM

« La SOCAM doit s’ajuster à la façon dont les communautés évoluent », fait remarquer Ghislain Picard. Il a raison, mais elle doit aussi s’ajuster aux nouvelles technologies, une transition qui passe par le reformatage du site internet, explique le directeur Florent Bégin.

Il souhaite y intégrer les archives sonores, les émissions en direct, les reportages et témoignages produits pour le volet Initiative des langues autochtones, en plus d’utiliser les outils de web diffusion. Par contre, il admet qu’il n’est pas encore rendu au stade de ne faire que du numérique. « On peut bien le prendre [le virage web] ici à la SOCAM, mais on a 14 stations et l’internet çà ne fonctionne pas à 100 % dans toutes les communautés autochtones. »

Le signal satellite reste encore le moyen le plus fiable pour assurer la retransmission des émissions dans les communautés. Et la première chose à faire est de consolider le réseau, dit Florent Bégin, en parlant de la désuétude de plusieurs stations communautaires locales. « La SOCAM est au service de son réseau et ce réseau doit être remis en état. »

Florent Bégin, directeur général de la Société de communication Atikamekw Montagnais (SOCAM).

Florent Bégin, directeur général de la Société de communication Atikamekw Montagnais (SOCAM).

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

À l’écoute d’un auditoire de 7 à 77 ans

Quand le véhicule de la SOCAM arrive dans les communautés, les tout-petits le reconnaissent et court après, se réjouit Rose-Aimée Dubé, la cheffe de la programmation et ancienne animatrice en langue atikamekw. Ce sont eux que la SOCAM vise pour assurer la pérennité de son mandat de promotion et de sauvegarde de la langue.

Rose-Aimée Dubé, cheffe de la programmation à la SOCAM, la Société de communication Atikamekw-Montagnais.

Rose-Aimée Dubé, cheffe de la programmation à la SOCAM, la Société de communication Atikamekw-Montagnais.

Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Quant aux aînés, leur rôle de gardiens et de passeurs de la langue est indéniable. « Les aînés sont conscients du pouvoir que peut avoir la radio, pis ils l’utilisent, ils ne se gênent pas de le dire " je veux parler à la radio " parce qu’ils savent que c’est un gros pouvoir, surtout de transmettre leur savoir, leurs connaissances », ajoute Rose-Aimée.

Augustin Desterres, le régisseur, qui a lui aussi animé en innu à l’occasion, renchérit : « On a trois dialectes sur la Côte-Nord qui sont très distincts, y’a des gens qui m’appellent pour me dire : c’est comme çà qu’on le dit à Mamit, chez les Innus de l’Est, je les comprends bien, mais la façon nous autres qu’on le dit, c’est vraiment différent, donc je dois toujours jongler avec les trois dialectes », rigole Augustin qui a profité de la SOCAM pour se réapproprier sa propre langue.

Augustin Desterres, régisseur à la SOCAM, la Société de communication Atikamekw-Montagnais.

Augustin Desterres, régisseur à la SOCAM, la Société de communication Atikamekw-Montagnais.

Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

« SOCAM faut que ça continue! »

Jenny Hervieux, la fidèle auditrice de Québec, a commencé à enseigner la langue innue à sa petite-fille de presque 6 ans, Emma, en lui faisant écouter des chansons, par exemple.

Elle espère ainsi motiver la petite à s'approprier sa langue et sa culture et l'inciter à utiliser les services de la SOCAM comme source d'information et d'apprentissage.

« SOCAM, avec la langue, réapprendre la langue, perpétuer la langue, c’est un incontournable, faut que ça continue pour toute la prochaine génération », conclut Jenny Hervieux.

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