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Incarcération des corps et des esprits chez Kent Monkman

L'artiste multidisciplinaire Kent Monkman pour son exposition La maison des fous.
L'artiste multidisciplinaire Kent Monkman pour son exposition La maison des fous. Photo: Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Ismaël Houdassine

Kent Monkman n'a pas son art dans la poche. Ses provocations, il les assume. La dernière en date, la nouvelle exposition La maison des fous, une incursion radicale dans les affres de la condition humaine où s'imbriquent violence institutionnelle et aliénation. À travers une série de tableaux orageux, le célèbre artiste cri sonde les impacts de l'incarcération sur les peuples autochtones.

C’est maintenant une habitude. À chaque fois, le voilà qu’il reprend les grands maîtres de la peinture pour y insuffler son credo : celui qui consiste à mettre les communautés autochtones du Canada au centre de l’histoire de l’art. À tous les peuples victimes de la colonisation, à tous les perdants, les exclus et les rejetés du grand destin national, Kent Monkman les réhabilite au cœur de ses toiles.

Rebelote avec La maison des fous, série de six tableaux en acrylique visibles à Montréal à la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, rue Rachel Est. L’artiste de 54 ans puise encore une fois son inspiration dans les œuvres de grands génies de la peinture tels que Francis Bacon, Le Caravage et Francisco de Goya. On doit d'ailleurs à ce dernier le titre de cette expo, car La maison des fous est aussi le nom d’un fameux tableau du peintre espagnol disparu en 1828.

« Avec cette exposition, je veux exprimer en images les répercussions de la colonisation sur les Autochtones, lance en entrevue Kent Monkman. Si je me suis inspiré de Goya, c’est parce qu’il explorait déjà la condition de la détresse psychologique. »

Tableau "Study for Two Figures Restraining a Third" de Kent Monkman.Tableau "Study for Two Figures Restraining a Third" de Kent Monkman. Photo : Kent Monkman/Pierre-François Ouellette art contemporain

Son asile d’aliénés est donc peuplé de membres issus des Premières Nations. Des femmes représentées par l’artiste et dont les gestes et les postures sont parfois d'une violence brute et inouïe. En larmes ou pleines de rage, certaines se battent (se débattent?) contre les gardiens de prison, tandis que d’autres visiblement en délire dansent une macabre farandole. Plusieurs, perdues dans leur pensée, semblent prier d’hypothétiques fantômes.

« Il y a dans ma proposition une volonté de pénétrer à l’intérieur de l’esprit torturé, dit-il en anglais. Des familles d’accueil au pensionnat jusqu’à la prison, voici tout un système d’institutions coloniales qui hante les Autochtones depuis des générations. »

L’artiste admet vouer une admiration sans bornes pour les maîtres anciens « si habiles à représenter la complexité des émotions humaines ». Lorsqu’il pose son regard sur les œuvres dites classiques, Kent Monkman décèle aussi la pertinence qu’elles peuvent avoir pour l'art contemporain.

« J’aimerais que les gens puissent aller au-delà de ce qu’ils voient, qu’ils se disent qu’ils ont devant eux des êtres humains qui luttent surtout pour leur survie. »

Pourquoi les Autochtones sont surreprésentés dans les prisons alors qu’ils ne sont que 5 % de la population du pays? Nous vivons une crise, mais beaucoup de gens ignorent cette triste réalité.

Kent Monkman

Ses tableaux à haute valeur métaphorique ne manquent pas de transcendance, de spiritualité et de singularité. Outre les anges aux gestes éthérés à la façon de Michel-Ange, flottant au-dessus de la cohue d’aliénées comme des sauveurs intouchables, deux des œuvres mettent en scène Miss Chief Eagle Testickle (Mlle Testicule Aigle en Chef), alter ego de l’artiste, véritable guerrière drag queen flamboyante.

« Miss Chief Eagle Testickle illustre le fait que la plupart des cultures autochtones en Amérique du Nord réservaient une place aux personnes bispirituelles, raconte-t-il. C’est pour moi une figure dotée d’une sexualité non binaire en constante transformation. Je l’ai imaginée à l'origine évoluant dans le passé et j'ai en quelque sorte complété son histoire au fil des ans. »

Tableau "Study for Fallen Warrior: Annie" de Kent Monkman.Tableau "Study for Fallen Warrior: Annie" de Kent Monkman. Photo : Kent Monkman/Pierre-François Ouellette art contemporain

Hyper-référencée que ce soit dans la forme et dans le fond – le clair-obscur du Caravage s'ajoute aux théories sur l’enfermement du philosophe Michel Foucault – les propositions de Kent Monkman sont autant d’épines dans le pied. Elles viennent gratter là où ça fait mal.

La preuve encore avec Honte et préjugés : une histoire de résilience, son autre exposition acclamée par la critique qui vient d’atterrir au Musée McCord de Montréal après une tournée aux quatre coins du Canada. L’artiste multidisciplinaire y démonte les mythes fondateurs de l’histoire canadienne en rappelant le sort dramatique qui fut réservé aux Premières Nations.

Kent Monkman insiste. Exposé ici ou là, son travail se déploie sur une même et seule réflexion. Alternant entre le passé et le présent, à coups de performances, de peintures (parfois monumentales) et d’installations artistiques, il s’applique à mettre en lumière les injustices modernes. Déjà avec sa série de tableaux Urban Rez, il dénonçait, pêle-mêle, incarcérations arbitraires, suicide des jeunes et la tragédie des femmes et des filles autochtones disparues ou assassinées.

« Je continue de penser que chacun de mes corpus est un chapitre supplémentaire dans lequel je cherche à comprendre ce qu’incarnent aujourd’hui les dommages du colonialisme et comment faire pour s’en sortir, ajoute-t-il. Je le fais en posant des questions difficiles. »

« Des mots vides de sens »

Ses tableaux sont autant de messages adressés au public mais aussi aux instances dirigeantes. Selon Monkman, rien n'évoluera tant que les Canadiens ne voteront pas pour des politiciens qui promettent d'abroger les lois « iniques » affectant les Premières Nations.

« Les Autochtones ont à faire avec une population qui en majorité ignore tout de l'histoire de ce pays. Si nous voulons que les choses changent, nous devons commencer par enseigner l'histoire des pensionnats indiens dans les écoles. »

Et même si depuis l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau en 2015 le gouvernement fédéral prétend faire de la réconciliation avec les peuples autochtones une de ses priorités politiques, l’artiste voit dans les discours du premier ministre « des mots vides de sens ».

« Quand Trudeau envoie la GRC pour arrêter des membres des Premières Nations qui veulent protéger leurs terres, nous sommes très loin de la réconciliation. La réconciliation n’a de vérité que si nous voyons des actes de restitution, ce qui est aujourd’hui loin d’être le cas. »

En plus des six tableaux, l’expo La maison des fous, ouverte au public jusqu'au 27 avril, abrite également une pièce où les visiteurs peuvent découvrir à l’intérieur une vidéo de 45 secondes signée par l’artiste et intitulée Miss Chief’s Praying Hands.

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