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Femmes et Autochtones : à chacune son féminisme

Alanis Obomsawin, Michèle Rouleau, Widia Larivière et Maïtée Labrecque-Saganash

Alanis Obomsawin, Michèle Rouleau, Widia Larivière et Maïtée Labrecque-Saganash

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Elles s'appellent Alanis Obomsawin, Michèle Rouleau, Widia Larivière, Maïtée Labrecque-Saganash, et sont toutes à leur manière des militantes autochtones. À l'occasion de la Journée internationale des femmes, elles partagent avec franchise leur vision du féminisme.

Des propos recueillis par Ismaël Houdassine


ALANIS OBOMSAWIN, artiste multidisciplinaire abénaquise (86 ans)

La réalisatrice et chanteuse abénaquise Alanis Obomsawin, en entrevue dans les studios de Radio-Canada.

La réalisatrice et chanteuse abénaquise Alanis Obomsawin, en entrevue dans les studios de Radio-Canada.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Existe-t-il un féminisme autochtone?

Même si je ne me suis jamais identifiée comme une féministe autochtone, je crois que oui que le féminisme autochtone existe. Vous savez, je suis une personne âgée et j’ai eu beaucoup de batailles à mener. Pour moi, le féminisme, c’était la famille, les hommes, les enfants tout le temps. Tout était une bataille. En vieillissant et en travaillant ailleurs, je me suis aperçue que d’être une femme apportait son lot de soucis. En faisant partie d’une Première Nation, on subit du racisme sur plusieurs niveaux. Et le fait d’être une femme n’aidait pas non plus à ma condition.

En quoi le féminisme autochtone se démarque-t-il?

Dans les années 1970, j’ai commencé à identifier un énorme problème dans le seul fait d’être une femme. Les nations autochtones diffèrent l’une de l’autre avec une multitude de cultures et de systèmes. Dans certaines communautés, les femmes sont très respectées. C’est la femme qui donne la vie, il n’y a donc pas plus grand pouvoir. Et puis tout dépend des traditions. On trouve des nations où les femmes âgées sont davantage écoutées tandis que dans d’autres, la femme n’est pas si importante. C’est l’homme qui doit parler.

Les combats féministes ont-ils changé?

Ces dernières dizaines d’années, il y a eu en effet de gros changements et tant mieux. Au niveau de la vie de nos peuples, les services en santé et en éducation s’améliorent, mais vous imaginez bien que tout cela ne s’est pas fait sans grandes luttes. On revient de loin, puisque dix ans auparavant, il n’était pas rare d’entendre des propos insultants tels que « les Indiens se plaignent tout le temps », « ils ne travaillent pas », « ils sont des soûlons et des paresseux ». Aujourd’hui, les gens sont plus conscients de notre présence. Ils veulent connaitre la vérité. Ils veulent connaître la vraie histoire de leur pays.

Qu’est-ce qu’être féministe et Autochtone en 2019?

La question est difficile, car avant cette idée d’être une féministe, il existe des demandes ancrées dans la réalité pour une meilleure qualité de vie et des meilleurs services. Des demandes qui sont importantes pour tout le monde, pas seulement pour les femmes. On veut tous et toutes un meilleur avenir pour nos enfants, n'est-ce pas?


MICHÈLE ROULEAU, militante ojibway (62 ans)

La militante féministe autochtone Michèle Rouleau

La militante féministe autochtone Michèle Rouleau

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Existe-t-il un féminisme autochtone?

Il existe différentes façons d’être féministe. On trouve des femmes autochtones qui sont féministes et d’autres pas, rien n’est uniforme. On devient féministe indépendamment de notre cheminement ou des personnes que l’on côtoie. On s’identifie à des lignes de pensée, des principes. Se considérer comme féministe ne nous tombe pas dessus du jour au lendemain. Cela dépend de toutes sortes de choses comme des enjeux auxquels on doit faire face et il en existe de nombreux.

En quoi le féminisme autochtone se démarque-t-il?

L’implication est différente. Par exemple, le devoir d’affronter des situations de discrimination envers les femmes autochtones lorsqu’on réalise leur absence dans les instances de décision. À un moment donné, je me suis dit que s’impliquer c’était le seul geste à faire. Et puis, au fil du temps, on découvre d’autres formes de discrimination touchant spécifiquement les femmes autochtones.

Les combats féministes ont-ils changé?

Les combats n’ont malheureusement pas tant changé. On vit quasiment les mêmes situations de discrimination par rapport aux femmes autochtones. Ce qui valait il y a quarante ans est encore valide aujourd’hui. Bon, les hommes ont tendance à faire plus attention dans leurs déclarations publiques, mais à l’interne les choses demeurent identiques. C’est peut-être devenu plus subtil. Je dois tout de même admettre qu’au sein des cellules familiales, on voit chez les jeunes pères autochtones un rôle accru envers l’éducation de leurs enfants.

Qu’est-ce qu’être féministe et Autochtone en 2019?

Là aussi, ce n’est pas si différent que dans les années 1980, même si les mentalités ont un peu évolué. Les discriminations que l’on peut subir parce que l’on est Autochtone ne se sont pas réglées. Être à la fois Autochtone et femme implique une deuxième couche de complexité. C’est évidemment la défense des peuples autochtones, mais aussi la défense des femmes à l’intérieur d’un système. On vit toujours cette espèce de fardeau de la double discrimination qui nous poursuit.

J’ajouterais que le mouvement #MoiAussi (#MeToo) n’a pas eu tant d’effets sur les communautés autochtones en ce qui concerne les violences familiales. Le fait que nous vivons toujours en marge de la société fait que ce mouvement ne semble pas avoir chez nous tant d’échos.


WIDIA LARIVIÈRE, Anichinabée et co-fondatrice de Idle No More (34 ans)

La cofondatrice de Idle No More Quebec Widia Larivière

La cofondatrice de Idle No More Quebec Widia Larivière

Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

Existe-t-il un féminisme autochtone?

J’utiliserai le pluriel en parlant des féminismes autochtones. Moi-même, je préfère m’identifier comme une féministe des causes autochtones. Toutefois, je suis consciente que certaines femmes ne vont pas forcément se reconnaître comme féministes autochtones, associant ce concept au féminisme occidental.

En quoi le féminisme autochtone se démarque-t-il?

Il se démarque par notre vécu. Les femmes autochtones ont subi de plein fouet les impacts de l’histoire de la colonisation au Québec et au Canada. Les politiques génocidaires qui ont été développées pour faire disparaître les Autochtones avaient des éléments qui visaient spécifiquement les femmes autochtones. On n'a qu’à penser à la Loi sur les Indiens qui inclut des règlements sexistes empêchant les femmes de conserver leur identité lorsqu’elles se mariaient avec des non-Autochtones.

Il faut savoir que jusqu’en 1961, les femmes n’avaient pas le droit de se présenter comme chef de leur communauté alors qu’avant la colonisation, plusieurs nations fonctionnaient sur un système matriarcal. Or, leur rôle et leur statut étaient souvent primordiaux dans les prises de décision tribale.

Qu’est-ce qu’être féministe et Autochtone en 2019?

Je suis une militante dans la vie de tous les jours. Lorsque je me suis investie dans le mouvement Idle No more, il y avait une forte présence de femmes autochtones au sein du mouvement. Les femmes étaient souvent les organisatrices, les porte-parole, à la tête des manifestations. On a un rôle important à jouer au sein des mouvements sociaux autochtones. Autant avons-nous été victimes des conséquences dévastatrices de la colonisation, autant nous avons aujourd’hui un rôle clé pour faire respecter les droits des peuples des Premières Nations. En fait, le féminisme est nécessaire aux luttes autochtones. On ne peut pas avancer sans les femmes.

Les combats féministes ont-ils changé?

Il reste beaucoup de travail à faire. Les luttes contre les discriminations sexistes issues de la Loi sur les Indiens continuent toujours de faire des ravages. Même s’il y a eu des amendements, ces victoires se font au compte-gouttes. Je participe régulièrement à des manifestations qui viennent dénoncer les discriminations de la Loi sur les Indiens. Je dois encore continuer à marcher pour dénoncer ce qui était déjà dénoncé dans les années 1970.


MAÏTÉE LABRECQUE-SAGANASH, Crie et travailleuse sociale (23 ans)

La militante Maïtée Saganash

La militante Maïtée Saganash

Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

Existe-t-il un féminisme autochtone?

Les Premières Nations sont souvent décrites comme un seul bloc homogène. Pensez-vous que la nation mohawk fonctionne de la même manière que la nation crie? Évidemment que non! Il en va de même pour toutes les autres nations autochtones du Canada. Oui, les femmes cries subissent des violences basées sur le genre, mais de là à dire qu’il y a un féminisme autochtone, je ne suis pas d’accord. Lorsque l’on dit « féminisme autochtone » ou « émancipation autochtone », cela vient nier en quelque sorte que ces violences sont le fruit d’un système colonial.

Ce qui me dérange avec le féminisme autochtone c’est qu’il implique que les femmes ont toujours été maltraitées dans nos sociétés. Ce n’est pas vrai. Un exemple : les conseils de bande sont dirigés majoritairement par des hommes, mais ces conseils de bande ne font pas partie de notre héritage. C’est une organisation qui nous a été imposée.

Les combats féministes ont-ils changé?

Pendant des décennies, les gouvernements ont fait comme si l’on n’existait pas, comme si nous étions des reliques du passé. Les conséquences, c’est qu’aujourd’hui les gens ne nous connaissent pas. Ils ne savent pas qui nous sommes. Il faut changer la donne. À ce titre, certaines féministes de longue date ne sont pas prêtes à entendre ce que les femmes autochtones ont à exprimer. Certaines ont peur de voir leurs luttes être effacées par les nôtres. Elles ne vivent pas la discrimination au jour le jour comme la recherche d’un emploi ou d’un logement. Je vis la violence parce que je suis une femme et aussi parce que je suis Autochtone. Les femmes issues des Premières Nations ont plus de risque de mourir dans des circonstances violentes ou de se faire agresser sexuellement que n’importe qui d’autre au pays. Voilà notre quotidien.

Qu’est-ce qu’être féministe en 2019?

En tant que militante, ce que je fais s’inscrit davantage dans un processus de décolonisation que de féminisme. Mon travail consiste aussi à faire comprendre nos propres réalités à des cercles féministes. Il y a beaucoup de cercles féministes à Montréal ou ailleurs dans les grandes villes qui ne nous incluent pas encore. On n’est pas au même niveau non plus. Pendant que les féministes se battent pour la parité hommes-femmes à l’Assemblée nationale, de notre côté, nous n’avons encore aucune députée autochtone élue à cette même assemblée.

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