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L'Église catholique cacherait des archives secrètes sur les abus d'enfants autochtones en Ontario

Plusieurs dizaines d'enfants autochtones posent debout. À l'avant de la photo, trois prètres sont assis.

Le nom du père Arthur Lavoie, à gauche sur la photo, revient plus de 300 fois dans des plaintes pour des abus sexuels.

Photo : Radio-Canada / Centre national pour la vérité et réconciliation

Radio-Canada

L'ancien directeur du pensionnat Sainte-Anne, à Fort Albany, en Ontario, a nié durant des années l'existence d'archives décrivant les maltraitances commises par des prêtres sur des enfants autochtones, mais selon des experts, celles-ci pourraient dormir au Vatican.

D’après une enquête des journalistes de CBC Jorge Barrera et Lynette Fortune, le détective de la police provinciale ontarienne Greg Delguidice a appris l’existence d’archives gardées secrètes par les diocèses.

« Non, non, on n’a rien de la sorte »

Quatre enfants autochtones pagaient sur un bâteau. À l'arrière, un prêtre guide l'embarcation.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Lorsque des archives secrètes de l'archidiocèse de Pennsylvanie, ont été révélées, plus de 300 noms de prêtres abuseurs d'enfants ont été connus.

Photo : Centre national pour la vérité et réconciliation

« Je sais que l’Église catholique garde aussi des documents secrets, et que les affaires d’ordre temporaire, comme on les appelle, sont censées être tenues cachées », dit Greg Delguidice dans l’émission d’enquête The Firth Estate de la télévision de CBC.

« Toute allégation a été, selon moi, probablement cachée secrètement quelque part », ajoute-t-il.

Lorsqu’il a confronté l’évêque Jules Leguerrier, ancien directeur de Sainte-Anne de 1944 à 1975, au sujet de ces archives, le prélat est resté silencieux. Il lui a dit : « Je sais que vous êtes censé me dire que vous n’avez pas d’archives secrètes, mais vous devez en avoir. »

Jules Leguerrier n’a rien su lui répondre d’autre que « Non, non, on n’a rien de la sorte. »

Un homme en habit religieux se tient dans l'entrebaillement d'une porte.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'évêque Jules Leguerrier

Photo : Centre national pour la vérité et réconciliation

Viols et coups de fouet répétés

Malgré de nombreuses recherches à la Fort Albany Mission House, dans les bureaux des Oblats à Montréal et Ottawa, ainsi que dans l’édifice des Soeurs de la Charité à Ottawa, il n’a pas pu trouver ces archives.

À part une référence à une chaise électrique, dans l’un des codex, il n’y avait d’allégations évidentes dans aucun des documents que nous avons trouvés.

Greg Delguidice, de la police provinciale de l'Ontario

Le détective en est arrivé à la conclusion que les abus à Sainte-Anne étaient commis de manière systémique, et qu’ils étaient connus de tous.

« Le code de droit canon stipule qu’ils conservent chaque jour une trace de tous les événements, comme le font les policiers avec leurs carnets de notes », dit-il. Mais il n’a rien trouvé.

À la mort de Jules Leguerrier, le détective était sur le point de l’accuser d’agression pour avoir fouetté une jeune fille dix fois, et fait saigner son nez, en décembre 1950. Mais l’ancien directeur est mort avant d’être accusé. Durant les entrevues de la police ontarienne avec des survivants des pensionnats, son nom est revenu plus de 400 fois.

Un autre nom a été prononcé plus de 300 fois, cette fois dans des plaintes pour sévices sexuels : c’est celui d’Arthur Lavoie. L’un des survivants a témoigné que ce prêtre l’avait agressé sexuellement en utilisant l’eau bénite comme lubrifiant : il a affirmé avoir été violé 20 à 25 fois par le prêtre durant trois ans. Arthur Lavoie est mort en 1991.

« C’est un mensonge. Ils le savent »

Thomas Doyle, ancien prêtre dominicain et juge de l’Archidiocèse de Chicago, soutient que Jules Leguerrier a menti au détective lorsqu’il a nié l’existence des archives.

« C’est un mensonge. Ils le savent », dit Thomas Doyle, appelé en tant que témoin expert plus de 500 fois dans des affaires civiles pour le compte de victimes d'abus de la part de l’Église catholique.

Selon lui, tous les diocèses gardent des archives depuis le dixième siècle. Et tous disposent d’archives secrètes qui sont accessibles seulement par l’évêque. Des documents confidentiels pour des histoires de mariages secrets, par exemple et pour des sujets sensibles pour lesquels l’Église catholique était, alors, persécutée.

En août dernier, le procureur général de Pennsylvanie Josh Shapiro a publié des documents issus des archives secrètes qui ont révélé que plus de 300 prêtres auraient abusé de plus d’un millier d’enfants dans l’État, sur une période longue de 70 ans.

Des documents secrets du Canada dormiraient au Vatican, selon un expert

Au Canada, aucune découverte d’archives secrètes de ce type n’a été reconnue. Dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, qui date de 2006, l’Église catholique canadienne a dû donner toutes ses archives consacrées aux pensionnats autochtones à la Commission de vérité et réconciliation (CVR). Cependant, aucun des documents remis ne ressemble à ce qui a été transmis par les diocèses de la Pennsylvanie.

Pour Arthur Doyle, il ne faut pas croire que l’église va transmettre volontairement toutes ses archives, à moins d’y être forcée légalement. Les Oblats de Marie-Immaculée, à Québec, disent s’être conformés aux demandes de la commission.

Selon Ry Moran, directeur exécutif du Centre national pour la vérité et la réconciliation, les dossiers transmis mentionnant les noms de Jules Leguerrier et d’Arthur Lavoie ne sont pas suffisants : « les informations contenues dans ces fichiers sont secondaires et ne contiennent aucune évaluation objective ». 

Tom McMahon, ancien avocat général de la CVR, abonde dans ce sens. Pour lui, l’Église catholique transmet des documents de manière « épouvantable ». Sur les 88 entités de l’Église signataires de la convention, très peu d’entre elles ont rendu des comptes et n’ont transmis que des documents provenant des archives « générales ».

Selon lui, l’Église a tout fait pour minimiser la somme des documents à transmettre. Il suppose que des documents liés à la maltraitance des enfants se trouvent au Vatican et ne seraient pas conservés dans les paroisses.

Evelyn Korkmaz, survivante des pensionnats autochtones, a exigé la divulgation de tous les dossiers des pensionnats, lors d’une conférence tenue la veille du sommet du pape François sur la crise mondiale des abus sexuels perpétrés par l’Église catholique : « J’aimerais que le pape publie ces documents et nous laisse réécrire l’histoire canadienne, la véritable histoire canadienne ».

Des années pour obtenir les dossiers secrets

Un évêque inculpé de viol, un condamné qui obtient une recommandation pour diriger un pensionnat : Mitchell Garabedian, avocat, connaît bien certains schémas décrits dans la Commission de vérité et réonciliation.

En 2002, il a obtenu le règlement de 10 millions de dollars pour les 86 personnes maltraitées par le prêtre John Geoghan, de l’archidiocèse de Boston. Son travail a été mis en valeur dans une enquête du Boston Globe, lauréate du prix Pulitzer.

Selon ses dires, il faut des années pour obtenir les fichiers secrets de l’Église, qui se sont avérés essentiels pour l’enquête, en raison des détails qu’ils contiennent, des noms des victimes et de leurs agresseurs. Les répercussions de sa découverte se font sentir encore aujourd’hui.

« Cela a poussé de nombreuses victimes du monde entier à se faire connaître », croit-il.

Selon un reportage de Jorge Barrerra et Lynette Fortune de CBC.

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