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Silence de Québec sur la stérilisation forcée des femmes autochtones

Torse d'une femme médecin
Le comité de révision externe sur les ligatures des trompes à Saskatoon comprend deux docteures qui connaissent bien le milieu autochtone. Photo: iStock
Radio-Canada

[LETTRE OUVERTE] Un groupe de professeurs et de militantes dénonce le silence du gouvernement du Québec sur la stérilisation forcée de femmes autochtones. Cette pratique a fort probablement eu lieu dans la province, comme c'est le cas ailleurs au Canada, écrivent les auteurs. Nous vous présentons leur lettre ouverte.

En refusant de participer aux travaux du groupe de travail fédéral sur les stérilisations forcées des femmes autochtones au Canada, le gouvernement du Québec perpétue un silence et un déni dont il a fait preuve dans un trop grand nombre de dossiers impliquant les Premières Nations et Inuit* au Québec.

Il est pourtant clairement prouvé que des centaines, voire des milliers, de femmes autochtones au Canada ont fait l’objet de stérilisations forcées et que ces pratiques mises en place dans certaines provinces et territoires canadiens (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan, Manitoba, Ontario, Nunavut, Territoire du Nord-Ouest et Yukon) avaient pour but précis de contrôler le corps, la santé reproductive et le nombre d’Autochtones pour des raisons idéologiques (la pauvreté est nuisible) et économiques (les Premières Nations, les Métis et les Inuit coûtent cher). Les travaux de la professeure universitaire Karen Stote (2015) démontrent bien ces corrélations.

En novembre dernier, l’ancienne ministre de Services aux Autochtones Canada, Jane Philpott, affirmait que « la stérilisation forcée de personnes vulnérables, y compris des femmes autochtones, constitue une très grave violation des droits de la personne » et que « le Canada doit veiller à ce que la pratique cesse, par des politiques, par l'éducation et par la sensibilisation ».

Nous ne pouvons déterminer avec certitude s’il y a eu, ou non, des stérilisations forcées de femmes inuit et issues des Premières Nations au Québec, principalement en raison du fait qu’il n’y a pas eu à ce jour de recherches menées sur le sujet. Cependant, certaines informations portent à croire qu’il est fort probable que de telles pratiques aient eu lieu au Québec à différents moments de son histoire.

En refusant de participer aux travaux de la table de travail du gouvernement fédéral et de discuter de ce dossier avec les intervenants des réseaux de la santé des autres provinces et territoires du Canada, le gouvernement du Québec perpétue ainsi une attitude coloniale qui caractérise les instances gouvernementales qui se ferment les yeux et les oreilles sur des enjeux cruciaux et aussi importants que la santé, le mieux-être et les droits fondamentaux de ces peuples tels que le droit de jouir du meilleur état possible de santé physique et mentale établi dans l’article 24 (2) de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Faire toute la lumière possible sur le sujet des femmes stérilisées de force au Canada et au Québec fait partie intégrante de ce droit fondamental.

Le gouvernement du Québec a la responsabilité de participer pleinement aux travaux et aux discussions de cette table de travail du gouvernement fédéral, d’impliquer et de concerter les communautés et les organismes inuit et issus des Premières Nations au Québec œuvrant dans le domaine de la santé et des services sociaux dans ses futures actions et discussions portant sur le sujet. Même si le gouvernement du Québec se dit très sensible à la question de la stérilisation forcée et qu’il affirme déjà tenir des discussions avec plusieurs Premières Nations au Québec sur diverses questions (National Post, 14 février 2019), il n’a encore initié aucun dialogue formel à ce sujet.

Le gouvernement du Québec a justifié son refus de participer au comité en arguant que la santé est de juridiction provinciale. Cette position peut sembler logique à première vue. Or, dans les faits, le gouvernement fédéral conserve une compétence sur la santé autochtone et, puisque le problème est pancanadien, les provinces doivent unir leurs forces pour y mettre un terme, dans le respect de leurs compétences respectives, mais surtout dans le respect des femmes autochtones, victimes ou non de ce crime contre l’humanité.

Nous pourrons bâtir un avenir meilleur à partir du moment où les gouvernements reconnaîtront et assumeront pleinement les responsabilités qui leur incombent en matière de santé des Premières Nations et Inuit au Québec.

*L'usage du terme « Inuit » invariable est ici privilégié par les auteurs de la lettre.

  • Suzy Basile, professeure à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et Directrice du Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones – Mikwatisiw
  • Carole Lévesque, professeure titulaire, Institut national de la recherche scientifique (INRS)
  • Sébastien Brodeur-Girard, professeur à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)
  • Wanda Gabriel, professeure adjointe, Université McGill
  • Ellen Gabriel, militante pour les droits des peuples autochtones
  • Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec
  • Marjolaine Siouï, Directrice générale, Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL)

Société