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De la peau d’orignal pour débattre de la violence faite aux femmes autochtones

Sage Lacerte, ambassadrice jeunesse de la campagne Moose Hide, pose dans les couloirs de l'Université Concordia, à Montréal
Sage Lacerte, ambassadrice jeunesse de la campagne Moose Hide, de passage à Montréal. Photo: Radio-Canada / Laurence Niosi
Laurence Niosi

Il y a huit ans, une simple partie de chasse s'est transformée en campagne nationale pour sensibiliser la population à la violence faite aux femmes et aux filles autochtones. Une campagne qui vise spécifiquement à sensibiliser les hommes et les garçons à cette violence endémique dont les femmes sont les premières victimes.

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (l'ENFFADA) a été déclenchée à la suite des meurtres ou de la disparition de 1200 femmes autochtones. Souvent, pas toujours, elles sont tuées par un conjoint ou un proche, pratiquement toujours un homme. Dans ce contexte, la campagne Moose Hide (« peau d’orignal ») cible les hommes et les garçons pour que le débat devienne public.

« Quand la violence est derrière les portes, c’est très difficile d’en parler », fait remarquer Sage Lacerte, de passage à Montréal la semaine dernière à l’invitation de l’Université Concordia.

La campagne a été lancée en 2011 par le père et la soeur aînée de Sage, Paul et Raven. La famille Lacerte, de la nation Carrier, en Colombie-Britannique, chasse l’orignal non loin de l’autoroute 16, appelée « l'autoroute des larmes », le long de laquelle des dizaines de femmes autochtones ont été assassinées ou ont disparu au fil des ans.

Quand le groupe part à la chasse, il est sur la piste de l’orignal… mais aussi de restes humains et de vêtements. « Les femmes sont souvent emmenées à 400 mètres des routes forestières, où elles sont jetées. Donc c’est quelque chose qui fait partie de notre réalité », raconte la jeune femme de 21 ans, qui s’est depuis jointe à la campagne en tant qu’ambassadrice jeunesse.

Ainsi est née l’idée de Moose Hide. Depuis trois ans, la campagne organise en octobre une journée nationale « de rassemblement et de jeûne » pour sensibiliser la population à la violence faite aux femmes autochtones.

Raven, Paul, et Sage Lacerte montrent le chandail de la campagne Moose Hide.Raven, Paul, et Sage Lacerte sont derrière la campagne Moose Hide. Photo : Photo fournie

Grâce à la campagne, plus d’un million d’épingles faites de peau d’orignal ont été distribuées dans plus de 800 communautés au Canada. Plus que des symboles, ces petites épingles en forme de carré ouvrent la porte à des discussions, affirme la jeune femme.

« Souvent, les gens qui portent l’épingle me disent : "j’ai senti les regards sur moi et j’ai senti une responsabilité envers les femmes autour de moi" », illustre Sage, qui fréquente l’Université de Victoria en études de genre et en psychologie.

Cette année, la campagne a également développé une formation en ligne pour les membres de la fonction publique, notamment la Gendarmerie royale du Canada. Une façon de combattre le racisme institutionnalisé.

Des cercles de parole

La campagne Moose Hide organise également un peu partout au Canada des cercles de paroles – une sorte de « safe space » (espace sécuritaire) pour les hommes et les femmes qui souhaitent parler de violence dans leur vie.

Invité à prendre part à l’un de ces cercles à Montréal, l’aîné mohawk Kevin Deer a parlé de sa propre transformation, ayant grandi lui-même dans un milieu violent et gangrené par l’alcoolisme. « Le patriarcat a infecté certains membres de notre jeunesse. Si on ne repense pas notre relation avec chacun, avec la déesse de la Terre, on ne sera pas ici très longtemps », opine le natif de Kahnawake.

Sage Lacerte a elle-même vécu de près ce fléau qui décime les femmes autochtones. Deux de ses cousines ont été enlevées et assassinées de long de l’autoroute 16. « Pendant un moment, on se disait "non­, c’est impossible, elles ne sont pas mortes, on ne peut pas faire partie des statistiques" », raconte Sage Lacerte.

« En raison de ce qui leur est arrivé, je sais qu’il faut que je continue à faire mon travail », ajoute-t-elle.

Au moment où l’ENFFADA s’apprête à déposer son rapport final, est-elle optimiste pour la suite des choses? « Je ne sais pas si l’enquête va faire une différence, mais un peu comme notre campagne, elle va permettre de commencer ou de continuer la discussion sur le sujet », conclut Sage Lacerte.

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