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L’histoire canadienne revisitée par l’artiste cri Kent Monkman

Kent Monkman, artiste peintre autochtone.
Kent Monkman, artiste peintre autochtone Photo: CBC /Ryan Van Der Hout
Anne-Marie Yvon

Kent Monkman ne manque ni d'humour ni d'une subtile effronterie lorsqu'il détourne, à sa manière, les symboles forts retenus par l'histoire canadienne. Il propose plusieurs réinterprétations de son cru dans Honte et préjugés : une histoire de résilience, son exposition solo présentée au Musée McCord à Montréal.

L’homme arrive en coup de vent au musée, attendu impatiemment par plusieurs journalistes. Il a près d’une heure de retard sur l’emploi du temps chargé qu'on lui a préparé. La veille, il a consacré sa soirée au vernissage de son exposition; il a même accepté de se transformer en guide et de faire le tour de ses œuvres avec le public présent… qui ne demandait pas mieux!

La soirée s’est donc terminée à une heure avancée, ce qui n’empêche pas Kent Monkman, quelques heures plus tard, d’être tout aussi accessible et généreux.

Il agit de la même manière avec son art. Il s’en sert pour communiquer avec le public. « Si je mets autant d’énergie dans mon travail de création, c’est pour toucher le plus de monde possible. »

Il ne s’attend pas à ce que tous comprennent les diverses strates historiques qu’il applique sur ses toiles créées à la manière des grands peintres du XIXe siècle et auxquelles il insuffle un vent de modernité. « Certains ne sauront pas que telle œuvre est inspirée d’une peinture d’Albert Bierstadt », l'un des grands maîtres du paysage américain, ou du peintre et graveur français Édouard Manet, mais « ça n’a pas d’importance, ils peuvent comprendre ce qu’ils voient », dit l’artiste.

Kent Monkman, Le petit déjeuner sur l’herbe, 2014. Acrylique sur toile. Kent Monkman, « Le petit déjeuner sur l’herbe », 2014. Acrylique sur toile. Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

L’histoire revue et corrigée

« Ce qui caractérise Kent Monkman, explique la conservatrice des Cultures autochtones au Musée McCord de Montréal, Guislaine Lemay, c’est sa volonté de reprendre la narration de l’histoire par différents médiums. »

L’artiste multidisciplinaire, qui crée autant à partir de la peinture, du cinéma, de la vidéo, de la performance ou de l’installation, intègre des pans de l’histoire des Autochtones depuis la signature de la Confédération, mais aussi des symboles à la fois historiques et contemporains liés aux relations colonisateurs-colonisés, à la xénophobie, à l’identité et même aux sexualités multiples.

L’artiste s’est amusé à intégrer un personnage hors normes dans plusieurs de ses œuvres, un alter ego, « la voix qui encadre l’histoire et les chapitres de cette exposition », dit-il, ajoutant qu’il a créé cette Miss Chief Eagle Testickle (Mlle Testicule Aigle en Chef) pour répondre à la manière dont l’histoire a été racontée par les artistes de l’époque de la colonie « des Européens, hommes blancs, hétérosexuels ».

Dans leur monde, il n’y avait aucune place pour les personnes non binaires, qui ne s’identifient ni [comme] homme ni [comme] femme. Les Autochtones avaient une place pour ces personnes bispirituelles dans leur culture.

Kent Monkman

Cette Miss Chief Eagle Testickle est « une personne un peu mythique, qui joue le filou, mais par sa présence elle fait sortir des histoires cachées et change la perspective et le regard dans les œuvres artistiques », souligne Guislaine Lemay.

Kent Monkman reprend donc les classiques de l’histoire de l’art et en change le point de vue, ce qui lui permet, selon la conservatrice des Cultures autochtones, de « défier le visiteur à considérer qu’il y a plus qu’une vision dans une histoire ».

L’artiste multidisciplinaire fait aussi voyager Miss Chief Eagle Testickle à travers les époques, la faisant converser avec les personnages historiques et actuels.

Dans Seeing Red, une toile créée en 2014, Kent Monkman ne nous laisse pas indifférents. Il met en scène Miss Chief Eagle Testickle, juchée sur ses escarpins, confrontant le taureau de Picasso, « donc la virilité de Picasso, si on peut dire », précise Guislaine Lemay.

Elle fait remarquer que son ensemble de toréador est « perlé dans le style du perlage cri ». La scène suffit à faire comprendre le message de violence envers les femmes, souligne la conservatrice. La couverture caractéristique de la Compagnie de la Baie d’Hudson est également bien visible, comme dans plusieurs autres toiles.

Kent Monkman devant Seeing Red, une toile créée en 2014.Kent Monkman devant « Seeing Red », une toile créée en 2014. Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Contrairement à ses autres œuvres campées dans des paysages classiques de nature, l’artiste a eu envie, avec Seeing Red, de mettre le spectateur face à une autre réalité, celle de l’omniprésence des Autochtones en milieu urbain, « pour briser cette vision romantique que certains ont encore », ajoute Mme Lemay.

Les mémoires de Miss Chief Eagle Testickle

Neuf thématiques jalonnent le parcours du visiteur, qui sont autant de chapitres tirés des extraits des mémoires de Miss Chief Eagle Testickle. Celle-ci aborde les « expériences autochtones » et la grande résilience de ces peuples.

Figure impertinente et malicieuse, Miss Chief Eagle Testickle prépare justement ses « mémoires » complètes, un travail d’écriture que Kent Monkman a entrepris avec sa fidèle collaboratrice Gisèle Gordon. L’ouvrage devrait être publié l’an prochain chez Penguin Random House pour « élargir l’histoire ».

Entre-temps, l’artiste de renommée internationale propose l'exposition Honte et préjugés : une histoire de résilience jusqu’au 5 mai, au Musée McCord à Montréal.

Présent au McCord et au MBAM

Ses entrevues à peine terminées au Musée McCord, Kent Monkman court vers ses autres projets. Le Musée des beaux-arts de Montréal dévoilait jeudi « Une autre plume à sa coiffe » (2017), une vidéoperformance de Kent Monkman réalisée avec la participation du couturier français Jean Paul Gaultier.

Jean Paul Gaultier et Miss Chief Eagle Testickle (Kent Monkman), Musée des beaux-arts de Montréal,  8 septembre 2017. Jean Paul Gaultier et Miss Chief Eagle Testickle (Kent Monkman), Musée des beaux-arts de Montréal, 8 septembre 2017. Photo : Frédéric Faddoul

« Cette vidéo témoigne du « mariage » symbolique entre Miss Chief Eagle Testickle […] et Jean Paul Gaultier, deux ardents défenseurs de la diversité sexuelle », lisait-on dans le communiqué du musée.

Par la même occasion, le musée intégrait une nouvelle œuvre de Kent Monkman à sa collection, l’installation « Théâtre de cristal » (2017), qui « consiste en un élégant tipi de perles de verre scintillantes courant le long de fils translucides », offerte dernièrement par l’artiste au Musée.

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