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Dépouillés de leur identité, des enfants du « Sixties Scoop » attendent des compensations

Lionel Kalisky est debout dans une pièce de sa maison à Joliette.

Lionel Kalisky est né à Dog Creek, dans la Première Nation de Lake Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

À 16 mois, Lionel Kalisky a été enlevé de sa famille et placé dans une famille non autochtone, comme des milliers d'autres Autochtones dans le cadre de « la rafle des années 1960 ». Même s'il recevra bientôt un chèque du gouvernement, il ne retrouvera jamais ce qu'il a perdu.

Lionel revient des funérailles de sa mère, qui avaient lieu au Manitoba. C’était la deuxième fois qu’il voyait sa mère biologique, décédée des suites d’un cancer. La première fois, il avait 20 ans.

Avec sa mère, il a toujours entretenu une relation trouble. « Moi, j’ai grandi avec l’idée que ma mère ne voulait pas de moi. Ça s’est tout traduit en colère. Ça a grugé notre relation », affirme Lionel, qui habite maintenant à Joliette.

Né « Allan », Lionel est originaire de la Première Nation de Lake Manitoba, au nord de Winnipeg. Aux prises avec des problèmes de consommation, sa mère l’a placé en adoption quand il était bébé. Sa nouvelle famille l’a élevé à Dollard-des-Ormeaux, banlieue cossue de l’ouest de Montréal, où il était, dit-il, le seul « petit brun » du secteur. « Je n’ai jamais fitté », affirme-t-il.

De son propre aveu, Lionel était un enfant violent et colérique. À 12 ans, il est envoyé dans un centre psychiatrique, puis dans un centre Batshaw, la DPJ anglophone de Montréal, où il passe cinq ans. Quand il atteint la majorité, le centre, devenu « sa famille », lui montre la porte. Il doit alors refaire sa vie, encore une fois.

Lionel Kalisky tient une photo de sa mère biologique, Barbara Sennie.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Lionel Kalisky tient une photo de sa mère biologique, Barbara Sennie, décédée en janvier 2019. Né à Dog Creek, dans la Première Nation de Lake Manitoba, il a été adopté par une famille de Dollard-Des Ormeaux, au Québec, dans le cadre de la rafle des années 60.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Aujourd’hui âgé de 45 ans, Lionel a rompu ses liens avec ses parents adoptifs, à qui il n’a plus parlé depuis une vingtaine d’années. « Je ne pouvais pas vivre sous la pression de ne pas être assez bon », raconte-t-il.

Une action collective, puis un chèque

L’histoire de Lionel est celle de 20 000 Autochtones partout au pays qui ont été placés jusque dans les années 1980 dans des familles non autochtones au Canada et aux États-Unis. Ce retrait massif d'enfants autochtones de leur famille et de leur communauté est aujourd'hui comparé aux pensionnats autochtones, outil de « génocide culturel » selon la Commission de vérité et réconciliation.

Comme d’autres victimes du « Sixties Scoop », Lionel aura droit à un chèque de 25 000 $ à 50 000 $. L’année dernière, le gouvernement a conclu à l'amiable une action collective avec les Inuits et les Premières Nations pour un montant total de 800 millions de dollars. Les survivants ont jusqu’au mois d’août pour remplir leur formulaire et attendre leur chèque, qui ne viendra pas avant l’année prochaine, au moins.

Mais l’argent ne compensera jamais la perte d’identité culturelle qu’ont vécue les survivants de la rafle. « C’est un trauma avec lequel je dois vivre tous les jours », affirme Lisa Gagné, rencontrée à la mi-janvier à Montréal lors d’une séance d’information organisée par l’administrateur de l’action collective.

Originaire de la Saskatchewan, Lisa a été adoptée par la famille Gagné, de Sherbrooke, dans les années 1970. En grandissant, elle pensait qu’elle était seule dans sa situation – la rafle des années 1960 étant un épisode occulté des cours d’histoire au Québec.

Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle a renoué avec ses racines. En 2007, elle a rencontré sa mère biologique, qui avait elle-même vécu une autre forme de déracinement. « J’ai compris qu’elle était issue des pensionnats, et puis elle vivait dans une grande pauvreté à Saskatoon dans des HLM », raconte celle qui travaille aujourd’hui à Femmes autochtones du Québec après avoir étudié en travail social.

Avec le chèque de l’entente, Lisa, qui est d’origine Saulteaux, compte notamment amener sa fille visiter Les Prairies. « Je veux qu’elle connaisse d’où elle vient, où sont mes ancêtres », dit-elle.

Lionel, qui est travailleur saisonnier, pense quant à lui utiliser son chèque pour arrondir ses fins de mois. Il aurait bien pris une partie de l’argent pour aller aux funérailles de sa mère début janvier car aucune compensation n’est prévue pour les déplacements des survivants en lien avec leur adoption puis leur exil subséquent. Pour se rendre aux funérailles de sa mère, Lionel a dû compter sur une aide financière de son conseil de bande au Manitoba et de la communauté atikamekw de Manawan, chez qui il compte de la famille.

Aujourd'hui, Lionel est sobre depuis cinq ans. Sa colère, il la ressort ces jours-ci en écoutant de la musique, du métal et du rock. « Avant, j’étais comme un hamster dans une cage, je courais, mais je n’avançais pas », dit-il.

À défaut d'avoir retrouvé son identité, Lionel a trouvé une certaine paix intérieure.

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