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Cette Première Nation produit de l'eau propre, mais la plupart des habitants ne la boivent pas

Un homme montre un échantillon d'eau rose dans une petite bouteille.
Andrew Hill était opérateur adjoint à l'usine de traitement des eaux de la Première Nation de Garden Hill, dans le nord du Manitoba quand une équipe de CBC s'y est rendue en novembre dernier. Il s'assurait alors que l'eau de l'usine était aussi propre que n'importe quelle eau potable produite ailleurs au pays. Photo: Radio-Canada / Connie Walker/CBC
Radio-Canada

La Première Nation de Garden Hill, au Manitoba, produit de l'eau propre. Pourtant de nombreux habitants refusent de la boire et la communauté n'a pas accès à des fonds du fédéral pour rendre l'eau entièrement potable.

En tant qu'opérateur adjoint de l'usine de traitement de l'eau de la Première Nation de Garden Hill, dans le nord du Manitoba, Andrew Flett était chargé de veiller à l'approvisionnement en eau potable de ses 4000 habitants.

« Il n'y a pas de pause, pas de vacances dans ce genre de travail » expliquait-il en novembre, après avoir soigneusement rempli un minuscule flacon en verre avec de l'eau du robinet, première étape de la procédure quotidienne de contrôle du niveau de chlore. « C’est 24 heures sur 24, du lundi au vendredi, ainsi que les fins de semaine, 365 jours par an. Les gens ont besoin d’eau potable. »

Andrew Flett en était convaincu : quand l'eau quittait l'usine, elle était aussi propre et potable que celle qu’on trouve ailleurs au Canada. Garden Hill n'a jamais publié d'avis de faire bouillir l'eau à long terme et même les avis à court terme sont rares dans la communauté.

Un homme, Andrew Flett, se tient devant une maison en mauvais état.Il n'y a pas de plomberie dans la maison des parents d'Andrew Flett Photo : Radio-Canada / Richard Agecoutay/CBC

Malgré tout, comme de nombreux habitants de Garden Hill, Andrew Flett et sa famille refusent de boire l’eau de leur robinet. Ils ont arrêté de le faire en 2015, après que tous les membres de la famille furent tombés malades.

Comme dans beaucoup de maisons de Garden Hill, les tuyaux de la maison d’Andrew Flett ne sont pas raccordés à l'usine de traitement de l'eau. Chez lui, l'eau est plutôt puisée dans une citerne qui dépend des livraisons d’eau par camion de l’usine de traitement.

« Il y a comme un film qui se dépose au fond de chaque réservoir. C'est plein de bactéries et on peut tomber malade. Cela provoque de la diarrhée, des problèmes d'alimentation, etc. », expliquait Andrew Flett.

Mais les défis auxquels il fait face tous les jours pour avoir de l’eau potable ne s’arrêtent pas là. Comme des centaines de personnes dans la communauté, ses parents habitent une maison qui n'a pas de plomberie. Andrew Flett se rend plusieurs fois par semaine à la fontaine de la communauté pour remplir des bidons d'eau que tous les membres de sa famille boivent et avec laquelle ses parents se lavent et font la vaisselle.

Une citerne en métal. La fontaine d'eau communautaire de la Première Nation Garden Hill dans le nord du Manitoba. Photo : Radio-Canada / Richard Agecoutay/CBC

Pas droit à l’argent du fédéral

Faire en sorte que les communautés autochtones aient accès à de l'eau potable sûre, propre et fiable est un élément clé de la promesse de réconciliation faite par le gouvernement fédéral.

À cette fin, les libéraux se sont engagés en 2016 à dépenser 1,8 milliard de dollars sur cinq ans, surtout pour répondre aux avis de faire bouillir l'eau à long terme dans les réserves. Environ la moitié de cette somme a déjà été dépensée, et 78 avis à long terme ont été levés.

Cependant, aucune de ces ressources n’est venue à Garden Hill pour aider des personnes comme Andrew Flett et sa famille.

La communauté doit surmonter toute une série de difficultés pour accéder à de l’eau salubre : citernes en panne, lenteur de la distribution de l’eau et absence de plomberie dans de nombreux foyers.

Un livreur d'eau potable remplit une citerne dans une maison de Garden Hill.Un livreur d'eau potable remplit une citerne dans une maison de Garden Hill. Photo : Radio-Canada

Comme il n'y a pas d'avis de faire bouillir l'eau ni de problèmes de santé urgents liés à l'eau, la communauté ne peut prétendre à un investissement supplémentaire, selon le gouvernement.

« Les gens de la communauté produisent de l'eau potable, et l'eau leur est livrée », a expliqué Michel Burrowes, directeur du bureau manitobain de Services aux Autochtones Canada.

Réservoirs sales, tuyaux inexistants

À Garden Hill, à peine la moitié des maisons sont raccordées à des canalisations qui acheminent l'eau traitée directement depuis l'usine de traitement des eaux. Environ 30 % utilisent des citernes installées près des maisons.

Les données obtenues par CBC montrent que, même si l'eau est propre au moment de la livraison, elle ne le reste pas dans le réservoir d'eau d'une maison. Près du tiers des citernes testées à Garden Hill n'étaient pas conformes aux normes nationales en matière de sécurité de l'eau.

Le taux d'échec des citernes dans d'autres communautés de la région d'Island Lake, dans le nord du Manitoba, est particulièrement élevé. À Wasagamack, située non loin de là, les trois quarts des citernes testées en 2015-2016 contenaient des bactéries fécales, ce qui indique que l'eau pourrait être contaminée par une variété de germes nuisibles tels que la bactérie E. coli.

D’autres données montrent également que, comme les parents d’Andrew Flett, des centaines de familles autochtones du Canada font face à des difficultés importantes pour accéder à n’importe quelle source d’eau salubre. Environ 2000 maisons dans les réserves ne disposent ni d’eau courante ni de tuyauterie intérieure. Parmi ces maisons, 180 se trouvent à Garden Hill.

Une femme se tient devant sa maison qui est en mauvais état.Parce qu'elle n'a pas de tuyauterie, la maison de Maggie Flett n'est pas admissible à un programme de rénovation du gouvernement. Photo : Radio-Canada / Richard Agecoutay/CBC

Ironiquement, Garden Hill et ses réserves sœurs de la région d'Island Lake pourraient être considérées comme une réussite dans la bataille pour assurer aux communautés autochtones un approvisionnement constant en eau salubre et propre.

Le nombre de maisons des Premières Nations sans tuyauterie intérieure au Canada est passé de 3500 en 2007 à 2034 en 2017. Les améliorations ont été apportées en grande partie au Manitoba, en particulier dans les collectivités accessibles par avion d'Island Lake, à environ 600 kilomètres au nord de Winnipeg.

Le gouvernement fédéral a injecté de l'argent dans les infrastructures d'approvisionnement en eau dans les réserves, notamment à Garden Hill, après que des dizaines de personnes furent infectées par le virus H1N1 en 2009. La grippe était si répandue dans les Premières Nations éloignées du Manitoba qu’à un moment donné leurs membres représentaient les deux tiers de tous les patients sous respirateur dans la province.

Les responsables des autorités sanitaires ont imputé l'épidémie à une mauvaise hygiène liée à un manque de plomberie dans les maisons. À l'époque, la moitié des logements de Garden Hill n'avaient pas d'eau courante.

Lorsque le gouvernement fédéral a envoyé des dizaines de sacs mortuaires dans la région, des dirigeants communautaires outrés se sont rendus à Winnipeg pour réclamer des mesures plus appropriées. Le gouvernement s'est excusé et a déclaré avoir envoyé les sacs par erreur.

Deux ans plus tard, le gouvernement a entamé les travaux d'un projet de 30 millions de dollars visant à installer de la plomberie intérieure dans 769 maisons d'Island Lake. À Garden Hill, 216 maisons, soit environ 30 % des habitations de la réserve, étaient équipées de robinets et de toilettes intérieures ainsi que de citernes et de fosses septiques.

Les améliorations ont été considérées comme une mesure temporaire. Les chefs de bande disent qu'ils ont accepté parce que c'était le moyen le plus rapide et le moins coûteux d'amener des équipements modernes à un plus grand nombre de maisons dans la réserve.

Eau collante

Les rénovations ont grandement changé les choses pour Wallace Knott et sa famille, qui vivent dans un bungalow de quatre chambres donnant sur Island Lake.

Leur maison a été construite avec des robinets, des éviers, une baignoire et des toilettes, mais sans tuyaux pour relier ces appareils à une source d’eau. Pendant huit ans, Knott a récupéré de l'eau dans des seaux d'une fontaine communautaire à 3 kilomètres, ou du lac situé au fond de sa cour. Avec une nouvelle citerne et une fosse septique connectées à la maison, la famille peut ouvrir les robinets pour faire la lessive et le ménage quotidien.

Toutefois, Wallace Knott et sa famille ont toujours du mal à se procurer de l'eau potable et salubre. Comme Andrew Flett et sa famille, ils refusent de boire l'eau de leur citerne. M. Knott dit qu’elle sent mauvais et qu'elle commence à devenir « collante » après quelques jours. Il a donc gardé deux barils d'eau distincts de 170 litres dans la cuisine, l'un pour boire et l'autre pour cuisiner.

Une main actionne un robinet pour faire couler l'eau dans une tasse. La maison de Wallace Knott a été construite avec des robinets, des lavabos et une toilette, mais sans la tuyauterie qui permet de relier ces éléments à une source d’eau potable. Photo : Radio-Canada

Impossible de nettoyer les citernes

Selon Annemieke Farenhorst, une chercheuse de l'Université du Manitoba qui se concentre sur les problèmes liés à l'eau dans les communautés des Premières Nations, les citernes devraient être nettoyées au moins une fois par an pour empêcher la prolifération de bactéries. Wallace Knott, lui, ne se souvient pas de la dernière fois que sa citerne a été nettoyée.

Allan Little, directeur des opérations et de l'entretien à Garden Hill, dit que la communauté n'avait pas les moyens de nettoyer régulièrement les citernes. En 2018, sa compagnie a nettoyé environ 100 des 218 citernes de la communauté.

« Nous n'avons tout simplement pas assez de fonds pour répondre aux demandes de la communauté. »

Les problèmes d'eau de Garden Hill s’accentuent à partir de là.

Un jeune homme devant une maison en contreplaqué.Zachary Flett qui vit dans une petite maison de contreplaqués sans eau courante, se lève tous les matins à 6 h pour couper le bois qui chauffe sa maison et doit faire deux kilomètres pour puiser son eau à la fontaine communautaire. Photo : Radio-Canada / Connie Walker/CBC

Une étude communautaire menée l'été dernier par des étudiants de l'Université du Manitoba a révélé que presque toutes les familles possédant des citernes à Garden Hill avaient des problèmes d'eau.

La plainte la plus courante concernait la distribution de l'eau, qui ne se faisait pas assez souvent pour répondre aux besoins de plusieurs familles vivant dans la même maison. La communauté n'a que deux camions d'eau. Un troisième camion, tombé en panne il y a plusieurs années, n'a pas été réparé, faute de fonds.

Pour les Knott, cela signifie un rationnement de l'eau. Ils ne se lavent qu'une fois par semaine. Quand la citerne est à sec, il peut s'écouler plusieurs jours avant qu'elle ne soit remplie.

« Nous appelons même à l'avance, mais il y a encore tellement de gens qui veulent de l'eau que les livreurs ne sont pas en mesure de gérer la situation », raconte Wallace Knott.

Quand l’eau manque, les toilettes ne fonctionnent pas. La famille a donc décidé d'utiliser un seau de récupération. Ils vident le seau dans une fosse à ordures à ciel ouvert sur leur propriété.

Pas de plomberie dans la maison

La situation est encore plus difficile pour Zachary Flett, 19 ans, et sa famille. Ils font partie des centaines de personnes à Garden Hill qui vivent sans plomberie.

La maison des Flett est l’un des 180 logements de Garden Hill qui n’ont pas été admissibles au programme de modernisation du réseau de distribution d’eau et d’égouts. Les responsables de la réserve ont expliqué que la plupart de ces maisons étaient si délabrées qu'il aurait été dangereux d'installer les panneaux électriques et le câblage nécessaire pour chauffer et pomper de l'eau.

Un jeune homme verse de l'eau dans un chaudron.L'accès à l'eau potable n'est pas facile pour Zachary Flett. Photo : Radio-Canada / Richard Agecoutay/CBC

Zachary Flett a grandi dans une nouvelle maison reliée à l'usine de traitement de l'eau de la réserve. La communauté manque de logements – le conseil de bande estime avoir besoin d'au moins 300 nouveaux logements pour héberger de manière adéquate une population en croissance. Ainsi, lorsque la maison de Zachary Flett a brûlé il y a 18 mois, sa famille a été contrainte de s'installer dans une cabane non isolée construite en contreplaqué.

La famille a tout fait pour la réparer, mais la maison ne pouvait pas être câblée et il n'y avait aucun moyen d'installer la plomberie.

Maintenant, Zachary Flett se lève tous les jours à 6 heures du matin pour couper du bois pour le poêle. Quand quelqu'un a besoin de toilettes, soit il va dans les toilettes extérieures, soit il utilise un seau de récupération, discrètement rangé dans un coin du salon principal. Les membres de la famille se rendent plusieurs fois par jour à la fontaine d'eau communale située à 2 kilomètres de là pour remplir des seaux avec de l'eau à boire et pour se laver. Pour se doucher et faire la lessive, ils se rendent au centre de ressources en santé.

Encore de nombreux besoins

Andrew Flett est plutôt en colère. « Ce que je pense, c'est que le gouvernement nous a donné tout ce financement [pour le programme de rénovation] afin de nous faire taire. »

Il pense que les problèmes d'eau persisteront à moins que le gouvernement fédéral n'augmente le financement pour entretenir et améliorer l'infrastructure de la communauté. Il estime qu'un financement pour former les membres de la communauté au nettoyage régulier des citernes, et suffisant pour couvrir leurs salaires, contribuerait à garantir un approvisionnement en eau salubre.

Allan Little, responsable de l'entretien à Garden Hill, affirme que la communauté a également besoin de fonds pour former et rémunérer des ouvriers qualifiés, tels que des plombiers et des électriciens, afin de résoudre les problèmes lorsqu'ils se présentent.

Un homme en gros plan. Le chef Dino Flett dit que le gouvernement fédéral n'a pas répondu à la demande de la communauté qui voudrait construire une deuxième usine de traitement de l'eau. Photo : Radio-Canada / Richard Agecoutay/CBC

La Première Nation a également demandé au gouvernement l'autorisation de mener une étude de faisabilité. Cette étude porterait sur la construction d'une deuxième usine de traitement de l'eau et le raccordement de la plupart des maisons de Garden Hill à des canalisations permettant d'acheminer l'eau directement de l'usine. Mais, selon le chef Dino Flett, le gouvernement fédéral n’a pas répondu.

Le directeur régional de Services autochtones Canada, Michel Burrowes, affirme ne pas être au courant d’une telle demande. Il ajoute que le fait que certaines personnes aient peur de boire de l'eau ne signifie pas nécessairement qu’elle est dangereuse. Ces personnes fondent peut-être leur décision sur le fait qu'il y a eu des problèmes dans le passé.

Il reste que les représentants de Services autochtones Canada admettent que la formule utilisée pour calculer le financement des opérations et de l'entretien est obsolète et inadéquate.

Ils disent qu'ils travaillent avec l'Assemblée des Premières Nations pour trouver une nouvelle formule, mais ajoutent que les Premières Nations devraient avoir assez d'argent pour entretenir et nettoyer les citernes. C'est à leur chef et à leur conseil de veiller à ce que cela se produise.

« Il y a une réaction très viscérale relativement à la qualité de l'eau, et en cas de problème, on a tendance à ne pas y revenir », reprend Michel Burrowes.

« Ils ont en quelque sorte perdu confiance dans le système », conclut-il.

Avec les informations de CBC

Manitoba

Autochtones