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Michèle Audette fait le bilan de l'ENFFADA : « l’éducation populaire, je l’aurais fait le premier jour »

work within the system to change the system

La commissaire Michèle Audette à la dernière semaine des audiences de l'enquête nationale des femmes autochtones, à Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

Laurence Niosi

L'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) se rapproche de sa dernière étape : la remise du rapport final, en mai prochain. Après deux ans de travaux et d'audiences un peu partout au Canada, c'est à Ottawa que s'est terminée l'aventure, vendredi. Retour sur cette enquête fortement critiquée par les organisations autochtones avec sa commissaire, Michèle Audette.


L’enquête a pris fin avec la présentation, à Calgary et à Ottawa, des observations finales des parties ayant qualité pour agir. Avez-vous entendu des recommandations qui vous ont interpellée?

Pour le moment – car je n’ai pas tout devant moi –, c’est le besoin de mettre en place un processus, un bureau, quelque chose qui va rendre imputables nos institutions.

Il a été question d’un commissaire aux femmes autochtones?

Oui, ça, j’ai beaucoup aimé. Là, [il reste à] faire les croisements entre les témoignages des familles et des parties. Maintenant, il faut faire en sorte que des provinces comme la Colombie-Britannique ou le Québec ne se déresponsabilisent pas, car ce sont des recommandations nationales.

Vous avez entendu 1400 survivantes et leurs proches ainsi qu'une centaine d’experts. Qu’avez-vous retenu de ces deux dernières années?

Le courage, la détermination et la force des gens, en huis clos ou en public. Des gens qui n’avaient jamais parlé de leur vie. La deuxième chose, c’est que ça a été un défi tellement complexe, haut en émotion, difficile à gérer, et j’ai remarqué que des gens, malgré la controverse et la critique, sont restés droits. Ils ont continué à croire au bien-fondé de l’enquête. Je pensais moi-même partir en pleurant, tellement j’étais déchirée par des décisions hautement politiques.

La commission a été beaucoup critiquée par les familles, et a été secouée par des dizaines de démissions et de licenciements. Si c’était à refaire, qu’auriez-vous fait différemment?

D’entrée de jeu, au moment où on s’est mobilisé, j’aurais mis en place une grosse équipe d’experts en communications pour être sûr de vulgariser ce qu'est une enquête, sa marge de manœuvre, ce qu’elle peut faire et ne pas faire. L’éducation populaire, je l’aurais fait le premier jour.

Aussi, je me serais assurée que les gens qui se joignent à l’enquête sont bien préparés. Car il y a eu trop de tempêtes, de violence latérale. La critique, pour certains d’entre nous, c’était trop.

Aussi, au niveau du français, j’étais la seule à me battre. Pour mes collègues, ce n’était pas naturel d’ajouter le français. Par exemple, des témoignages en français étaient diffusés en anglais seulement. Il aurait fallu créer une équipe qui s’occupe juste de ça.

Également, dans chaque province et territoire, il aurait fallu avoir des cercles de famille dans chaque région avec des femmes et des aînés. C’était prévu, mais il n’y avait pas de financement.

Femmes autochtones du Québec (FAQ) avait proposé de suspendre les audiences six mois, afin de redéfinir son mandat, consulter des organismes. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait?

On aurait aimé le faire, mais politiquement, on ne pouvait pas. Nos audiences étaient l’une après l’autre. [...] On n’avait pas ce temps. Il aurait fallu faire une pause, on avait l’appui d’une organisation solide [la FAQ]. On a demandé au gouvernement de nous donner le temps. Ça a été refusé. L’idée aurait été de refaire les choses correctement, peut-être avoir moins d’audiences, mais plus longtemps sur le même sujet.

Vous avez parlé en juin de quitter l’Enquête à la suite de la décision du gouvernement de la prolonger de six mois, plutôt que les deux ans qu’ont demandé les commissaires. Pourquoi êtes-vous restée?

J’ai fait beaucoup de téléphones la veille de l’annonce officielle. J’avais le motton, la rage. Je pensais me retirer temporairement. Mais j’ai consulté des familles, d’anciens commissaires, d’autres commissions d’enquête. Certains me disaient « quitte pour ta santé, tu ne seras jamais satisfaite ». Une famille m’a dit : « si tu pars, tu ne pourras pas signer le rapport, ou dire ce qu’il manque et ce qui reste à faire ». Ça a été le tournant pour moi.

Pour le rapport final, n’est-ce pas un risque que le gouvernement, comme avec d’autres commissions d’enquête, choisisse une ou deux recommandations et n’applique pas le reste?

C’est la grande crainte que j’ai toujours. L’espoir est que les provinces et le fédéral se parlent, pour avoir une approche concertée.

Sachant justement que tout ne sera pas appliqué, quelles sont les recommandations incontournables?

Le Canada et les provinces doivent faire les choses autrement. Si on continue à fonctionner de la même façon comme société, enquête ou pas enquête, les assassinats continuent. Les disparitions, c’est chaque semaine. C’est sûr que l’enquête n’arrête pas les prédateurs. Ce changement doit se faire. L’État a un rôle à jouer.

L'ENFFADA terminée, qu’allez-vous faire avec les centaines de témoignages recueillis et de cas de disparitions ou de meurtres non résolus? Plusieurs familles ont milité pour une approche plus judiciaire de l’enquête.

Comme je disais, il faut expliquer le rôle de l’enquête, ce qu’elle peut faire ou ne pas faire. Un exemple : Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec, ainsi que d’autres organisations ont dit aux gens par l'entremise des médias que l’enquête allait rouvrir leurs dossiers. Malheureusement, on n'a pas ce mandat. Même si ça a été demandé par les familles dans les préconsultations, le gouvernement ne l’a pas mis dans le décret. Donc, on n'a pas les pouvoirs de rouvrir des dossiers. On l’a proposé dans le rapport intermédiaire, en suggérant une cellule spéciale nationale. J’espère réitérer cette recommandation dans le rapport final, mais avec beaucoup plus de force.

Des familles continueront-elles d'obtenir du soutien après leurs témoignages? Des témoins ont dit récemment qu’elles n’avaient pas obtenu assez d’aide psychologique.

Dans le décret, il n’y avait pas de programme [pour le soutien des familles] avec des fonds alloués, mais on l’a fait pareil. On voulait un filet de sécurité. Donc, on a engagé des équipes pour soutenir les familles. Il y a eu des failles, des manquements, moi-même j’en suis témoin, mais l’objectif c’était de soutenir celles qui ont témoigné. Santé Canada est même arrivée après le dépôt du rapport intermédiaire, en disant qu’elle allait prolonger ces services jusqu’en 2020.

Quelle est la suite des choses pour vous? Allez-vous tenter à nouveau votre chance en politique fédérale?

Non, pour plusieurs raisons. J’ai besoin de me reposer. Par ailleurs, je trouverais ça injuste d’arriver et de tasser des candidats [aux élections]. L’autre raison, c’est que je rêve de créer une organisation ou quelque chose d’indépendant qui accompagnerait des institutions [dans leurs relations avec les Autochtones]. Je veux donner des conférences, faire de l’éducation populaire, brasser la cage. Des choses que je ne pourrais pas faire si je faisais de la politique, car je ne serais pas libre. Mais c’est sûr qu’un jour je veux aller au Parlement, à Québec ou à Ottawa, pour changer des lois. Beat the system within the system : combattre le système de l’intérieur.

Cette entrevue a été éditée et condensée afin d'assurer sa clarté.

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