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Le BEI prend des mesures pour adapter son approche aux Autochtones

Assise à un bureau, Mme Mollen Dupuis sourit à la caméra.
Bérénice Mollen Dupuis, une Innue, est agente de liaison autochtone au Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). Photo: Radio-Canada / Bernard Barbeau
Radio-Canada

Chargé depuis septembre dernier d'élucider les allégations de nature criminelle venant d'Autochtones et visant des policiers, le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) s'est adjoint les services d'une agente de liaison issue des Premières Nations. « Un gros défi », convient la principale intéressée, Bérénice Mollen Dupuis.

Un texte de Bernard Barbeau

« Je vais développer quelque chose qui n’existe pas encore », s'exclame-t-elle en entrevue à Espaces autochtones, tout en précisant que le rôle qu’elle doit jouer a été établi par le BEI et le ministère de la Sécurité publique en collaboration avec des représentants de groupes autochtones.

Je sais déjà beaucoup où je dois aller… Mais j’ai plusieurs routes devant moi!

Bérénice Mollen Dupuis, agente de liaison autochtone au BEI

Témoignant le 19 octobre à Val-d’Or devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (la CERP, aussi connue comme la commission Viens), la directrice du BEI, Madeleine Giauque, avait reconnu avec regret n’avoir aucun enquêteur autochtone dans son équipe, ce qu’elle espérait corriger lors de prochains appels de candidatures en les transmettant directement aux populations concernées. D'autant plus qu'environ la moitié des plaintes traitées par le BEI concernent des Autochtones.

Mais Mme Giauque avait aussi mentionné que, quelques jours plus tard, Bérénice Mollen Dupuis allait entrer en fonction au BEI en tant qu’agente de liaison autochtone.

« Elle aura principalement pour tâche de faciliter les relations entre les Autochtones et le BEI, que ça soit par des démarches directes ou par des conseils aux membres du BEI », avait-elle indiqué.

On veut connaître les réalités autochtones. La pratique a amené nos enquêteurs à être très conscients des enjeux et à vouloir faire de leur mieux pour contourner les obstacles. Alors, il est sûr que Mme Mollen Dupuis va devoir nous aider beaucoup à ce niveau-là. On compte beaucoup sur elle.

Madeleine Giauque, directrice du BEI
Mme Giauque, devant la Commission Viens.La directrice du Bureau des enquêtes indépendantes, Madeleine Giauque. Photo : Radio-Canada

Les responsables de la CERP connaissaient Bérénice Mollen Dupuis, puisqu’elle avait déjà travaillé avec eux, là aussi à titre d’agente de liaison autochtone. Un poste qui l’a certainement aidée à se préparer pour ses fonctions au BEI, tout comme ceux qu’elle a occupés chez Femmes autochtones du Québec ou Montréal autochtone.

Son nouveau mandat se joue principalement sur trois fronts :

  • conseiller le BEI sur les différentes approches à adopter lors d’enquêtes touchant des Autochtones,
  • enseigner ces approches aux enquêteurs qui vont sur le terrain,
  • informer la population et les organisations autochtones de la nature du BEI.

« Je dois m’assurer que les communications entre les enquêteurs et les personnes autochtones se font bien, être de ces communications-là, m’assurer que le suivi se fait, et que les personnes autochtones comprennent bien ce qui se passe », explique Mme Mollen Dupuis, dont la soeur, Melissa, est collaboratrice à Espaces autochtones.

Son arrivée au BEI s’est déroulée sans heurts, alors qu’elle craignait d'avoir affaire à quelques vieux routiers peu intéressés à changer leurs méthodes, admet-elle.

« Je suis arrivée ici avec cette crainte-là, mais dès la première journée, elle a disparu, raconte-t-elle. On m’a fait faire le tour du bureau, j’ai rencontré presque tous les enquêteurs, et tout le monde était content de me voir arriver. On me disait : "J’ai déjà hâte de te parler!" […] Ils avaient des questions. Et je n’ai senti aucune résistance. Tout le monde était très ouvert à l’arrivée d’une agente de liaison autochtone. »

Plan panoramique de l'immeuble de sept étages.Les locaux du BEI, comme ceux de quelques autres services du gouvernement du Québec, sont situés dans l'édifice Montval, place Charles-Le Moyne, à Longueuil. Photo : Radio-Canada / Bernard Barbeau

Approche culturellement adaptée

Pourquoi le BEI avait-il besoin d’une agente de liaison autochtone? C’est qu’un événement donné n’aura pas nécessairement les mêmes impacts dans une communauté autochtone qu’ailleurs, indique Bérénice Mollen Dupuis. Et la manière d'être des Autochtones demande parfois un doigté particulier.

« Ils sont déjà sensibles à ça », souligne-t-elle au sujet de ses collègues enquêteurs.

« Il y a une façon de s’assurer, lorsque le BEI arrive dans une communauté, que le chef ou le directeur général sachent qu’il vient pour faire une enquête, explique-t-elle. Il y a des façons, lorsque des entretiens sont faits, lorsqu’on pose des questions à des personnes qui ont vu ce qui s’est passé, de s’assurer que les enquêteurs comprennent qu’il peut y avoir des pauses, entre autres. Ça peut leur sembler plus long, au Nunavik, par exemple, parce que la personne prend son temps pour répondre. »

De plus, les communautés autochtones sont généralement assez petites, dit-elle : « On peut tomber sur une communauté de 300 personnes, 500 personnes, où tout le monde est de la même famille. Si l’événement implique un policier qui vient de la communauté, ça peut être le cousin de la personne. Ou bien il peut y avoir des situations où l'un n’aime pas l’autre. »

Ils ne vont pas faire une enquête différente, ce n’est pas ça. Mais l’approche qu’ils vont avoir, elle, va être différente.

Bérénice Mollen Dupuis, agente de liaison autochtone au BEI

Et il n’y a pas une seule approche adéquate, comme il n’y a pas une seule Première Nation.

« Ce n’est pas la communauté autochtone, insiste-t-elle. Chaque communauté de chaque nation est différente. Intervenir à Natashquan, ce n’est pas comme intervenir à Uashat. Ça va être deux façons différentes. »

« Je ne peux évidemment pas dire que je connais toutes les communautés, mais j’ai déjà travaillé avec beaucoup d’entre elles et avec beaucoup d’organismes », affirme cette Innue d’Ekuanitshit, sur la Côte-Nord.

Elle reconnaît sans hésiter avoir beaucoup à apprendre.

Je suis Innue, je ne suis pas de toutes les nations. Je ne peux pas tout savoir. Je ne peux pas expliquer sans avoir appris.

Bérénice Mollen Dupuis, agente de liaison autochtone au BEI
Mme Mollen Dupuis pose en souriant devant un panneau avec le logo du BEI.Bérénice Mollen Dupuis, une Innue, est agente de liaison autochtone au Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). Photo : Radio-Canada / Bernard Barbeau

Ce que l'avenir réserve

Elle va maintenant approcher les collectivités du Grand Nord de même que les Cris et les Algonquins, car c’est chez eux que les besoins sont le plus immédiats. Puis elle se présentera aux différentes communautés à mesure des enquêtes seront déclenchées, dit-elle.

Elle prévoit notamment collaborer avec des organismes comme les Services parajudiciaires autochtones du Québec (SPAQ), qui « informent et assistent leurs clientèles, victimes ou contrevenants afin que chacun reçoive un traitement juste et équitable » et « fournissent des informations au sujet de la justice réparatrice en fonction des traditions et des valeurs autochtones », d’après leur site.

« Ils ont des intervenants qui travaillent dans chacune des régions. Donc, ils sont en lien direct avec les Autochtones qui peuvent vouloir faire des allégations », note Mme Mollen Dupuis.

Beaucoup de déplacements au programme, donc. « En rencontrant les organisations, je vais pouvoir mieux comprendre leurs besoins, ce qu’elles veulent savoir du BEI, ce qui devrait selon elles changer », dit-elle.

Le principe sera le même pour les victimes alléguées.

J’espère que ma présence pourra rendre les choses plus faciles. […] Certaines pourraient être méfiantes et se dire : "Ils ne me comprendront pas." Mais le fait que je sois là va peut-être leur donner confiance et les amener à donner leur version des faits.

Bérénice Mollen Dupuis, agente de liaison autochtone au BEI

« Je dois faire comprendre aux communautés autochtones que le BEI enquête sur les corps policiers sans chercher à disculper personne, et qu'il doit rester indépendant, ajoute-t-elle. Ce n’est pas juste dans son nom. »

« Ce que j’espère sincèrement, c’est de réussir à mettre en place des façons de travailler qui vont autant aider les personnes autochtones que le BEI lors d’enquêtes, affirme-t-elle. J’espère que les outils que je vais développer – que ce soit des outils de sensibilisation pour les enquêteurs ou des outils pour la population autochtone – fonctionnent, soient utiles et aient un réel impact. »

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