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La rafle des années 60 : être séparées, se retrouver et se perdre à nouveau

Nakuset montrant une photo de sa sœur Sonya enfant.
Nakuset montrant une photo de sa sœur Sonya enfant. Photo: Radio-Canada / Melinda Dalton

Enfant, Nakuset, l'actuelle directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, a été séparée de ses sœurs Sonya et Rose Mary par la rafle des années 60. À l'âge adulte, elles ont réussi à se retrouver, mais la mort est venue les séparer à nouveau.

En 2016, dans les studios montréalais de CBC, Nakuset avait joint par téléphone ses deux sœurs, Rose Mary et Sonya, avec qui elle avait eu une émouvante conversation. Les trois femmes ne s’étaient pas parlé depuis des décennies.

« C’est complètement fou, avait déclaré Nakuset lors de cet entretien en direct. J’ai déjà rencontré Sonya et elle est tout simplement incroyable. Je suis maintenant très impatiente de rencontrer Rose. »

« Tout est maintenant complet, avait rétorqué Sonya à l’autre bout du fil, en ajoutant que Rose Mary « était la dernière pièce manquante du puzzle ».

Malgré la sincérité de tels moments, les retrouvailles ne peuvent pas toujours réparer la douleur de la séparation. Deux ans plus tard, en août 2018, Sonya Murray s’est suicidée.

Sonya n’avait pourtant jamais cessé de chercher ses deux sœurs. Elle était la plus âgée des trois et gardait toujours le souvenir de son enlèvement avec Nakuset au milieu de la nuit à Thompson au Manitoba. Cela s’est déroulé il y a quarante ans. Sonya avait cinq ans et Nakuset deux ans seulement lorsqu’elles ont été arrachées à leur famille de sept enfants.

L’aînée des trois se souvenait aussi très bien qu’elles avaient toutes les deux été placées dans la même famille d’accueil. Et puis, un matin, elle s’était réveillée sans retrouver Nakuset à ses côtés. Les trois sœurs, membres de la nation crie, ont donc été séparées les unes des autres.

Nakuset a été adoptée par une famille non autochtone de Westmount, au Québec, dans le cadre d’une politique gouvernementale responsable de l'enlèvement de milliers d'enfants autochtones connue sous le nom de rafle des années 1960.

Nakuset, Sarah, la fille de Sonya, et Sonya posent sur cette photo datant du début des années 2000. Nakuset, Sarah, la fille de Sonya, et Sonya posent sur cette photo datant du début des années 2000. Photo : AFP / Fournie par Nakuset

Sonya n’a pour sa part jamais été adoptée. Elle a été confiée à des familles d’accueil jusqu’à parfois retourner chez la sœur de sa véritable mère, une survivante des pensionnats. Quant à la plus jeune, Rose Mary, elle finira par s’installer en Europe, dans la ville autrichienne de Horn auprès de la famille de son père biologique.

Il aura fallu environ vingt ans à Sonya pour retrouver Nakuset et deux décennies de plus pour reprendre contact avec Rose Mary grâce à Facebook. C’est quand Sonya a retrouvé la benjamine en 2016 que Nakuset – qui ne porte qu’un seul nom en réaction à son expérience de la rafle des années 1960 – a décidé de faire le récit de leurs retrouvailles tout en révélant quelques pans de sa jeunesse.

Dans sa vie professionnelle, en tant que directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, Nakuset est souvent appelée à s'exprimer publiquement lors de rassemblements ou de conférences sur les questions autochtones et à partager son histoire relativement à la rafle des années 1960. Mais depuis la mort de sa sœur Sonya, le quotidien est devenu beaucoup plus difficile à supporter pour elle.

« Elle vit constamment dans [mon esprit], mais je dois dorénavant la laisser partir. C’est dur pour moi de parler devant un groupe de personnes sans être envahie par l’émotion », a-t-elle expliqué les larmes aux yeux.

De son aveu même, elle ne peut s’empêcher de penser à Sonya. Elle pense au traumatisme qu’elles ont subi, la séparation et le placement en famille d’accueil. Et puis, se retrouver enfin pour se perdre à nouveau.

Le ministère de la Santé du Québec explique que le suicide ne peut être réduit à une seule cause. Cela dit, des recherches ont démontré que les enfants et les petits-enfants des survivants des pensionnats – tels que Sonya et ses proches – y sont davantage exposés.

Photo de Sonya Murray lorsqu'elle était enfant.Photo de Sonya Murray lorsqu'elle était enfant. Photo : Fournie par Nakuset

Dès l’âge de 20 ans, et au fil des années, Sonya avait d’ailleurs exprimé plusieurs fois des pensées suicidaires. Pour Nakuset, il ne fait aucun doute que le passé a été un poids trop lourd à porter pour sa sœur. Elle pense aussi que leurs retrouvailles ont fait resurgir beaucoup d’émotions qu’elle a probablement eu du mal à gérer par la suite.

« Je l’ai toujours surnommée la porteuse des souvenirs. Je crois que c’était difficile pour elle, car cela incluait aussi beaucoup de mauvais souvenirs », a raconté Nakuset.

Sonya a passé beaucoup de temps à tenter de supprimer ces souvenirs, a expliqué Nakuset. Dans un livre, sa sœur disparue a raconté sa propre expérience. « Elle y a écrit sur la honte de ne pas avoir pu s'occuper de ses trois enfants comme elle le voulait. Elle est également revenue sur ce sentiment d’avoir été une fille abandonnée, invisible et laissée de côté. »

Bien qu’on l’appelle la « rafle des années 1960 », l’enlèvement d’enfants autochtones à des fins d’adoption ne se limite pas à cette décennie. Un recours collectif récemment réglé concerne les enfants inuits et ceux des Premières Nations qui ont été confiés à des familles d'accueil ou adoptives non autochtones entre le 1er janvier 1951 et le 31 décembre 1991.

Environ 6 000 personnes ont déjà posé une demande d’indemnisation par l'intermédiaire d’un règlement, et des milliers d’autres devraient le faire avant l’échéance du 30 août 2019. Il reste que, pour beaucoup de ces survivants, le processus évoque des souvenirs pénibles.

Quand Nakuset pense à ce qu’a vécu sa sœur aînée, elle se demande à quel point les choses ont changé pour les enfants autochtones pris en charge aujourd’hui. Selon Statistique Canada, ils représentent encore près de la moitié des enfants de moins de 14 ans placés en famille d'accueil, alors qu'ils ne représentent que 7 % de la population âgée de moins de 14 ans.

« Sommes-nous en train de répéter le même schéma? Est-ce que ça va s’arrêter un jour? », a-t-elle regretté. La ministre fédérale des Services aux Autochtones, Jane Philpott, a récemment annoncé qu'Ottawa était prêt à céder le contrôle des services de protection de l'enfance aux gouvernements autochtones afin de réduire le nombre considérable d'enfants placés en famille d'accueil.

D'après un texte d'Ainslie MacLellan

Avec les informations de CBC

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