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Militaires autochtones : la spiritualité au garde à vous

Plusieurs militaires entourent deux Autochtones et tiennent un ruban q'ils coupent d'un coup de ciseau.

Sonny Diabo, un aîné, coupe le ruban entouré entre autres de l'adjudant-chef Alain Oligny, la brigadier-général Jennie Carignan, Ray Deer, de la troupe de danseurs The Deer Family Mohawk Dancers, le lieutenant-colonel Guillaume Tremblay, ou encore l'adjudant-chef Dominic Gaudreau.

Photo : FAC / Josué Plante

Radio-Canada

La spiritualité et le respect des coutumes autochtones sont devenus des enjeux pour les Forces armées canadiennes (FAC), qui tentent, depuis plusieurs années, d'attirer de plus en plus de membres des Premières Nations dans leurs rangs. Un intérêt qui interroge de manière plus générale la place des Autochtones au sein même de l'armée canadienne.

Un texte de Delphine Jung

Emmitouflés dans d’épais manteaux, les joues rougies par le froid, des militaires s’approchent d’une « yourte » installée à l’extérieur de l’École de leadership et de recrues des Forces canadiennes à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Il s’agit du premier pavillon spirituel dédié aux Autochtones et érigé de manière permanente dans l’une des bases de l’armée canadienne. Poétiquement baptisé Sken:nen Kowa et traduit du mohawk par « Havre de Paix », il pourra accueillir 50 personnes.

L'intérieur du pavillon : un feu brûle au centre, entouré de bancs.

Les Autochtones pourront organiser différentes cérémonies dans ce lieu.

Photo : FAC / Josué Plante

À l’entrée, la statue d’un loup accueille ceux qui voudront s’y recueillir et participer à des cérémonies de purification.

Quelques aînés sont là et terminent les préparatifs. Différentes herbes seront jetées dans un foyer installé au centre de l’espace à l’occasion d’une cérémonie intime qui inaugurera officiellement le lieu.

Un peu en retrait, une jeune femme tient fièrement en main le bâton à exploits, symbole fort pour les militaires autochtones.

Un pavillon circulaire avec devant, la sculpture d'un loup.

Le pavillon de spiritualité autochtone a été érigé sur des dalles qui laissent deviner la forme d'une tortue, symbole fort dans la culture autochtone. À son entrée, un loup protège les lieux et représente le leadership.

Photo : Christian Tabora

Une odeur de feu de bois embaume l’air, les flammes crépitent et des recrues se rassemblent autour de ce feu salvateur.

Ces 24 membres de différentes Premières Nations du pays terminent leurs trois semaines au sein du Programme d’enrôlement des Autochtones des Forces canadiennes. Vingt-deux d’entre eux désirent s’enrôler.

Certains expliquent que ce lieu, qu’ils ont pu fréquenter durant leur séjour, les a aidés à « créer des liens, à devenir une équipe » et leur a aussi permis d’avoir un endroit « où se recueillir et retrouver une partie de [leur] culture ».

« Nous avions déjà une chapelle pour les catholiques et les protestants, un centre interculturel pour les juifs et les musulmans. Puis nous avons identifié un besoin de la part des Autochtones d’avoir eux aussi un lieu de recueillement », explique l’aumônier de l’École, capitaine de corvette Martin Poëti.

Le lieu a ainsi été pensé en totale collaboration avec des aînés qui ont été impliqués dans le processus dès le début.

Une femme militaire tient le bâton à exploits : il s'agit d'un genre de très grand arc, avec la ceinture métis, une sculpture d’aigle, 13 plumes d’aigle qui représentent chaque calendrier lunaire et les Premières nations de chaque province et territoire. Il y a aussi le drapeau canadien et chacun des drapeaux provinciaux et territoriaux.

Le bâton à exploits est un symbole fort pour les militaires autochtones. Il représente la culture traditionnelle et les clans autochtones et sert lors de cérémonies et de célébrations, un peu comme le drapeau d'un pays.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Depuis quelques années, les FAC « reconnaissent que la spiritualité autochtone est importante » et ont décidé de revoir leurs politiques pour veiller à ce que les militaires autochtones puissent pratiquer leurs propres coutumes et traditions.

Cet intérêt n’a toutefois pas toujours existé dans l’armée. Luc O’Bomsawin, président de l’Association des vétérans autochtones du Québec et membre de la communauté autochtone abénaquise d’Odanak, se souvient qu’à l’époque de son enrôlement, dans les années 70, la question de la spiritualité autochtone n’était pas vraiment soulevée.

« On n’avait même pas demandé [certains accommodements] car on savait que cela n’aurait jamais été accepté. On vivait notre spiritualité lorsqu’on rentrait chez nous », raconte l’ancien militaire.

Des paniers dans lesquels il y a des plantes et des petits sacs de tissus dans lesquels il y a un peu de tabac.

Durant la cérémonie, de la sauge, du tabac et de l'herbe a été jeté dans le feu.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Par ailleurs, ce désir d’accommoder les Autochtones par rapport à leur spiritualité et leur coutume n’est pas sans défi tant ces dernières peuvent être diverses.

L’adjudant Moogly Tétrault-Hamel, conseiller autochtone auprès de l’aumônier général des FAC en est conscient. « Je ne peux pas parler au nom de tous. Mon rôle est de trouver l’interlocuteur approprié pour chacun », dit-il en faisant référence aux plus de 600 communautés autochtones du Canada.

Il témoigne des demandes récurrentes qu’ont pu faire les militaires autochtones : huttes de sudation, cérémonie de purification à la sauge ou encore accès aux aînés.

Pour répondre à ces besoins, il y a actuellement une hutte de sudation installée dans la base de Borden en Ontario, ou encore dans celles d’Halifax, Edmonton et Winnipeg. Elles sont toutefois temporaires.

Écouter les Autochtones pour les attirer

« L’armée s’efforce d’accroître le recrutement des Premières Nations en étant plus accueillante, en essayant d’amener des aînés dans des camps, et en tentant de leur offrir la possibilité d’organiser certaines cérémonies », explique Ken Coates, professeur spécialisé en affaires autochtones à l’Université de la Saskatchewan.

Deux militaires de dos, avec leurs tresses. À l'avant plan, une femme autochtone.

Le port de la tresse est important pour les Autochtones. Il leur est donc autorisé de la garder.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Différents programmes qui leur sont dédiés ont ainsi été mis en place. Le professeur évoque Bold Eagle qui voit le jour à l’ouest du pays en 1991. Plus récemment, le programme Carcajou a été lancé au Québec.

L’idée est d’atteindre l’objectif à long terme affiché et publié dans un rapport des FAC sur l’équité en matière d’emploi en 2015-2016 qui est de 3,5 %.

En 2015, le ministère de la Défense évaluait le nombre d’Autochtones à 2294 au sein des FAC, soit 2,7 % des effectifs.

Motivations diverses

Les motivations qui poussent les Autochtones à s’enrôler ont évolué avec le temps.

D’après une étude menée en 2005 par les historiens John MacFarlane et John Moses, lors de la Première Guerre mondiale, les Autochtones étaient portés par le même élan patriotique que leurs frères d’armes non autochtones, mais aussi par le désir d’aventure et la possibilité de gagner un salaire de base.

Luc O’Bomsawin, qui s’est enrôlé bien plus tard (1974), raconte qu’il voyait dans l’armée une occasion de voyager et de travailler.

Aujourd’hui, le goût de l’aventure est devenu plus fort, mais la majorité est toujours séduite par les possibilités d’emploi, d’après les deux historiens.

Le caporal Dany Soucy, militaire algonquin de 33 ans, est entré dans l’armée en 2013. Il a appris à survivre et à chasser durant sa jeunesse. « J’aime aussi les défis et aider les autres. L’armée me permet de faire les deux. Je ne me suis pas vraiment enrôlé pour l’action », dit celui qui arbore fièrement une fine tresse qui lui tombe sur les épaules.

Un militaire autochtone

Dany Soucy ne s'est pas vraiment enrôlé dans l'armée pour l'action, mais plus pour aider les plus vulnérables.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Lui laisser la possibilité de la garder fait justement partie de ces efforts de l’armée envers les Autochtones, la tresse étant un symbole de force pour certains d’entre eux.

Dany Soucy voulait avant tout contribuer « à la protection de [son] pays », estimant qu’il doit « protéger et servir les plus vulnérables ».

« L’intégration des Autochtones dans les FAC a aussi servi d’outil de prise de conscience et éventuellement d’affirmation identitaire qui ont appuyé la revendication de l'autodétermination autochtone », explique Jean-François Savard, professeur agrégé à l’École nationale d’administration publique, qui a étudié les représentations des Autochtones dans les FAC en 2017.

Image négative

Pourtant, comme les chiffres le montrent, l’armée a encore du mal à devenir une option d’avenir pour les Autochtones.

Les experts évoquent les images encore négatives dont les FAC sont victimes : la crise d’Oka en 1990 ou d’Ipperwash en 1995 sont souvent citées.

C’est la raison pour laquelle l’actuel député libéral Robert-Falcon Ouellette, engagé dans l’armée depuis ses 19 ans, a toujours refusé d’intégrer le régiment de Fort Garry Horse qui a défié Louis Riel.

Sébastien Girard, auteur d’un mémoire sur l’intégration des Autochtones dans l’armée, évoque la difficulté d’allier leur culture avec un cadre qui encourage des rapports inégalitaires entre gradés.

Si l’armée déploie de nombreux efforts, la question du racisme à l’égard des minorités dans l’armée ne peut être éludée.

D’après John MacFarlane et John Moses, bien qu’il soit encore minoritaire, le nombre de personnes victimes de discrimination raciale dans les FAC a augmenté.

Un rapport de 2016 rédigé par le Groupe consultatif des Autochtones de la Défense révélait des manifestations persistantes de racisme envers les Premières Nations.

Pourtant, Jean-François Savard explique que « les militaires non autochtones ont les mêmes images et les mêmes préjugés sur les militaires autochtones que sur les autochtones non militaires, mais la culture de l’armée l’emporte sur ces préjugés. On considère donc l’homme comme un frère d’armes avant de le considérer comme un Autochtone ».

Une femme de dos, avec une broche traditionnelle dans les cheveux et des plumes.

Une vétérante autochtone de l'armée canadienne assiste à la cérémonie d'inauguration du pavillon permanent de spiritualité autochtone.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Luc O’Bomsawin estimait, lors de son enrôlement, être un militaire « comme un autre. C’est l’armée qui me voyait comme quelqu’un de différent ». Il raconte qu’à l’époque de son service, au milieu des années 70, il a été victime de discrimination. « On nous confiait les tâches les moins gratifiantes et nous étions les oubliés des promotions. Pourtant, nous n’étions pas moins bons ni moins efficaces, au contraire », dit-il.

Robert-Falcon Ouellette, lui aussi, se souvient d'avoir rencontré « du monde raciste, mais aussi de bons chefs, qui m’ont tout appris » et se souvient de certaines « remarques désobligeantes ».

Le vétéran O’Bomsawin estime cependant que du chemin a été fait depuis son époque. « Le système, même s’il n’est pas parfait, s’est beaucoup amélioré. Je tire mon chapeau à l’armée pour les efforts qu’elle entreprend », ajoute-t-il.

« Il n’y a pas de place pour le racisme et l’individualisme dans l’armée. Nous sommes une famille et nous protégeons chacun de nos frères et sœurs sans distinction de couleur ou de religion », explique Dany Soucy avec conviction.

Le jeune homme a pourtant lui-même déjà été victime de ce qu’il appelle « un manque de jugement » vis-à-vis de ses cheveux qu’on lui a une fois trop coupés. Il raconte en avoir immédiatement averti sa chaîne de commandement, qui a « rapidement géré » l’affaire.

Une danseuse autochtone en tenue traditionnelle tient dans la main des plumes.

La cérémonie qui félicite les finissants du Programme d'enrôlement des Autochtones des Forces canadiennes a été animée par une troupe de danseurs.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

À Saint-Jean-sur-Richelieu, la cérémonie pour les participants au Programme d’enrôlement des Autochtones des Forces armées prend fin. Un groupe de danseurs vêtus de costumes traditionnels clôture l’événement. Leurs clochettes accrochées à leurs bottes et sur les pans de leurs jupes retentissent au rythme du tambour.

Ce même tambour retentira sûrement plusieurs fois dans le pavillon spirituel de Saint-Jean-sur-Richelieu.

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