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Les langues autochtones maintenant bienvenues aux Communes

Le reportage de Madeleine Blais-Morin
Radio-Canada

Avant de se pencher sur le projet de loi sur la protection des langues autochtones, qui devrait être déposé au début 2019 et dans lequel les Premières Nations fondent de grands espoirs, les députés fédéraux ont fait un pas important, dans les derniers jours, pour faciliter leur utilisation à la Chambre des communes.

Les députés de tous les partis ont accepté jeudi la recommandation d'un rapport du Comité de la procédure proposant que les services d'un interprète soient mis à la disposition des députés qui souhaitent s’exprimer, aux Communes ou en comité parlementaire, dans l'une des quelque 60 langues autochtones parlées au Canada.

La vaste majorité de ces langues sont considérées comme menacées. Depuis une quarantaine d'années, l'Assemblée des Premières Nations (APN) a adopté de nombreuses résolutions pour exiger des mesures immédiates afin de les préserver.

Les principaux intéressés reconnaissent que ce n’est pas chose facile.

Même à la rencontre des chefs de l’APN, cette semaine, à Ottawa, c’est l’anglais qui prédomine. Et les interprètes ne traduisent que de l'anglais au français et vice-versa.

Il faut se rendre à l'évidence que c'est encore les langues coloniales qui l'emportent.

Ghislain Picard, chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec–Labrador

Mais si, pour satisfaire tout le monde dans le cadre de cette rencontre, il avait fallu réunir des dizaines d’interprètes, les besoins à ce chapitre aux Communes sont moins importants et donc plus gérables.

Pourtant, le 4 mai 2017, quand le député libéral Robert-Falcon Ouellette avait fait une déclaration en cri pour condamner des attaques contre des jeunes femmes autochtones au Manitoba, personne n’avait offert de traduction simultanée, même s’il avait donné un préavis de 48 heures. Ses collègues parlementaires « rigolaient » et lui « criaient » qu'ils ne le comprenaient, raconte-t-il. Une scène peu édifiante, compte tenu de la gravité du problème de société qu'il avait voulu aborder.

« Bouleversé », M. Ouellette avait ensuite traduit lui-même ses propos.

« Les traducteurs ne pouvaient ou ne voulaient pas, selon les règlements du Parlement, traduire une langue autochtone, langue qui devrait être l’une des langues officielles du pays », avait regretté M. Ouellette. Les règles ne reconnaissaient en effet que le français et l'anglais comme langues commandant une traduction simultanée.

Et même s'il avait fourni aux interprètes les traductions française et anglaise de sa déclaration, ceux-ci ne pouvaient pas simplement lire un texte, car ils n'étaient pas en mesure de comprendre ce qui sortait de sa bouche et qu'il n'aurait pas été éthique, pour eux, de faire comme si c'était le cas.

Mais la donne vient de changer. La traduction sera dorénavant offerte pour la soixantaine de langues autochtones du pays.

Robert-Falcon Ouellette qualifie la nouvelle d'« historique » et y voit l'« événement le plus important en matière de langues » au Canada depuis 1952, année où la traduction en français a été rendue disponible. D’après lui, elle envoie le message aux Autochtones que leurs langues « sont tout aussi importantes que l'anglais et le français ».

Pour moi, ça démontre que les peuples autochtones ne sont pas des peuples qui ont été conquis, mais sont partie intégrante de notre nation, le Canada. C'est une démonstration que vous êtes important et que vous n'êtes pas citoyen à moitié.

Robert-Falcon Ouellette, député libéral de Winnipeg–Centre

« Grâce à cela, nous avons une véritable chance de nous assurer que nos enfants soient capables de parler ces langues et de les parler correctement encore longtemps », dit encore ce membre de la communauté de Red Pheasant.

Le député imagine les membres des communautés autochtones, de Little Pine à Mashteuiatsh, allumer leur téléviseur et constater que les grands débats au Parlement peuvent aussi se dérouler dans une langue autochtone – peut-être même la leur.

« Ça va faire en sorte que ces langues ne seront plus seulement des langues historiques, des langues du patrimoine, mais plutôt des langues vivantes, des langues contemporaines », espère-t-il.

Je crois que les francophones sont ceux qui comprennent ça le mieux, au Canada : la culture et la langue sont extrêmement liées. Et si nous n’avons pas le droit de parler notre langue dans nos institutions publiques, c’est comme si on ne reconnaissait pas l’existence même de notre culture.

Robert-Falcon Ouellette, député libéral de Winnipeg–Centre

Réalisme oblige, les députés qui souhaitent parler dans une langue autochtone devront donner un préavis raisonnable, pour permettre de retenir les services d'un interprète.

Le Bureau de la traduction du gouvernement du Canada se prépare maintenant à répondre à ces nouvelles demandes.

« Depuis le mois de juin, depuis que le rapport a été écrit, on est en train de peaufiner, d'agrandir et d'ajouter des noms à la liste en travaillant avec les parlementaires, explique Stéphan Déry, président-directeur général du Bureau de la traduction. On a une centaine de noms qui interprètent dans une vingtaine de langues autochtones, déjà. »

Discussions animées

L’idée plane depuis des mois au parlement, mais elle a tout de même suscité un débat animé, avant d'être approuvé lors d’un vote en Chambre jeudi dernier.

Le président de la Chambre, Geoff Regan, avait d’abord demandé aux députés qui voulaient utiliser une autre langue que le français ou l’anglais de répéter leurs propos dans l’une des deux langues officielles. Puis, après que M. Ouellette eut soulevé une question de privilège, il avait renvoyé la question devant le Comité de la procédure et des affaires de la Chambre.

Lors d’une réunion du comité, en mars dernier, plusieurs députés avaient soulevé des questions sur la logistique entourant d’éventuels services de traduction.

Le député néo-démocrate Romeo Saganash avait répondu qu’il s’agirait d’organiser quelques jours à l’avance la présence d’un interprète lorsqu’un député autochtone voudrait s’adresser à la Chambre dans sa langue maternelle. M. Saganash avait estimé qu’il faudrait que le service soit disponible pour toutes les langues et pas seulement pour celles qui sont les plus répandues.

Mais encore la semaine dernière, il y avait une certaine résistance, notamment dans les rangs du Parti conservateur.

« Nous risquons de devoir faire face à de nouvelles exigences de la part des électeurs », a plaidé Candice Bergen, députée de Portage–Lisgar.

« Ce sera plus difficile d'expliquer pourquoi ce service n'est pas offert pour l'espagnol, le mandarin ou le Pendjabi, par exemple, alors qu'ils sont davantage parlés au Canada que les langues autochtones », a-t-elle fait valoir.

Une réflexion qui déçoit le député Saganash.

On parle des langues autochtones qui étaient parlées, dans ce pays, 7000 ans – peut-être même plus – avant qu'on ait entendu les langues française ou anglaise. Je pense que c'est une question de respect pour les premiers peuples.

Romeo Saganash, député néo-démocrate d’Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou

Quant au projet de loi sur les langues autochtones que le premier ministre avait promis peu de temps après son élection, il devrait être finalement déposé à la Chambre des communes en janvier.

« Ce moment est approprié, car 2019 sera après tout l'Année internationale des langues autochtones », a noté Justin Trudeau, mardi, en s’adressant aux chefs de l’APN réunis à Ottawa.

Alors que la menace est bien réelle pour un grand nombre de langues autochtones, M. Trudeau admet que l'élaboration de ce projet de loi a pris du temps. Un délai selon lui nécessaire pour s'assurer que la législation soit développée dans un réel partenariat avec les peuples autochtones.

Il promet de faire tout ce qui est en son pouvoir pour qu'elle soit adoptée d'ici l'été.

Avec les informations de Madeleine Blais-Morin

Avec les informations de La Presse canadienne

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