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Le rapatriement de biens autochtones ou comment garder sa culture vivante

 Un manteau en peau d'orignal sur une surface plane.

Ce manteau en peau d'orignal pourrait faire l'objet d'un rapatriement à Mashteuiatsh. MANTEAU N° 146930.000

Photo : Gabrielle Paul 2013

Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Le Parlement canadien examine actuellement un projet de loi pour mettre en œuvre une stratégie nationale sur le rapatriement de biens culturels autochtones, mais en pratique rapatriement et restitution se font au cas par cas depuis les années 70.

Le Musée canadien de l’histoire est l’établissement muséal le plus visité du Canada. Soixante-quinze pour cent de ses collections témoignent de la vie des Premières Nations du Canada. Ce musée est aussi un précurseur au pays quant au rapatriement et à la restitution de l’art autochtone.

En 1978, le musée, qui s’appelait alors Musée canadien de la civilisation, a rendu aux peuples d’Alert Bay et de Cape Mudge des objets confisqués lors d’un potlatch, une pratique interdite par le gouvernement canadien de 1884 à 1921, mais qui se maintenait tout de même.

Le directeur général du Musée canadien de l'histoire, Jean-Marc Blais, dans la salle des Premiers Peuples. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le directeur général du Musée canadien de l'histoire, Jean-Marc Blais

Photo : Crédit: Musée canadien de l’histoire, Archives institutionnelles

À l’époque, même « s’il était naturel pour le musée de se départir de ses collections aux bénéfices des Premières Nations, le geste n’a pas fait l’unanimité dans le domaine muséal », explique le directeur général du musée, Jean-Marc Blais.

« On a reproché beaucoup au musée d’être ouvert à cet exercice de rapatriement, on craignait un précédent, que les musées se vident de leurs collections, etc. Alors que le but était de reconnaître l’intégrité culturelle de ces Premières Nations et l’importance pour elles de retrouver leurs objets. »

— Une citation de  Jean-Marc Blais, directeur général du Musée canadien de l'histoire

En 2001, la Société du Musée canadien des civilisations reconnaît le besoin d’envisager, de temps en temps, la possibilité de rendre certains objets d’origine autochtone aux peuples autochtones. Elle met alors en place une politique sur le rapatriement.

Chaque année, moins d’une dizaine de demandes sont faites au musée. Or, de plus en plus de communautés font des demandes de rapatriement à différents musées canadiens et dans le monde.

Pourquoi rapatrier?

Sandy Raphaël se souvient exactement de l’émotion qu’elle a ressentie lorsqu’elle s’est trouvée devant des objets de sa nation, notamment des tambours, une courroie de portage et un manteau en peau d’orignal, au National Museum of the American Indian (NMAI) de Washington.

« C’est impressionnant de voir la beauté de ces objets, leur vie, leur histoire, car ils ont été fabriqués par des gens de chez nous. S’ils pouvaient parler, j’aurais aimé qu’ils me racontent leur histoire! J’avais déjà un sentiment d’attachement. »

— Une citation de  Sandy Raphaël, directrice patrimoine et culture de Pekuakamiunautsh Takuhikan, le conseil de bande de Mashteuiatsh

Depuis quelques années, Mashteuiatsh, avec la collaboration d'universitaires, a cherché la trace d’artefacts éparpillés un peu partout dans le monde. La communauté innue a notamment retrouvé plus de 450 pièces au NMAI de Washington, des pièces acquises par l’anthropologue américain Frank G. Speck.

Sept élèves d’une classe de troisième secondaire de la communauté, accompagnée de Sandy Raphaël, se sont donc rendus sur place en juin 2013. Les jeunes sont revenus les yeux brillants et encore plus fiers de leur identité, raconte Sandy Raphaël.

Sandy Raphaël, directrice patrimoine et culture à Mashteuiatsh. La communauté essaie de rapatrier des objets qui se trouvent au National Museum of the American Indian de Washington.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Sandy Raphaël, Directrice Patrimoine et culture à Mashteuiatsh

Photo : Courtoisie: Sandy Raphaël

L’importance de rapatrier ces objets est liée à la question de la pérennité de notre Première Nation, il faut conserver notre patrimoine, poursuit-elle.

Si les objets demandés reviennent à Mashteuiatsh, ils ne seront pas qu’exposés au musée. Ils serviront lors d'ateliers ou de cérémonies. Car, pour certaines communautés, ce retour peut leur donner l'occasion de réapprendre à les fabriquer ou même de faire renaître des traditions.

« Cela va nous permettre de garder une culture vivante et permettre à nos gens de se réapproprier ou s'approprier ces objets-là », précise Sandy Raphaël.

Un long processus

Après la visite à Washington, une intention de rapatriement a été envoyée au NMAI, et il ne reste que quelques étapes avant d’en faire la demande officielle.

Car le processus de rapatriement est long. Une fois les objets repérés dans un musée, la Première Nation entre en contact avec l’établissement, vérifie qu’ils proviennent bien de sa communauté et fait un rapport de documentation.

Puis s’ensuivent des discussions, le tout pouvant durer des dizaines d’années.

À Mashteuiatsh, « on est allé voir les gens de la communauté. Il y a eu beaucoup de collectes d’information, de données pour démontrer que ce sont des objets sacrés pour nous », explique Sandy Raphaël.

En général, les Premières Nations essaient de récupérer des restes humains, des objets funéraires et des objets sacrés.

Un travail ardu pour le Conseil de Bande Ilnu (c'est ainsi que se nomment eux-mêmes ces membres de la nation innue), car il est difficile de transposer par écrit les connaissances spirituelles. D’ailleurs, le projet de loi C-391 prévoit tenir compte du savoir traditionnel et non uniquement de la preuve documentaire.

Cependant, ce processus de recherche, même s’il est laborieux, est déjà bénéfique.

« Ces savoirs vont être échangés entre les aînés, les jeunes. Il y a donc un processus de transmission intergénérationnelle qui se crée au sein de la communauté. Les jeunes voient toute l’ingéniosité et la technicité dont leurs ancêtres ont fait [preuve]. »

— Une citation de  L’anthropologue Carole Delamour, stagiaire postdoctorale au Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones

La volonté de reconnaître l’importance du rapatriement des objets des communautés autochtones est de plus en plus présente, explique Carole Delamour, dont la thèse porte sur le sujet.

Elle précise qu’il y a aussi la nécessité de réparation des dépossessions culturelles subies à travers le temps.

Depuis 2010, l'équipe de la professeure Élise Dubuc de l'Université de Montréal, dont fait partie Carole Delamour, travaille avec les communautés de Mashteuiatsh et de Kitigan Zibi au rapatriement d'objets sacrés.

Agir en tant que gardiens au nom de leurs propriétaires traditionnels

Si les communautés demandent à rapatrier leurs artefacts, doit-on craindre que les musées se vident? Une crainte qui ressort aussi en France qui est plongée dans un débat sur la délicate question de la restitution d’œuvres d’art africaines.

Le directeur général du Musée canadien de l’histoire, Jean-Marc Blais, tout comme Carole Delamour balaient cette crainte du revers de la main.

L'anthropologue Carole Delamour travaille sur le rapatriement de l'art autochtone.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'anthropologue Carole Delamour

Photo : Courtoisie: Carole Delamour

« C’est une image extrêmement erronée de la réalité », soutient Carole Delamour. D’abord, parce qu’au Canada, musées et communautés adoptent davantage une démarche de collaboration entreprise depuis quelque temps.

Ensuite, parce qu’en France, « il y a encore des réflexions sur la légitimité de cette question », explique-t-elle.

Enfin et surtout parce que, « la plupart du temps, les communautés sont intéressées à ce que les objets demeurent dans les musées et que ces artefacts soient des ambassadeurs de leur culture à travers le monde, mais il faut respecter que certains soient plus importants que d’autres, et c’est leur droit de demander la réparation de ces possessions ».

Jean-Marc Blais renchérit sur ces propos en précisant que les communautés veulent souvent reprendre possession de leurs objets de façon symbolique et, donc, que « le musée, comme institution nationale de la mémoire, reconnaisse cette filiation historique ».

Les musées peuvent donc être les partenaires comme les gardiens de ces trésors historiques et non plus uniquement les propriétaires.

Si plusieurs musées ont établi des relations de confiance, ce sont toutefois eux qui décident si les objets vont être retournés et la façon dont ils le seront. Parfois, ils exigent comment ils seront utilisés.

Importance de cette loi

Si les rapatriements existent déjà, pourquoi avoir besoin d’une loi? D’autant plus que des lois provinciales existent notamment en Alberta, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique.

La réponse du député fédéral Bill Casey est simple. Lorsqu’il a déposé le projet de loi, la démarche lui a pris à peine trois minutes. Et cela a été suffisant pour que l’Australie réagisse à une demande de retour d’une robe micmaque datant des années 1840 qui se trouve au musée de Melbourne, alors que la nation Millbrook en Nouvelle-Écosse la réclame depuis longtemps.

« Deux minutes et 37 secondes à la Chambre étaient préférables à 30 ans d'efforts de la part du peuple autochtone. »

— Une citation de  Le député Bill Casey

Le projet de loi est passé en deuxième lecture au début de novembre 2018. Déjà, il a eu une incidence, selon Bill Casey. Il dit avoir reçu des appels de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de la Commonwealth Association of Museums, qui représente 52 pays. Visiblement intéressés, ils lui ont demandé des détails sur ce projet de loi.

Réconciliation

Ces processus font partie de la réconciliation, il en est question dans la Commission de vérité et réconciliation, mais cela va plus loin, estime Heather Stevens. La superviseuse des opérations du Centre culturel et patrimonial de Millbrook a témoigné devant le Parlement.

« C’est lié à la réconciliation, mais il s’agit aussi de reconnaître que notre histoire doit revenir ici, c’est sa place. Bien sûr, ces éléments sont disséminés partout dans le monde, mais ils ne sont pas partagés. Ils n’appartiennent pas à notre peuple. Ce n’est pas seulement pour les Micmacs, mais pour toutes les Premières Nations du Canada. »

— Une citation de  Heather Stevens, de la nation Millbrook

Si le processus évolue, c'est peu à peu. Déjà en 1992, grâce notamment à la pression de communautés autochtones, le Groupe de travail sur les musées et les Premières Nations était créé.

Dans son rapport, il préconisait entre autres l'établissement de partenariats équitables entre les Premières Nations, Métis et Inuits (PNMI) et les musées canadiens, le droit au rapatriement du patrimoine culturel autochtone et la création d'un fonds spécial de financement pour l'établissement de centres culturels et musées autochtones.

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