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Bush Lady d’Alanis Obomsawin, trois décennies plus tard

La réalisatrice et chanteuse abénaquise Alanis Obomsawin, en entrevue dans les studios de Radio-Canada.
La réalisatrice et chanteuse abénaquise Alanis Obomsawin, en entrevue dans les studios de Radio-Canada. Photo: Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve
Radio-Canada

La documentariste abénaquise Alanis Obomsawin a réalisé 51 films au cours de la prolifique carrière qu'elle poursuit toujours à 86 ans, mais elle n'a produit qu'un seul et unique album qui traverse le temps sans prendre une ride.

Un texte d’Anne-Marie Yvon

Pendant les années 1960, Alanis Obomsawin écrit Bush Lady. En 1985, elle enregistre l’album du même nom comprenant cette composition et des chansons traditionnelles abénaquises. Insatisfaite du produit final, elle le réenregistre en 1988.

Trente ans plus tard, Bush Lady est réédité sur vinyle et sur CD par la maison de disque montréalaise Constellation Records, et la chanteuse remonte sur scène vendredi soir pour interpréter ses pièces dans le cadre du festival Pop Montréal.

Mademoiselle Robert

En 1964, Alanis Obomsawin est interviewée par le journaliste Jean Ducharme. Celui-ci la présente comme « Mademoiselle Robert », Hélène Robert.

« Mon nom, c’est Robert Obomsawin, et pour lui, Obomsawin, ça ne passait pas, alors il disait juste Robert. C’était ça dans ce temps-là! », se désole encore aujourd’hui Mme Obomsawin.

C'est aussi à ce moment-là qu’elle choisit de s’affirmer comme « Alanis Obomsawin ». Alanis, telle que sa vieille tante l’appelait, et qui veut dire « Hélène petite », restera.

« C’étaient des moments très difficiles dans ce temps-là ! » dit-elle. La révolte gronde en elle et motive son besoin d’éduquer autrui. La jeune Alanis veut enseigner ce qui ne se retrouve pas dans les manuels d’histoire.

« Qu’on était des sauvages, pis qu’on avait scalpé les pauvres Blancs. C’était toujours sur ce thème-là dans tous les livres d’histoire du Canada », déplore-t-elle.

La jeune femme connaissait bien l’histoire de son peuple qui lui avait été racontée par son petit cousin Théophile Panadis. Elle-même avait hérité du talent de conteuse et savait chanter, deux atouts lui permettant de se faire entendre.

Elle part en tournée à travers le Canada, sillonne toutes les provinces, se rend dans les écoles et les pensionnats pour remettre les pendules à l’heure.

« Ils ont toujours voulu nous dire qui on était », confie Alanis Obomsawin en revenant sur son entrevue avec le journaliste Jean Ducharme. « Regarde le gars qui faisait l’entrevue avec moi, il ne voulait absolument pas que je retourne dans la réserve. Dans tout son discours, c’était "ben non vous êtes sortie maintenant, en voulant dire allez plus là". »

La naissance de Bush Lady

C’est à cette époque qu’elle compose Bush Lady, une pièce en deux parties, racontant le triste sort des femmes autochtones. La chanson raconte l’histoire d’une femme qui quitte sa communauté à l’invitation d’un homme blanc qui profite de sa naïveté. Violence, tristesse, misère... Elle finit par se retrouver à la rue.

Le texte puissant se révèle au son d’un tambour appuyé et d’un violon triste.

« Hey bush lady / regarde-la / n'est-elle pas belle? / Ouais! / Elle est ma femme / Elle est toute à moi », chante-t-elle en première partie. « Bush lady, vous voulez faire l'amour? »

Et prend rapidement une autre tournure.

« Hey bush lady, vous avez un gros ventre / Rentrez chez vous / Retournez chez votre peuple. » « Hey, tu as entendu? / Cette bush lady / Et bien, elle a un bébé blond, tu sais. »

« Pas de place / pour un bébé blond. » « Hey dame blanche / prends soin de mon bébé. »

Bush Lady raconte une histoire qui se répète, celle des femmes autochtones violentées ou assassinées, raconte Alanis Obomsawin. « C’est ça qui est triste parce que, après toutes ces années-là, c’est la même histoire qui existe », ajoute-t-elle, en insistant sur le fait qu’il y a encore beaucoup de travail à faire.

Aujourd’hui, est-ce que la réalité est plus facile pour les Autochtones?

« Tout dépend où vous vivez », précise-t-elle ajoutant qu’il y a encore « beaucoup de racisme dans bien des endroits, surtout au niveau éducationnel ». Elle admet qu’il y a de grands changements, ce qu’elle apprécie, « mais il y a encore beaucoup de travail à faire. »

La chanteuse folk des débuts bifurque vers le documentaire pour se faire entendre. Depuis 1967, elle a réalisé 51 œuvres cinématographiques avec l’Office national du film (ONF), des films qui traitent des revendications politiques et sociales des Autochtones, qui lui ont valu au fil des années de nombreux doctorats honorifiques et distinctions. Elle est membre de l’Ordre du Canada depuis 1983.

Son 52e documentaire, dont le titre de travail est Jordan’s Principle, sortira en 2019.

La renaissance de Bush Lady

Entre-temps, Mme Obomsawin remonte sur scène au Canada, une première fois en 30 ans.

Elle interprétera toutes les pièces de son album Bush Lady au Monument-National à l’invitation du festival Pop Montréal vendredi, pour une seule soirée.

« Je me dis "est-ce que j’ai une voix?" … c’est pas facile! », s’inquiète celle qui était pourtant sur scène pas plus tard qu’en novembre dernier dans le cadre du festival Guess Who? À Utrecht, en Hollande.

« Si je ne meurs pas, je vais être chanceuse », conclut-elle dans un grand éclat de rire.

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