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Le musée : cet outil colonialiste

Des artéfacts de chez Archéo-08 seront exposés au prochain pow-wow de Pikogan.
Des artéfacts autochtones Photo: Radio-Canada / Jocelyn Corbeil
Radio-Canada

Espaces autochtones publie la lettre d'une lectrice qui exprime son malaise après une visite dans un musée archéologique de la Côte-Nord, au Québec.

Une lettre ouverte d'Audrey Monette-Deschênes

Cet été, pour mes vacances, j’ai décidé de partir avec ma meilleure amie pour un séjour d’une semaine sur la Côte-Nord. Tant qu’à être dépaysée, j’avais envie de me laisser bercer par les échos de la poésie de Joséphine Bacon sur la toundra plutôt que par les bruits de verres qui s’entassent sur le bar d’un hôtel clé en main dans le Sud.

En parcourant le guide touristique de la région, je remarquais qu’à peine à 10 minutes de notre camping, il y avait un musée archéologique sur l’histoire de la région. Je dois avouer que mes connaissances sur l’histoire et l’héritage culturel des premiers peuples du Québec sont limitées aux bribes que j’ai lues ici et là. C’était donc une occasion en or de combler ce vide.

En anglais, on dirait : What a fool! De l’essentialisme à la prose colonialiste, ma colère et mon dégoût montaient à chaque description que je lisais, et à chaque objet que je voyais. Pourtant, mes études m’avaient préparée aux musées de l’homme blanc, mais j’avais oublié à quel point celui-ci tardait à changer.

En voulant mentionner mon malaise avec l’employé du musée – un jeune homme mineur – je me suis heurtée à un esprit endoctriné par une discipline, soit l’archéologie, qui manque bêtement d’autocritique, et qui reproduit depuis ses débuts les strates oppressives de la société qui l’a façonnée.

La preuve écrite

Ce jeune homme me martelait la primauté de la preuve écrite comme quoi elle était essentielle et une source indéniable de vérité. D’ailleurs, il faudrait qu’on en parle, de cette preuve écrite. Il y a une grande hypocrisie à accorder trop de crédibilité aux récits et rapports écrits par des hommes qui n’ont jamais été, de prime abord, neutres.

On oublie souvent la lentille idéologique de l’époque, celle qui déforme l’interprétation des événements et des motivations de chacun. Mais comme nous, en tant que Blancs, trouvons que l’écriture et la technologie sont les traits d’une société avancée, nous balayons toute autre méthode de transmission de l’histoire, surtout si celle-ci est orale.

Pourtant, l’écriture comme la parole sont teintées de l’expérience de celle ou celui qui raconte. Et l’histoire racontée de génération en génération n’est pas nécessairement déformée comme dans les cultures occidentales.

On oublie souvent à quel point il est important pour les communautés autochtones, et ce, depuis des lustres, de conserver leur culture et leur héritage. Ce qui ne les empêche pas de s’adapter aux nouvelles réalités et aux nouveaux défis du territoire et de l’homme blanc.

D’ailleurs, les écologistes et les scientifiques accordent une grande importance à ce qu’on appelle le TEK – en anglais, Traditional Ecological Knowledge; donc en traduction libre, savoir écologique traditionnel. Le TEK est l’accumulation de données empiriques sur le territoire par les Autochtones.

Cette connaissance cruciale, qui est accumulée depuis des siècles par les Premiers Peuples, permet aux écologistes et aux scientifiques actuels de remonter à une époque où la science n’avait pas encore développé les outils de cueillette de données. Mais surtout, ne voyait pas l’urgence de s’intéresser aux changements climatiques. Pour cette raison, le TEK a une valeur inestimable, puisqu’il a été recueilli par des personnes qui vivent et dépendent du territoire donc, qui observent attentivement les changements de celui-ci pour pouvoir s’y adapter.

Il est drôle de constater qu’une science reconnaît la valeur de la preuve orale alors qu’une autre la discrédite entièrement. Du moins, elle y accorde un intérêt culturel un peu paternaliste, comme un père qui écouterait avec amusement les histoires inventées et colorées de son bambin.

Collectionner les autres

Revenons à nos musées. Linda Tuhiwai Smith (NDLR : Linda Tuhiwai Smith est professeure d'éducation autochtone à l'Université de Waikato à Hamilton, en Nouvelle-Zélande) mentionne l’obsession de l’homme blanc à collectionner l’autre. Du pillage de cimetières ancestraux aux achats « en bonne et due forme » par les premiers anthropologues, les Autochtones n’ont pas échappé aux collectionneurs curieux en quête de terres sauvages et d’exotisme.

Des objets, qui se sont retrouvés petit à petit dans les musées de l’homme blanc, capturent le « l Sauvage » dans son état le plus pur. Des items qui créent un pont entre nous et l’autre, tant ceux-ci ont été conçus par des sociétés archaïques qui ont besoin d’être sauvées par celles plus évoluées. Indubitablement, ces collections ont passé à travers l’œil fin des archéologues qui ont réinterprété le mode de vie et les mœurs de ceux qui en ont façonné les artefacts.

La petite vidéo au début de ma visite au musée comparait la vie sédentaire des Innus de la Côte-Nord à une quête du paradis terrestre. Si ce n’est pas une belle interprétation chrétienne, ça! Cette lentille d’analyse n’est pourtant pas nouvelle : Hallowell (1967) disait par exemple que pour les Saulteaux, « les enfants [étaient] comme des cadeaux de Dieu ». L’homme blanc, parce qu’il perçoit sa religion et sa société comme étant le pinacle de l’évolution, sent toujours le besoin de l’utiliser comme référent pour interpréter l’autre.

D’ailleurs, c’est avec cette même arrogance qu’il collectionne cet autre dans les musées, avec des artefacts colorés qui témoignent, à son avis, de la disparition imminente d’une civilisation, jadis pure avant le toucher de l’homme blanc. La victimisation dont font preuve les sociétés occidentales envers les peuples qu’ils ont « assimilés » les pousse vers un paternalisme institutionnel afin de préserver la beauté et l’innocence des Premiers Peuples. Derrières des vitrines qui les protègent du monde extérieur, le passé de l’autre est étiqueté, daté et décrit. Les Autochtones sont cristallisés dans une fenêtre de temps qui, par nostalgie, nous rappelle que « c’était donc mieux avant ».

C’est pas à toi

En 2013, CBC partage un article sur le rapatriement d’artefacts originaires de la communauté de Gjoa Haven. Un explorateur norvégien, Roald Amundsen, avait entre autres pillé des tombes ancestrales au début du 20e siècle avant de ramener ses trouvailles au pays, trouvailles qui étaient exposées et entreposées depuis au Musée de l’histoire culturelle d’Oslo.

Tom Svensson, un ancien anthropologue du musée, racontait que le musée avait tellement de ces artefacts que ça n’affecterait pas la collection si elle était réduite.

Je t’invite à chercher, si tu ne sais pas ce que ça veut dire, face palm dans ton outil de recherche fétiche. Tu comprendras mieux ma réaction face à cette affirmation.

À la Maison de la culture innue, à Mingan, je crois que j’ai pu observer une pointe de flèche produite par les ancêtres de la communauté. J’ai tout de même beaucoup aimé ma visite; l’espace musée comprenait des fiches qui relataient l’histoire du peuple innu de la Côte-Nord et des objets, vidéos et photos qui partageaient leur culture. Beaucoup de membres de la communauté avaient contribué à l’espace musée, et ce, depuis une bonne soixantaine d’années. Comme quoi la culture et la tradition sont bien vivantes, et toujours transmises tout en tenant compte de la modernité. Dans tes dents, le musée!

Parmi les revendications des peuples autochtones du Canada, mais aussi d’à travers le monde, il y a celle qui demande aux musées de l’homme blanc de restituer les objets et les dépouilles aux communautés d’origine. Ça relève du gros bon sens. Les objets permettent aux nations de se réapproprier leur histoire et leur héritage, de la partager entre les générations, et de témoigner de la résilience de ses membres. Puis, sérieusement, est-ce qu’on pourrait laisser les morts tranquilles un peu? Si la profanation d’une dépouille est punissable en vertu du Code criminel canadien, étudier les dépouilles au nom de la science sans le consentement de ses descendants représente, à mon avis, une offense de ce calibre.

Une des raisons pour laquelle l’homme blanc refuse de remettre les artefacts aux communautés concernées – outre celles nommées plus haut – relève, encore une fois, d’un paternalisme qui se dit bienveillant. Parce que c’est connu, hein, que les Autochtones ne seront pas capables de reconnaître la valeur de ces objets ni de les protéger. Ils laisseront traîner ces objets à valeur historique sur le bout d’un comptoir ou dans un verre de bière, parce qu’ils ne tiennent pas tant que ça à leur héritage. Les artefacts se briseront et perdront de leur valeur parce que les Autochtones ne savent pas construire des musées comme nous. Non, c’est mieux que nous, les Blancs, on les garde, parce qu’on sait mieux que quiconque comment protéger le legs des autres.

Pourtant, plus que jamais, nous voyons les Premiers Peuples célébrer leur héritage, revendiquer leurs droits, vouloir parler leurs langues, chercher des solutions qui leur ressemblent pour soigner les blessures du colonialisme passé et présent, et surtout, être fiers de leur identité distincte. C’est exactement cette fausse bienveillance qui croit savoir mieux que quiconque ce qui est bon pour l’autre qui nuit à la réalisation de ces objectifs.

Martha Demientieff (1995) utilise l’exemple de l’épinette noire pour illustrer l’impact du colonialisme sur les peuples autochtones du Canada. Cet arbre dépend d’un réseau de racines pour se tenir debout, grandir et s’épanouir. Sans ce réseau, l’arbre plie et dépérit. C’est ce que le colonialisme a fait aux Premiers Peuples : il a perturbé les liens qui unissent les nations entre elles et les membres entre eux, mais aussi ce lien primaire des communautés avec leur héritage. Comme si nos politiques, nos actions et nos attitudes avaient agi et agissent toujours telle une pelle mécanique dans la forêt des nations autochtones du Canada.

Le travail de reconnecter et de solidifier les racines des Autochtones ne nous appartient pas en tant que blancs. Cependant, il est de notre devoir, dans un esprit de réconciliation, de le faciliter en remettant les artefacts aux descendants de ceux qui les ont façonnés.


L'auteure de cette lettre est étudiante en études autochtones à l'Université Laurentienne (Sudbury, en Ontario) avec une mineure en travail social autochtone.

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