•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un pensionnat autochtone recyclé

Kenya Bellemarre, élève à l'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh
Kenya Bellemarre, élève à l'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh Photo: Radio-Canada / Gabrielle Paul

La communauté innue de Mashteuiatsh, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, a transformé le bâtiment d'un ancien pensionnat en école secondaire. Dans un lieu synonyme de génocide culturel, les jeunes issus des Premières Nations se réapproprient désormais leurs savoirs ancestraux.

Un texte de Gabrielle Paul

Le pensionnat de Pointe-Bleue a été la dernière école du genre à être fermée au Québec en 1980. Près de 40 ans plus tard, le pensionnat est devenu l’école secondaire Kassinu Mamu, qui signifie « tous ensemble » en langue innue.

« Dans un lieu où on a essayé de nous enlever notre culture, on la maintient en vie », répète à qui veut bien l’entendre la directrice de Kassinu Mamu, Mélissa Launière, rencontrée en plein brouhaha de la rentrée scolaire.

L’éducation à Mashteuiatsh en quelques dates

• 1960 : Le pensionnat de Pointe-Bleue ouvre ses portes. Il reçoit des enfants innus, attikameks, anichinabés et cris.

• 1980 : Le pensionnat ferme, mais des élèves résident toujours dans les dortoirs.

• 1987 : Mashteuiatsh offre son propre parcours secondaire pour les élèves en difficulté.

• 1995 : Kassinu Mamu accueille la première cohorte de première secondaire.

• 1996 : Le pensionnat est rénové pour les besoins de Kassinu Mamu.

• 2015 : Kassinu Mamu diplôme sa première cohorte de cinquième secondaire.

À l’instar de Uashat mak Mani-Utenam, qui tient le festival Innu Nikamu sur le site où se trouvait anciennement le pensionnat, les autres communautés autochtones du Québec ont toutes choisi de détruire les bâtiments qui abritaient des pensionnats.

Mashteuiatsh a décidé de faire autrement

« Nous formons les ambassadeurs des Premières Nations en célébrant le savoir millénaire de nos ancêtres », peut-on lire sur le site web de l’école secondaire.

Élèves de l'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh qui apprennent la fabrication d'un canotÉlèves de l'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh qui apprennent la fabrication d'un canot Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

« Nos jeunes sont fiers d’être Pekuakamiulnuatsh (ndlr : nom qu’on donne aux Innus de Mashteuiatsh), croit la directrice. Les jeunes parlent de leur culture. Ils connaissent leur culture. Ils sont impliqués dans la communauté. »

Mme Launière insiste sur le caractère positif de son école, malgré le passé sombre des lieux.

« C’est important de ne pas oublier et de l’enseigner à nos jeunes, soutient-elle. Sans oublier que nous devons aller de l’avant. »

Melissa Launière, directrice de l'école Kassinu Mamu Melissa Launière, directrice de l'école Kassinu Mamu Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Professeur depuis les débuts de l’école en 1987, François Gill a fréquenté le pensionnat de Pointe-Bleue dès l’âge de huit ans. Contrairement aux pensionnaires attikameks, M. Gill rentrait chez lui le soir et côtoyait quotidiennement sa famille.

« Je me mets à la place de ceux qui quittaient leur famille pour plusieurs mois, je comprends que c’était difficile pour eux », dit-il.

« J’ai été témoin de choses que je comprends mieux aujourd’hui », confie-t-il.

François Gill, enseignant à l'école Kassinu Mamu François Gill, enseignant à l'école Kassinu Mamu Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Lorsqu’il pense au chemin qu’a parcouru l’école, il se réjouit.

« C’est un beau défi qu’on a relevé, croit M. Gill. Nous avons fait du positif avec du négatif. »

Une offre éducative unique

L’école Kassinu Mamu adapte les programmes du ministère de l’Éducation à la réalité des Pekukamiulnuatsh. En plus des cours de langue traditionnelle, les cours d’histoire, de géographie, d’arts et d’éthique et culture religieuse comprennent des éléments culturels et historiques propres à Mashteuiatsh.

« Ce ne sont pas toutes les communautés qui font ça », souligne Mélissa Launière.

Selon elle, ce qui rend Kassinu Mamu encore plus unique, c’est le programme des sorties en territoire.

Deux fois par année, les jeunes peuvent partir une semaine en forêt avec des enseignants et des transmetteurs culturels de la communauté. Pendant ces semaines, ils apprennent le mode de vie traditionnel, les méthodes de chasse et la fabrication d’outils.

D’abord un projet marginal, les sorties en territoire font maintenant l’objet d’un véritable programme éducatif.

« Nous avons balisé les sorties pour qu’il y ait une évolution dans l’acquisition des savoirs », explique Mélissa Launière.

Sur les 90 élèves qui fréquentent l’école chaque année, une cinquantaine d’entre eux participent aux sorties en territoire qui sont désormais un incontournable.

« Les jeunes ont toujours hâte d’y aller, affirme Mme Launière. Ils n'ont même aucune difficulté à se lever à 4 h ou 5 h du matin pour aller à la chasse, même s’ils sont adolescents. »

Sortie en forêt des élèves de l'école Kassinu Mamu Sortie en forêt des élèves de l'école Kassinu Mamu Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Certaines écoles membres du Conseil en éducation des Premières Nations (CEPN) souhaitent maintenant appliquer ce programme dans leurs communautés.

« Nous avons été approchés par d’autres écoles qui souhaitent appliquer le programme des sorties en territoire chez eux », confirme la directrice.

Le conseil de bande, fervent défenseur de Kassinu Mamu, compte 3 conseillers qui ont fait leur secondaire à cette école.

L’un d’entre eux, Stacy Bossum, y a étudié de 1995 à 1998. À ce moment-là, Kassinu Mamu offrait seulement le premier cycle du secondaire.

Stacy Bossum, conseiller de Mashteuiatsh lors d'une sortie en forêtStacy Bossum, conseiller de Mashteuiatsh lors d'une sortie en forêt Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

« Je pense que venir à l’école dans la communauté permet aux jeunes de développer un sentiment d’appartenance », croit le conseiller, dont la mère a fréquenté un pensionnat.

Les jeunes réussissent plus et décrochent moins

Le cursus unique de Kassinu Mamu n’est pas son seul attrait. Le petit milieu que l’école procure est sécurisant pour bien des jeunes qui choisissent de la fréquenter.

La moyenne des présences à l’école secondaire est de 80 % et les taux de réussite en français, en mathématique et en anglais se situent tous au-dessus de la note de passage de 60 %.

« Ce n’est pas tout le monde qui peut passer du primaire à Mashteuiatsh et aller dans une grosse école, dit Stacy Bossum. Beaucoup décrochaient lorsqu’il était temps d’aller à Roberval en secondaire 4. »

Pour Kenya Bellemare-Boucher, une Attikamek de Wemotaci, venir à Kassinu Mamu était le gage de sa réussite. Maintenant en cinquième secondaire, elle allait à l’école de La Tuque avant d’arriver à Mashteuiatsh l’an dernier.

« Mes notes se sont vraiment améliorées depuis que je viens ici, les professeurs ont plus de temps pour moi », dit-elle.

L'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh L'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

« Oui, on a la culture. Oui, on a la langue, mais nos jeunes sont bien dans leur école aussi », témoigne la directrice.

Autochtones

Société