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Les prisons qui « pulvérisent » les Autochtones

Un homme avec le tatouage d'une plume sur la joue gauche et des boucles d'oreilles regarde au loin.

Ryan Wilton purge une peine de prison à vie au centre de ressourcement Kwìkwèxwelhp, en Colombie-Britannique.

Photo : CBC / Angela Sterritt

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Les pavillons de ressourcement correctionnels devraient aider à réduire le nombre d’hommes autochtones incarcérés. Or, il y a de plus en plus d'Autochtones qui sont incarcérés, et les prisons conventionnelles ne répondent pas à leurs besoins.

Un reportage d'Angela Sterritt

Ryan Wilton attend en file avec une douzaine d’autres détenus.

Ils se rassemblent dans une maison longue, où la fumée d’un feu s’échappe par le toit. Ils sont là pour assister à la libération de trois de leurs codétenus et pour en accueillir deux nouveaux.

À travers les cicatrices, les tatouages sur les visage et les regards puissants, il y a des pleurs et des remords.

« Ça fait 15 ans que je suis incarcéré, presque 16, pour meurtre au second degré et agression armée », raconte Ryan Wilton.

Ryan Wilton attache un ruban sur une hutte de sudation.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ryan Wilton attache un ruban sur une tente suante.

Photo : CBC / Angela Sterritt

Le Sioux Lakota de 38 ans a tué sa conjointe en 2001. Il l’a poignardée à de nombreuses reprises au torse, au cou et au visage. Il a par la suite attaqué son beau-père avec un couteau.

Il purge une peine de prison à vie à Kwìkwèxwelhp, un établissement fédéral de sécurité minimale située sur une montagne à 140 kilomètres à l’est de Vancouver. Là, les hommes ont accès à des huttes de sudation, à des bains spirituels et à un jardin médicinal.

Il y a neuf pavillons de ressourcement du genre au Canada. Ils sont censés aider à briser le cycle de la violence et, ainsi, réduire le nombre croissant d’hommes autochtones qui se retrouvent dans les prisons canadiennes.

Cependant, les chiffres ont continué de grimper, même si ces pavillons font partie du système correctionnel depuis 23 ans.

Selon Statistique Canada, 30 % des détenus canadiens sont autochtones, soit presque 10 % de plus qu’en 2007.

Les Autochtones représentent 4,1 % de la population du pays.

Un homme en jeans et chandail à capuchon devant une source naturelle, un tambour à la main.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ryan Wilton devant un bain spirituel, une tradition de purification de la côte ouest.

Photo : CBC / Angela Sterritt

Ryan Wilton est l’un des milliers d’Autochtones qui sont incarcérés au Canada.

Il a commencé à purger sa peine dans un pénitencier de sécurité maximale en Saskatchewan. Il a demandé à être transféré en Colombie-Britannique en 2005 pour s’éloigner de mauvaises fréquentations.

Il a pu être transféré dans un centre de sécurité minimale après la réussite d’un programme correctionnel et des années de bon comportement.

Il essaie maintenant de recoller les morceaux.

Regarder l’homme, pas son crime

« Mon père abusait beaucoup de ma mère. Les hommes dans ma famille abusaient tous des femmes. Les agressions sexuelles, c’était commun », raconte Ryan Wilton.

« C’est comme ça qu’a commencé ma vie, j’ai fini par rejoindre un gang et tuer quelqu’un », ajoute-t-il.

Kwìkwèxwelhp n’est pas seulement pour les détenus autochtones. N’importe quel homme qui est engagé dans la spiritualité autochtone et la guérison peut s’y rendre.

Les employés du centre essaient de comprendre comment les traumatismes intergénérationnels – les pensionnats et la rafle des années 60 – peuvent jouer un rôle dans certains crimes brutaux.

Une femme est entourée d'hommes qui jouent du tambour traditionnel autochtone.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La sous-directrice de Kwìkwèxwelh, Debra Matties, avec des détenus avant la cérémonie de libération de deux hommes.

Photo : CBC / Angela Sterritt

« En milieu correctionnel, on essaie de corriger un comportement et un mode de penser avant de plonger dans la douleur et la vulnérabilité d’un individu, et c’est ce qu’on essaie de faire différemment avec les délinquants autochtones », explique la sous-directrice de Kwìkwèxwelhp, Debra Matties.

Cette philosophie liée aux pavillons de ressourcement circule depuis près de 25 ans.

Cette façon de faire veut favoriser la réinsertion en privilégiant des méthodes de guérison autochtones et des programmes culturellement appropriés. Des aînés des communautés locales y tiennent des cérémonies et donnent des conférences, faisant prendre conscience à ces hommes qu’ils sont responsables de leurs actions pour qu’ils puissent finir par se réhabiliter.

Cependant, peu de recherches ont été faites sur l’efficacité de ces méthodes.

« Nous devons en savoir plus »

En 2016, un rapport du vérificateur général disait : « En moyenne, les délinquants autochtones ont reçu leur liberté conditionnelle dans les pavillons de ressourcement au même rythme que dans les prisons de sécurité minimale. »

Le même rapport soulignait que les détenus libérés des pavillons de ressourcement avaient 10 % plus de chances de respecter leurs conditions que ceux qui sortent de prison.

« Nous avons besoin d’en savoir plus et nous avons besoin d’en faire plus pour rendre les pavillons plus efficaces et pour comprendre les résultats », dit le ministre Ralph Goodale.

Les détenus autochtones de plus en plus nombreux

Alors qu’environ 80 % des détenus autochtones sont dans des centres de sécurité moyenne et maximale, les pavillons de ressourcement sont réservés à ceux qui sont détenus dans les établissements à sécurité minimale.

Des milliers d’hommes autochtones n’ont donc pas accès aux centres de ressourcement comme Kwìkwèxwelhp, souligne Doug White, qui travaille à la première stratégie judiciaire pour Autochtones du gouvernement de la Colombie-Britannique.

Il croit que créer des prisons qui reflètent la culture autochtone n’est pas suffisant.

« On doit aller aux racines, dans les profondeurs et les fondations de notre système criminel de justice. Il a été construit de telle sorte que les peuples autochtones sont exclus », dit-il.

Le centre Kwìkwèxwelhp dans une montagne, près de Vancouver, en Colombie-Britannique.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le centre Kwìkwèxwelhp n'accueille pas seulement des délinquants mais tout homme engagé dans la spiritualité.

Photo : CBC / Angela Sterritt

Le système judiciaire « pulvérise les Autochtones depuis des décennies », selon Doug White.

Il pense que cela démontre que les Autochtones ont été écartés des décisions concernant la justice depuis trop longtemps. « Nous sommes sous-représentés dans les forces policières et au sein des avocats. Et nous sommes encore plus sous-représentés dans les poursuites et dans les équipes correctionnelles », dit-il.

Les aînés et les dirigeants autochtones jouent toutefois un rôle essentiel à Kwìkwèxwelhp. Pour les détenus comme Ryan Wilton, ces liens sont précieux.

« Les aînés nous enseignent à lâcher prise », soutient-il.

Une leçon importante pour lui qui a caché pendant des années les abus qu’il avait subis et qu'il a laissés devenir des problèmes encore plus gros.

« Il faut parler à quelqu’un, chercher de l’aide. Ne pas cacher sa souffrance et sa peine », conclut-il.

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