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Créer des régalias pour les enfants : le processus de guérison des survivants de pensionnats

Une dame âgée avec les cheveux blancs attachés, porte sur ses genoux une fillette habillée de rose portant des lunettes
Sylvia Gould raconte à Evelyn Bernard qu'elle a été forcée de porter un uniforme à l'âge de quatre ans. (Photo : Joan Weeks CBC) Photo: Radio-Canada / Joan Weeks/CBC

Quinze ans après avoir formé un groupe de soutien à Waycobah en Nouvelle-Écosse, des survivants sont passés de la cicatrisation à la solidarité au service de leur communauté.

Un texte de Joan Weeks, CBC News

Waycobah est une communauté micmaque d’environ 800 membres qui s’étend sur la côte ouest des lacs du Bras d’Or au centre de l’île du Cap-Breton. Les anciens de cette communauté reviennent de loin. Incapables de parler de leur expérience dans les pensionnats, ils sont désormais parvenus à prendre la parole en public pour aider leurs camarades survivants. Les enfants de l’école maternelle locale sont les derniers bénéficiaires de leurs bonnes actions.

Cet hiver, Sylvia Gould, Margaret Pelletier et Isabel Martin, trois membres du groupe de survivants, ont fabriqué des régalias : des jupes et des vestes à rubans pour chaque petite fille et chaque petit garçon de la classe.

Aujourd’hui, les enfants sont venus rendre visite aux anciens afin de leur montrer leurs belles robes et vestes dans lesquelles ils leur ont fait une démonstration de danses et de chants à l’issue de leur fête de fin d’année.

La petite fille de Sheila Johnson fait partie des élèves. « Oh mon Dieu, à chaque fois qu’elle la porte, elle se met à danser. Elle est tellement fière de sa jupe. »

Sylvia Gould était très enthousiaste lorsque le groupe a pris la décision de créer des régalias pour les enfants parce qu’à leur âge, elle a été forcée d’abandonner sa culture et de porter un uniforme. Des années après, la survivante de 69 ans se souvient encore du jour où elle a été emmenée au pensionnat indien de Shubenacadie.

Six petites filles assises dans l'herbe, elles portent des jupes à rubansEvelyn Bernard, Athena Julian, Cait Yoho, Christina Paul, Charity Bernard et Lana Googoo Martin se reposent après avoir dansé pour les anciens. (Joan Weeks/CBC) Photo : Radio-Canada

« Ils nous coupaient les cheveux »

« Il y avait un homme habillé tout en noir, puis les soeurs habillées en noir et blanc et tout semblait sombre », se souvient-elle. « Il n'y avait pas de soleil dans le bâtiment. »

« Ils nous ont emmenés en bas et ils ont enlevé tous nos vêtements et ils nous ont mis des trucs qui nous piquaient tellement. Ils ont mis du DDT dans nos cheveux, ils nous ont donné un bain et nous ont coupé les cheveux. Je ne voulais pas que mes cheveux soient coupés. J'ai craqué et j'ai pleuré, pleuré, pleuré. Alors elle m'a enlevé de la chaise et elle m'a battue. Elle m’a ensuite rassise et elle a continué à me couper les cheveux. »

En écoutant Sylvia parler, Margaret Pelletier, 78 ans, s'émerveille du chemin parcouru par son amie depuis que le groupe de survivants s’est réuni pour la première fois en 2003. « Elle ne voulait pas parler. Elle ne faisait que pleurer. Ça me brisait le cœur à chaque fois que j'allais à une réunion. »

Margaret est infirmière et c'est son initiative qui a permis d'obtenir le financement nécessaire pour lancer le groupe. Deux ans plus tard, elle déménage au Nouveau-Brunswick.

« Je suis une survivante, » dit-elle. « Je n'avais pas du tout commencé à guérir quand je suis partie. Ça ne faisait que commencer. Personne ne guérissait. »

Quand nous avons eu notre première rencontre, nous étions si éloignés les uns des autres. J'étais en colère. Je voulais pleurer. Je ne voulais pas parler. Je ne voulais pas être ici, mais je savais que je devais y être,

Sylvia Gould, survivante

Andrea Currie est thérapeute clinique, elle a rencontré le groupe des survivants une fois par mois pendant 15 ans. Selon elle, il a fallu deux ans avant que quelqu'un du groupe commence à parler des pensionnats indiens.

« Je me souviens très bien d'un survivant qui s'est présenté à la porte de la salle communautaire et qui a dû faire demi-tour et partir. Le simple fait d'être avec les autres survivants, c'était trop », dit-elle. « Beaucoup d'entre eux ont réussi à surmonter tout ça en ne pensant pas aux pensionnats. »

« Ils ont compris qu'ils n'étaient pas seuls »

Pour Andrea Currie, ce groupe était novateur. « On s'est rendu compte au fur et à mesure qu’il n'y avait pas de modèle. Il n'y avait jamais rien eu de tel auparavant. »

Au départ, le processus ne visait qu'à se réunir pour Andrea. Et finalement, les gens ont commencé à parler des effets d’avoir été dans un pensionnat. « Après quelques années, la guérison a commencé, » dit-elle.

Ils ont réalisé qu'ils n'étaient pas seuls. Ils se sont rendu compte que cela avait été la cause d’une grande partie des difficultés qu'ils rencontraient dans leur vie.

Andrea Currie, thérapeute clinique qui a suivi les survivants

« Leurs luttes contre la dépendance... beaucoup d'entre eux avaient de réelles difficultés à élever leurs enfants et ne pouvaient pas les aider, » poursuit-elle.

« Vous imaginez passer 10 ans à Shubie, être traitée très durement, être peut-être maltraitée physiquement et sexuellement ». « Tout le monde a été émotionnellement et psychologiquement abusé. Comment cela va-t-il affecter la façon dont les gens élèvent leur famille? » dit Andrea Currie.

Deux petits garçons se tiennent debout au milieu d'autres enfants, il arborent des vestes traditionnelles très coloréesMattio Marshall et Kenneth Googoo exhibent leur nouvelle veste. (Joan Weeks/CBC) Photo : Radio-Canada

Sylvia Gould acquiesce, elle raconte que ses enfants ont ressenti les effets de sa fréquentation des pensionnats par les deux parents. « Pourquoi me mettais-je en colère lorsque mon enfant me touchait ici et là? Je n'avais pas la réponse. Et puis un jour, j'ai trouvé la réponse. C’était à cause du prêtre, de ce qu'il faisait, » dit-elle.

Tu as sept ans et le prêtre te touche… c'est pour cela que pendant toutes ces années, si quelqu'un me touche, je sursaute. C'est un rappel,

Sylvia Gould

Pour Margaret Pelletier, les régalias ne sont pas la seule façon pour le groupe de tendre la main. Elle fabrique des broches d'amitié pour les autres survivants avec deux cercles de foin d'odeur et de rubans tressés. « Les anneaux doubles signifient : "Rappelez-vous que vous avez toujours un ami" ». « Parfois quand je vais à un enterrement ou à une veillée funèbre et que je vois quelqu'un avec ça dans le cercueil et je sais que c'est un survivant, » dit Mme Pelletier.

Elle raconte que son absence du groupe a ralenti sa guérison. « Je ne me sens pas très libre de parler de ce qui m'est arrivé et de ce que je ressens, parce que c'est encore à l'intérieur de moi et c'est difficile à faire sortir. »

« Sylvia, c'est une guérisseuse. Elle ne sait même pas qu'elle me guérit parce qu'elle me raconte des histoires et ça me guérit. Je pense qu'un jour ou l'autre, j'en arriverai là. Mais j'ai encore un long chemin à parcourir, » poursuit-elle.

Une dame âgée prend dans ses bras une petite fille vêtue d'un tissu coloréMargaret Pelletier donne un câlin à sa petite-petite nièce après l'avoir enveloppée avec un régalia. (Joan Weeks/CBC) Photo : Radio-Canada / Joan Weeks/CBC

« Nous apportons ce que nous n'avons jamais eu »

Aujourd'hui, Sylvia peut serrer dans ses bras les enfants qui sont venus lui rendre visite et eux peuvent lui rendre son accolade.

« Quand je vois ces petits enfants et qu'ils mettent ces jupes, ils prennent vie. Ils dansent. Nous apportons ce que nous n'avons jamais eu. Ils sont libres d'avoir un avenir en tant qu'enfants micmacs. Je me sens heureuse », dit-elle.

On est si fiers que ces petits enfants obtiennent quelque chose de leur propre culture alors que nous, on voulait nous assimiler à la société blanche. Au lieu d'essayer de l'enlever, nous essayons de la leur rendre,

Sylvia Gould

« C'est incroyable de voir leur résilience, de voir leur capacité de générosité et de les voir partager leur amour de leur culture avec les générations à venir. Je suis incroyablement fière d'eux », déclare Andrea Currie concernant les survivants.

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