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Décoloniser la terminologie autochtone

affiche du conseil de bande de Uashat-Maliotenam.
Conseil de bande de Uashat-Maliotenam Photo: Radio-Canada
Lettre ouverte

La terminologie permet à un groupe de se décrire. Dans le cas des Autochtones, leur identité a été définie en grande partie par les autres. Une de nos lectrices exprime un malaise à voir des noms des nations autochtones francisés sur le site de Radio-Canada.

Une lettre ouverte d'Audrey Monette-Deschênes

Il y a ce sketch absurde des Denis Drolet qu'on a pu entendre dans leur spectacle « Au Pays des Denis » en 2005. Un personnage en remercie un autre pour l'avoir aidé avec sa voiture en panne. Ils échangent leurs noms et une bonne poignée de main, mais au moment de se quitter, celui dont la voiture était en panne soutient que le nom du deuxième personnage n'est pas Jean mais Jacques. Après une minute de dispute, Jean réalise que c'est bien vrai : son nom est Jacques.

Ce sketch est considéré comme de l’humour absurde; la probabilité qu’une personne remette en question votre nom, et au même instant, votre identité, est presque nulle. Vous avez plus de chance que quelqu’un fasse une faute de frappe dans votre nom, faute que vous vous empresserez de corriger. Après tout, vous savez mieux que quiconque qui vous êtes.

Pourtant, lorsqu’il s’agit des nations autochtones, il n’est pas rare de voir leurs noms trafiqués, déformés, assouplis ou même transformés pour plaire au palais du peuple colonisateur. Innu est devenu Montagnais [ndlr : et redevenu Innu], Haudenosaunee est aujourd’hui Iroquois, et Anishinaabe s’écrit Anichinabé. Des mots inventés par le peuple du moindre effort qui ne veulent absolument rien dire dans les langues des Premières Nations.

Parce qu’Innu, Haudenosaunee et Anishinaabe, ce ne sont pas seulement des titres : ce sont des termes qui portent en eux l’histoire, la culture, les mœurs, les coutumes et la langue de ceux qui naissent dans ces communautés. En un mot, les Premiers Peuples ont réussi à définir leur identité individuelle qui les relie à une identité collective. Des identités qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui, malgré les assauts constants d’un État cherchant entre autres à se débarrasser de ses responsabilités légales en vertu de traités signés, tout en imposant sa vision eurocentrique de la condition humaine.

Depuis leur arrivée, mes ancêtres européens n’ont cessé de définir cet autre, ce Sauvage, cet Indien, dans une prose littéraire comme dans un langage légal. Des bibliothèques d’œuvres écrites par des Blancs, dans tous les styles possibles, articulant chaque aspect de la vie ancestrale et actuelle des Premières Nations. Et ça, des petits dessins qu’ils tressent sur leurs paniers au déluge d’enfants pris dans les griffes des services de protection de l’enfance. Si les définitions étaient, de prime abord, larges, elles les confinent de plus en plus à une définition pancanadienne et restrictive : les Autochtones. Quantifier et qualifier, sans différencier, pour finalement mieux intervenir sous l’emblème d’un paternalisme étatique qui sait mieux que quiconque ce qui est bon pour tout le monde.

Les Autochtones ne se réunissent pas sous une identité commune. En effet, au Québec seulement, on compte la présence de 11 nations distinctes en quête de reconnaissance et d’autonomie. Ces nations font de plus en plus entendre parler d’elles, dans leurs forces, dans leurs défis, dans leurs droits, et dans leurs revendications. Parmi ces revendications, il y en a une toute simple : le droit de se définir en tant que communauté.

J’ai vécu un grand malaise lorsque j’ai vu la façon dont Radio-Canada* épelait le nom des nations autochtones du Canada et des États-Unis. Au nom de quoi et de qui d’ailleurs? Quel droit avons-nous de décider que Jean s’appelle Jacques, et qu’Anishinaabe s’écrit Anichinabé? Nous avons ici un exemple typique de colonialisme rhétorique, où le groupe majoritaire impose un nom et une définition sur un ou des groupes minoritaires. Pourtant, les Autochtones ne sont pas des groupes minoritaires : ils sont les premiers habitants de ce territoire, avec qui nous avons établi une relation de nation à nation en vertu des traités signés. Une relation que nous avons bafouée à multiples reprises en vertu de notre nombre et de notre pouvoir militaire et législatif, entre autres.

Nous avons un devoir de rectitude envers ces traités bafoués qui nous ont permis aujourd’hui de nommer l’autre, le sauvage, l’Indien. Nous avons la responsabilité de tendre le micro aux nations qui partagent avec nous leur territoire et de les laisser se définir, se nommer. C’est un effort commun de décolonisation que d’inclure les diverses nations autochtones canadiennes dans les discussions et les procédures qui les concernent plutôt que d’agir en leur nom.

J’invite donc Radio-Canada à consulter les communautés autochtones afin de créer un langage qui leur ressemble et qui est accessible au public de Radio-Canada.

*ndlr : Radio-Canada suit l’Office québécois de la langue française


L'auteure de cette lettre est étudiante en études autochtones à l'Université Laurentienne (Sudbury, en Ontario) avec une mineure en travail social autochtone.

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