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Enquête sur les femmes autochtones : 65 histoires d'injustices

Les témoignages ont été entrecoupés de cérémonies traditionnelles innues

Photo : Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées

Radio-Canada

Les têtes se relevaient et les cœurs semblaient peser moins lourd au fur et à mesure que les langues se déliaient. Près de 65 Atikamekw, Innus et Naskapis ont levé le voile sur de sombres pans de la réalité autochtone du Québec, lors du passage à Maliotenam, près de Sept-Îles, des commissaires de l'Enquête sur les femmes et filles autochtones assassinées et disparues (ENFFADA).

Un texte de Jean-Louis Bordeleau

Enveloppés d'une odeur de sauge, souvent appuyés par un traducteur, une vingtaine d'Autochtones ont livré leurs histoires publiquement. Entrecoupés de rythmes de tambour, des récits de filles disparues sans laisser de traces, enlevées par des policiers ou par les services sociaux, ou encore des cas d'agressions sexuelles impunies ont jalonné la semaine. Tout ça sans compter les dizaines d'autres récits détaillés à huis clos.

Au fil des témoignages, un fil conducteur est apparu : le mépris à l'égard des plaintes des Autochtones.

Quand c'est quelqu'un qui est non autochtone, là, on va enquêter et on va compléter l'enquête. Quand c’est une personne autochtone, on dirait que ce n'est jamais complété.

Lucy Sandy, témoin à l'ENFFADA

Par exemple, une témoin a raconté l'histoire de sa fille disparue en 2011, qui a été retrouvée vivante six semaines plus tard. Selon le témoignage de la dame, sa fille aurait été séquestrée, agressée et violentée.

Malgré ses plaintes répétées, les autorités policières auraient attendu « jusqu'à la toute fin » avant de considérer sa fille comme une personne disparue. « Ils me répétaient qu'elle était en fugue. Ils ne m'ont jamais vraiment crue, a-t-elle confié. Je n'ai pas confiance du tout envers le système judiciaire. Il y a beaucoup d'injustices là-dedans. »

J’en ai vu, du tribunal, et j'ai remarqué que ce n’est pas dans nos valeurs à nous, en tant qu'Innus.

Un témoin lors de l'ENFFADA

En conférence de presse, la Commissaire Qajaq Robinson a abondé dans le même sens : « Le fil d'Ariane, c'est l'importance de l’autodétermination. Les peuples autochtones veulent avoir un libre arbitre, un certain contrôle sur le système, ancré dans leurs valeurs, leurs apprentissages, leurs connaissances autochtones ».

La présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, a elle aussi plaidé pour une justice qui soit à l'écoute des autochtones. « Ça fait 30 ans qu'on est conscientes que la justice ne s'applique pas, parce qu'on est des femmes autochtones », dira-t-elle lors d'un discours d'une dizaine de minutes.

Il n'y a pas d'aide juridique, ici, pour les femmes autochtones.

Lise Jourdain, témoin à l'ENFFADA

Révélation

La révélation qui a marqué la semaine, ce sont les abus sexuels que le Père oblat belge Alexis Joveneau aurait commis.

Selon plusieurs témoins, celui qui était considéré comme « le Dieu » en Basse-Côte-Nord, la région la plus à l'est du Québec, abusait des jeunes filles et même de certains garçons. Un non-dit, qui a duré pendant près de 25 ans, s'est alors brisé. Aucun membre de la communauté n'avait auparavant parlé publiquement de cette affaire.

Le père Alexis JoveneauAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le père Alexis Joveneau

Photo : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Les témoins ont toutes évoqué le même modus operandi. Les attouchements commençaient lorsqu'elles avaient 7 ou 8 ans et se prolongeaient jusqu'à leur mariage. Les agressions sexuelles se seraient déroulées sur plusieurs générations, principalement lorsque les jeunes Innues allaient au confessionnal.

Normalement, quand on va là, on se mettait à genoux. Lui, il nous invitait à nous asseoir sur lui.

Simone Bellefleur, témoin à l'ENFFADA

Mary Mark a longuement expliqué le « mal de vivre, transmis de génération en génération, à cause de ces événements-là ».

Une citation apparaît sur la photo: « Il m'a souvent touchée. Je n'ai pas peur d'en parler aujourd'hui et je ne suis pas gênée de vous partager cela. Je veux me guérir moi aussi »Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Noëlla Mark lors des audiences de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées

Photo : Radio-Canada

« Je n’ai jamais vécu de violence de la part de mes parents, a ajouté Simone Bellefleur. La violence, la première fois que je l’ai vécue, elle provenait des bonnes sœurs et du curé. »

Par voie de communiqué, les Oblats de Marie-Immaculée se sont dits « préoccupés et affligés » et « souhaitent ardemment que les membres de la communauté puissent témoigner librement pour retrouver la paix d’esprit ».

Difficile justice

Plusieurs témoins ont dénoncé de présumées connivences des autorités policières et politiques. Selon quelques témoins, les plaintes à la police restent lettres mortes si l'accusé est lié aux « bonnes personnes ».

De nombreuses flèches ont aussi été décochées pour dénoncer le manque de solidarité au sein des communautés autochtones. Une témoin a relaté avoir été victime de violence conjugale devant public : « Il m'a battu dehors, sur la pelouse, en plein jour. Personne n'est venu me défendre. Juste des spectateurs », a dit Yvette Bellefleur, jeudi.

Nous avons vu les communautés paralysées par cette culture du silence.

Qajaq Robinson, Commissaire de l'ENFFADA

La contiguïté de l'espace social permet aussi à des accusés de propager des rumeurs contre les présumées victimes. Cette façon de faire « joue dans la tête » et « brise des vies », selon les mots de Jenny Régis, témoin lors de la Commission d'enquête.

On est tous parents dans nos communautés.

Lise Jourdain, témoin à l'ENFFADA

« On sait que quand [un crime] arrive dans un milieu qui est notre chez-nous, dans notre communauté, il y a un système de justice, un système criminel, mais il y a aussi une justice sociale, a analysé la commissaire Michèle Audette. On demande la justice dans un système, mais dans une communauté ou dans un milieu où l'on est tout le temps ensemble, cette justice-là n'est pas évidente. »

La Commissaire Qajaq Robinson y est allée d'un conseil, vendredi, lors d'un point de presse : « Cultivez cette culture du soutien, d’être imputable et responsable ».

L’équipe de la Commission d'enquête se rendra à Thunder Bay, en Ontario, pour les prochaines audiences, qui s’y tiendront du 4 au 6 décembre.

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