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Comment exprimer la douleur d’une nation? Celle des Métis

Mosaic de Louis Riel
Mosaic de Louis Riel Photo: Radio-Canada / Camille Gris Roy / Gabriel Parent-Nadon
Lettre ouverte

Journaliste et auteur, Jean-Pierre Dubé a récemment publié l'Évangile de Louis Riel aux Éditions du Péricarde. Espaces autochtones publie une autre de ses lettres ouvertes. Celle-ci revient entre autres sur la chute « brutale et sans appel » de la Nation métisse alors que « la démarcation entre les victimes et les bourreaux » apparaît à l'auteur « moins claire qu'avant ».

Un texte de Jean-Pierre Dubé

Le 16 novembre arrive et nous allons, tous Métis et Canadiens de langue française que nous sommes, être de nouveau confrontés à notre peine collective, avec tout le poids et la maturité de ses 132 ans. Nous allons remémorer l’injustice de la triste fin en 1885 du Père du Manitoba. En se demandant encore une fois comment cette mort tragique a pu arriver. Et nous écraser.

C’est pareil pour moi. J’ai récemment écrit de façon critique sur la vie et l’œuvre de Louis Riel. Ça n’empêche pas de voir remonter dans le temps des images détaillées qui dérangent. Les chefs métis chassés par l’armée canadienne. La persécution et l’exil. L’abolition des droits. Les mensonges sur l’amnistie et la dépossession du territoire. L’impossible refuge sur la terre ancestrale. La vie hors de son propre corps. La haine des Anglais.

Suis-je le seul à sentir l’humiliation franchir des générations silencieuses pour tout à coup me mordre en plein cœur et me faire pleurer de rage? Encore une fois. Pour tout ce qui a été vécu et assumé par nos ancêtres. Pour tout ce que nous vivons encore d’injustices. De combats perdus d’avance. De résistances farouches pour des victoires éphémères arrachées au destin qui aurait pu être beau et grand. Qui aurait pu si… Si quoi?

Ces pensées reviennent en boucle

La Nation est métisse. Elle parle français. Et elle disparaît.

La valeur et la contribution de nos ancêtres ne reposent pourtant pas sur l’œuvre d’un seul homme et de quelques résistances. La Nation a connu son âge d’or pendant les 70 premières années du 19e siècle. Avec ses traiteurs bien en charge du commerce des fourrures, elle constituait la tribu la plus puissante et influente de l’Ouest. C’était une société traditionnelle avec des institutions civiles et laïques, inclusive des couleurs, langues et cultures des Plaines. Elle s’épanouissant en marge de la barbarie nationaliste des Européens qui s’étendait alors sur les continents. Elle était annonciatrice d’un Canada qui s’affirme comme champion de la diversité - et qui échoue parfois lamentablement.

Les Métis ont été pris au jeu nationaliste et ils ont été écrasés. Ils ne méritaient pas ce qui leur est arrivé : leur chute a été brutale et sans appel. Mais ils ne sont pas de parfaits innocents.

La lecture de certains passages sur la vie de Riel m’avait troublé : c’était parfois intolérable de constater comment il s’était exprimé et comporté. Pendant longtemps, je ne voulais pas en savoir davantage, par exemple, sur l’étendue de son narcissisme, ses dialogues avec son Dieu et ses tentatives de faire des miracles alors qu’il menait la Résistance du Nord-Ouest. Sur la certitude qu’il avait de ressusciter au moment de monter à l’échafaud.

Avec la distance, j’ai pris conscience des mensonges propagés dans l’espace public et sur la scène artistique. Et j’ai voulu en avoir le cœur net. Je me suis mis à fouiller. J’ai mis de côté les épisodes choisis pour me rassurer et, dans un espace de déchirement, je me suis forcé de lire jusqu’au bout. J’ai encaissé l’humiliation. J’ai accepté les pénibles effets de la connaissance sur mon appréciation de la saga métisse. La démarcation entre les victimes et les bourreaux m’apparaît moins claire qu’avant, je ne peux plus voir l’histoire métisse uniquement comme une lutte entre bons et méchants.

Nation marron, pendant que nous disparaissons, d’autres sang-mêlé émergent parmi les nations autochtones et forment la population qui connaît la plus forte croissance au pays. Pendant que nous disparaissons, les Premières Nations font face à leur passé et dénoncent le colonialisme au grand jour et tous les jours. Pendant que nous disparaissons, d’autres groupes sortent des marges pour rejoindre la grande conversation des blessés pour la couleur de leur peau, leur langue, leur sexe et de leurs croyances.

Où en sommes-nous?

Où c’est qu’on est, nous autres Métis? Au bout de notre corde bien fixée sur une demande d’exonération qui tourne en rond.

Ne sommes-nous pas autant colons et colonisateurs qu’Autochtones et réfugiés? N’avons-nous pas la capacité de tout entendre et de tout embrasser? Pourquoi ne serait-on pas encore une fois volontaire pour porter une part de la complexité et des contradictions de notre société? Sommes-nous capables d’exprimer la douleur de la Nation et d’aller à la rencontre de la souffrance des autres?

De plus en plus, nous sommes témoins de conversations entre minorités qui se parlent et puis se taisent, claquent la porte et reviennent en silence pour écouter encore un peu. Endurer le malaise. C’est pénible et dérangeant, la réconciliation. Nos certitudes ne tiennent plus. On ne sait plus quelle est notre place. Ni quel rôle jouer.

Mais une chose est certaine : ce n’est pas le moment de disparaître.

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