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Le wampum du plat à une cuillère : respecter et partager le territoire

La ceinture est fabriquée en perles tubulaires de couleurs mauve et blanche.

Le wampum du plat à une cuillère

Photo : Ken Maracle / Musée canadien de l'histoire, LH2016.48.1

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Sur les territoires situés au nord des Grands Lacs, aux environs de ce qui est maintenant la ville de Toronto, une entente de partage territorial lie les peuples autochtones. Cette entente date de bien avant l'arrivée des Européens sur le territoire nord-américain. Certains la considèrent comme l'un des premiers traités et l'un des plus significatifs pour les premiers peuples de la région.

Cet instrument de diplomatie autochtone incarne des principes de partage paisible des ressources qui pourraient fort bien inspirer nos actuelles politiques environnementales.

Une entente de partage territorial dans la région des Grands Lacs et la vallée du Saint-Laurent

Un collier de wampum entièrement blanc dont le centre arbore un cercle pourpre troué d’un trait blanc. C’est le wampum du plat à une cuillère [dish-with-one-spoon wampum]. Le fond de perles blanches représente la paix, l’unité et l’harmonie. Le plat commun est représenté par le cercle pourpre au centre. Le trait blanc au centre symbolise une pièce de gibier ou une queue de castor.

La très ancienne métaphore du plat à une cuillère implique que les peuples mangeront à partir d’un même plat, une autre manière de dire qu’ils mettront leurs territoires de chasse en commun. Avec une seule cuillère, ils mangeront ensemble le fruit de leurs récoltes qu’ils partageront en parts égales. À cette table, il n’y aura pas de couteaux. Les couteaux blessent, ils coupent, ils répandent le sang. Ce repas sera paisible. Les membres d’un peuple pourront parcourir le territoire de l’autre sans risquer d’être attaqués. Leurs territoires ne deviendront qu’un seul grand territoire commun.

Le partage des territoires de trappe entre premiers peuples date de bien avant l’arrivée des Européens. Les traditions orales des nations haudenosaunee (iroquoises) et anishinaabek (algonquiennes) racontent une époque qui précède l’écriture et où la métaphore du plat à une cuillère est entre autres commémorée par ce wampum.

Après l’arrivée des Européens, les archives écrites témoignent du rappel continuel de ces ententes de partage territorial. Pendant plus de trois siècles, les peuples autochtones de la vallée du Saint-Laurent et de la région des Grands Lacs se sont rappelé avec persistance les ententes de mise en commun du territoire et de paix qui les lient.

La Grande Paix de Montréal, en 1701, est d’ailleurs l’une des occasions de rappel de ce traité. Encore aujourd’hui, l’existence et le sens de ce wampum sont rappelés à la mémoire collective.

Un traité avec la nature

D’après Rick Hill, historien d’origine tuscarora vivant sur le territoire des Six Nations of the Grand River, le wampum du plat commun incarne aussi un traité avec la nature elle-même. La nature est le plat commun qui contient toutes les plantes, les animaux, les oiseaux, les poissons, les arbres. Bref, tout ce dont nous avons besoin pour vivre comblés et en santé.

Trois règles de base, illustrées par le wampum du plat à une cuillère, sont à retenir. Premièrement, ne prends que ce dont tu as réellement besoin. Deuxièmement, laisse toujours suffisamment de ressources dans le plat commun pour que les autres puissent à leur tour subvenir à leurs besoins. Troisièmement, maintiens la propreté du plat commun.

Ces principes sont d’une importance singulière à l’époque où la dégradation environnementale menace la survie de nombre d’espèces.

Alors que ces préceptes peinent à se traduire pleinement dans les politiques environnementales et commerciales actuelles, considérant qu’ils ont permis la survie des Premiers Peuples sur le territoire pendant des millénaires, on pourrait imaginer qu’ils inspirent des manières de vivre plus durables.

Les défis de son application contemporaine

Si le wampum du plat à une cuillère n’a jamais été présenté devant les tribunaux canadiens, c’est sans doute qu’il concerne les relations diplomatiques entre peuples autochtones eux-mêmes. Il semble qu’il n’ait jamais été échangé avec les descendants des Européens. Même lors de la Grande Paix de Montréal de 1701, à laquelle ce wampum est généralement associé, les références à l’entente du plat à une cuillère semblent ne constituer qu’un rappel d’un traité déjà existant entre anishinaabeks et haudenosaunee.

Ce wampum demeure pourtant important. Il est reproduit, lu et rappelé lors d’événements publics qui se déroulent sur le territoire de la vallée du Saint-Laurent et la région des Grands Lacs. Il a été décrit comme le traité le plus significatif pour les premiers peuples de ce territoire.

Le carcan du droit étatique actuel agit par contre comme une entrave à la pleine application des principes de partage au cœur du traité du plat à une cuillère. À l’origine, les notions de souveraineté territoriale étaient inexistantes chez les Premiers Peuples. Aucun mot dans les langues anishinaabek ou haudenosaunee n’équivaut à la notion de souveraineté telle qu’on l’entend aujourd’hui.

Au XXIe siècle, après que les premiers peuples ont été forcés de définir des frontières nationales plus rigides, le partage du territoire devient plus complexe. Pourrait-on par exemple imaginer que des droits ancestraux de chasse ou de pêche soient partagés par les peuples partis au traité du plat à une cuillère? Le droit canadien reconnaîtrait-il cette entente ancestrale de partage territorial? Sans reconnaissance du titre ancestral sur leurs territoires, les peuples autochtones ont-ils suffisamment d’autonomie gouvernementale sur leurs terres pour pouvoir appliquer les principes de leur traité de conservation de la nature?

Autant de questions fascinantes dont les réponses restent pour le moment en suspens.


Jacynthe Ledoux, avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jacynthe Ledoux, avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

Jacynthe Ledoux est avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement. L'Association des professeurs de droit du Québec lui a décerné en 2017 le prix de la meilleure thèse en droit du Québec.

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