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Les wampums comme monnaie d’échange : histoire de la première crise financière de l’actuel New York

Tissage de coquillages de la collection du musée national des Indiens d'Amérique
Wampum de la collection du musée national des Indiens d'Amérique Photo: La Presse canadienne / Paul Morigi
Radio-Canada

Les wampums sont des tissages de coquillages blancs et pourpres d’abord échangés entre les peuples autochtones pour fonder des alliances et peaufiner les relations par le biais de traités. Leur usage s’est multiplié et diversifié à l’arrivée des Européens qui ont aussi utilisé les perles de wampums comme monnaie d’échange. Les messages incarnés par les wampums diplomatiques ayant servi à conclure des traités offrent des pistes de réflexion fascinantes sur l’aménagement de la coexistence entre les peuples.

La deuxième chronique sur les wampums de Jacynthe Ledoux

Nous sommes en Nouvelle-Amsterdam, dans l’établissement néerlandais implanté au XVIIe siècle sur l’île de Manhattan. Les colons néerlandais sont affaiblis et appauvris. Les Britanniques vont bientôt conquérir le territoire sans aucune résistance de leur part. Ce qui est moins connu, c’est que les perles de wampums vont jouer un rôle crucial dans la conquête anglaise.

L’utilisation des perles de wampums comme devise officielle, de même que l’inflation monstrueuse qui s’ensuit, va précipiter la fin de la domination coloniale néerlandaise. Vers 1664, Nieuw-Amsterdam devient New York.

Voici la petite histoire de la première crise économique de l’actuelle New York.

Le rôle central des perles de wampums dans l’économie des premières colonies

Les coquillages à partir desquels les perles de wampums sont fabriquées se trouvent principalement dans les eaux côtières de la région de New York. Les Premières Nations de la région, et en particulier les Pequots qui occupent le nord de Long Island, développent une expertise en matière de production de perles.

Or, le contrôle de ces perles est essentiel à toutes négociations avec les Premières Nations. Pour être officiel et effectif, l’échange commercial doit être accompagné de wampums. Dans les mots du gouverneur néerlandais Stuyvesant, « les wampums sont la source et la mère du commerce des fourrures. 

À l’époque, les wampums n’ont donc pas uniquement des fonctions esthétiques, politiques et sacrées. Mus par le contact avec les Européens qui y voient essentiellement une monnaie, les wampums acquièrent une fonction économique.

Monnaie officielle et contrôle de la production des perles

Les colons hollandais constatent rapidement que les Premières Nations avec qui ils veulent commercer accordent de la valeur aux perles de wampums. La Compagnie néerlandaise des Indes occidentales va donc établir un réseau commercial triangulaire.

Ils échangent d’abord des biens contre les perles de wampums produites par les peuples côtiers, puis se déplacent vers l’intérieur des terres pour échanger ces perles avec les Premières Nations occupant les territoires plus à l’ouest. Hautement profitable au départ, cette structure commerciale est ultimement freinée par l’augmentation de la compétition.

Si les wampums ont autant d’importance, c’est que les pièces de monnaie métalliques souffrent de pénuries chroniques au sein des colonies. Pour pallier le problème, les perles de wampums sont déclarées devise officielle en 1637 [3 perles de wampums pour 1 centime]. L’usage exacerbé qui en découle aggrave le problème d’inflation déjà existant. En 1628, la peau de castor vaut environ 252 perles de wampums blanches. Huit ans plus tard, la même peau vaut environ 1440 perles.

Notamment pour maîtriser la fluctuation de la valeur de la monnaie, les Britanniques lancent un assaut militaire contre la Première Nation des Pequots, qui contrôle alors l’essentiel de la production des perles de wampums en Amérique. La guerre des Pequots qui s’ensuit va mener à ce que plusieurs historiens considèrent comme le tout premier génocide de l’histoire des États-Unis.

La victoire économique des Britanniques est pourtant de courte durée. L’avènement de la contrefaçon provoque une perte de valeur des véritables perles de wampum. En réaction, les colonies britanniques créent en 1652 la toute première pièce de monnaie métallique du nord de l’Amérique. Émancipés d’une économie liée à la valeur des perles de wampums, les Anglais vont déverser leur surplus dans l’économie néerlandaise et augmenter leurs possibilités d’échange avec les Premières Nations qui continuent de rechercher les perles.

Faute d’une autre monnaie officielle, le « dumping » des perles de mauvaise qualité enflamme les prix des biens, des propriétés et des salaires néerlandais. Rapidement, le coût des biens hollandais augmente de près de 400 % ! Fermiers, travailleurs et soldats néerlandais s’appauvrissent. Cet affaiblissement ouvre la voie à l’expansion de la colonisation britannique.

Tant les Néerlandais que les Britanniques avaient compris que les perles de wampum avaient une valeur aux yeux des Premières Nations avec qui ils transigeaient. Ce qui échappait aux premiers colons, toutefois, c’est la profondeur de la symbolique des perles de wampums pour les premiers peuples. Pour les Autochtones du Nord-est américain, les wampums tressés sous forme de branches ou de colliers ont une valeur politique, spirituelle, juridique, esthétique. Les wampums sont porteurs d’un sens plus vaste.

Les collections de monnaie et la perte de sens des wampums

Réduites à leur dimension mercantile, les perles de wampums deviennent l’apanage des numismates qui les collectionnent comme des artéfacts de l’une des toutes premières devises officielles des colonies américaines. Cette vision réductrice des wampums n’est pas inexacte, seulement elle occulte une partie importante de la diversité des usages des wampums dans la création et le raffinement des alliances entre peuples.

Les numismates qui archivent les wampums dans leurs collections ne font généralement pas la différence entre les wampums porteurs de sens et les wampums qui servent de monnaie. Les wampums ainsi entreposés ne portent souvent qu’un numéro de collection et parfois quelques notes sur l’origine du wampum. Rien sur le contexte où il aurait potentiellement été échangé ni sur les principes qu’il incarne.

Il est impossible aujourd’hui de déterminer avec exactitude combien de wampums ont ainsi été confinés au mutisme. Combien de voix et de paroles se sont éteintes faute d’avoir été adéquatement conservées et relayées.


Jacynthe Ledoux, avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement.Jacynthe Ledoux, avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement. Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

Jacynthe Ledoux est avocate spécialisée en droit autochtone et en droit de l'environnement. L'Association des professeurs de droit du Québec lui a décerné en 2017 le prix de la meilleure thèse en droit du Québec.

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