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Au Nunavik, le jogging et les savons pour raccrocher à l’école

Le reportage de Sophie Langlois
Radio-Canada

Grâce à des projets concrets, deux enseignantes réussissent à ramener sur le chemin de la réussite de jeunes Inuits qui ont des problèmes d'apprentissage et de comportement.

Un texte de Sophie Langlois

Maggie MacDonnell s’est donné une mission dans la vie : panser les blessures à l’âme de jeunes Inuits par le sport, la course à pied en particulier. Suzanne Chénard fait la même chose avec des adolescentes qui raccrochent à l’école en fabriquant des produits de beauté.

Dans la classe de Suzanne Chénard, on confectionne des savons, des crèmes et des baumes à lèvres à base d’huiles essentielles naturelles. « Mes élèves ont besoin d’être en action », explique l’enseignante originaire du Bic.

Suzanne ChénardSuzanne Chénard Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

On les découvre à travers [l’action]. On découvre leurs qualités, leurs forces, leur créativité, leur imagination.

Suzanne Chénard

Un dévouement et un engagement exceptionnels, qui ont valu à Maggie MacDonnell d’être sacrée, en mars dernier, « meilleure professeure au monde », un prix de la Fondation Varkey, doté d’une bourse d’un million de dollars américains.

En 2010, l’enseignante en éducation physique de la Nouvelle-Écosse est arrivée à Salluit, au Nunavik, après avoir travaillé cinq ans auprès de jeunes réfugiés au Botswana, en Tanzanie et en République démocratique du Congo.

« L’Afrique et le Nord ont tous les deux subi les ravages de la colonisation, puis de décennies de sous-financement public », dit-elle.

Maggie MacDonnell Maggie MacDonnell Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

Ce sont des communautés qui ont de gros défis sociaux, qui s’accrochent à leurs langues, leurs cultures. Leur résilience nous inspire.

Maggie MacDonnell

Maisons surpeuplées et traumatismes multiples

Les enseignants qui viennent du sud découvrent rapidement cette résilience exceptionnelle des Inuits. Beaucoup de jeunes vivent dans des maisons surpeuplées, avec des parents aux traumatismes multiples. Un cocktail explosif quand on y mêle l’alcool et la frustration de ne pouvoir gagner sa vie.

KuujjuaqLe village de Kuujjuaq, au Nunavik Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

Un jour, le père d’un élève justifie les absences de son enfant en racontant son histoire. « Mon père a perdu sa femme, notre mère, morte de la tuberculose. Un de mes frères a été envoyé à Winnipeg pendant cinq ans pour des traitements [contre la tuberculose]; un autre a été envoyé dans un pensionnat. Un jour, mon père est revenu à la maison, et ses chiens avaient été massacrés. C’est le jour où il a commencé à boire. »

Ces traumatismes se transmettent de génération en génération depuis les années 60. Aujourd’hui, les jeunes, qui n’ont jamais eu à chasser et à pêcher pour vivre, cherchent un sens à leur vie, jusqu’au suicide.

Le cimetière de KuujjuaqLe cimetière de Kuujjuaq, au Nunavik Photo : Radio-Canada / Sophie Langlois

Les élèves de Suzanne et de Maggie ont tous survécu au suicide d’un ou de plusieurs de leurs camarades.

Assister aux funérailles de mes élèves est la chose la plus difficile que j’aie eu à vivre. C’est une chose de lire des nouvelles sur le suicide de jeunes Autochtones. Ça en est une autre d’assister à 10 funérailles en deux ans.

Maggie MacDonnell

D'importants progrès

L’enseignante a voulu apaiser cette détresse des jeunes en leur transmettant sa passion. « Je suis une passionnée de l’activité physique. Ça a eu un gros impact dans ma vie. Il est question de santé physique et, plus encore, de santé mentale. »

Maggie MacDonnell et ses élèvesMaggie MacDonnell et ses élèves Photo : Radio-Canada

Convaincue que l’enseignement formel ne peut rien pour ces jeunes, elle les embarque dans un projet fou : créer à Salluit un centre d’entraînement moderne, qui devient leur lieu de rassemblement. La course à pied, leur nouvelle passion. « Au fil du temps, ils cessent de fumer, de prendre des drogues. Ils dorment mieux et reviennent à l’école », raconte Maggie.

Katia Annanack et Sherry-Ann MakiukKatia Annanack et Sherry-Ann Makiuk Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

Suzanne Chénard est éblouie par les progrès de ses adolescentes. « Sherry-Ann, par exemple, a énormément changé. Quand elle est arrivée il y a deux ans, elle avait des attitudes de non-respect, d’agressivité. Elle n’avait jamais multiplié. Elle s’y refusait catégoriquement depuis deux ans. Et cette année, elle a commencé, et elle a commencé à lire. Alors, vous voyez, le progrès est vraiment énorme », dit l’enseignante, la voix étreinte par l’émotion.

« Mes élèves m’amènent à me dépasser comme jamais. Je n’ai jamais eu un défi comme celui-là », conclut-elle, passant des larmes au rire.

 

Société