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Hockey et musique au service de la langue innue

Florent Vollant dans son studio de Mani-utenam Photo: Radio-Canada / Caroline Girard
Radio-Canada

Les Innus luttent quotidiennement pour la survie de leur langue. Le défi consiste à transmettre cette langue millénaire aux nouvelles générations qui baignent dans un environnement francophone.

Un reportage de Guy Bois, d'Espaces autochtones

Décembre 2016, l’ambiance est survoltée à l’aréna de Malioténam. Les Warriors affrontent l’Épicerie innue, deux équipes locales qui cultivent une rivalité depuis plusieurs années. On y dispute la demi-finale du Tournoi Mario-Vollant qui ne regroupe que des équipes autochtones. Un tournoi durant lequel l'aréna est bondé pendant quatre jours, du matin au soir.

Des équipes ont fait deux jours de bateau à partir de la Basse-Côte-Nord pour s'y rendre, tandis que d'autres ont roulé 27 heures pour venir du Labrador.

Le match est radiodiffusé à la radio locale et sur le web, en langue innue. Joyce Dominique, passionnée de hockey et fanatique du Canadien de Montréal, décrit l’affrontement.

René Pothier sur les lieux

Son analyste pour l’occasion est René Pothier, un ex-commentateur à la Soirée du hockey, une émission de télévision de Radio-Canada. Il a également commenté le hockey à la radio de Radio-Canada pendant sept ans, à raison de plus de 100 matchs par année. Il a couvert 13 Jeux olympiques. Il a fait le tour du monde. C’est la première fois qu'il met les pieds dans une réserve.

« Je ne connaissais pas l’accueil des Autochtones. Cette semaine, j’ai vu des gens qui vous parlent du bois, et il faut voir la flamme dans les yeux », confie-t-il.

René Pothier au Tournoi Mario-Vollant René Pothier au Tournoi Mario-Vollant Photo : Radio-Canada

Il a passé la semaine avec les Innus pour développer avec eux les façons les plus efficaces de décrire un match de hockey à la radio.

L’exercice est périlleux : l’innu n’est pas encore une langue de hockey. Le défi consiste donc à réinventer la langue, trouver le mot juste qui frappera l’imaginaire de l’auditeur et éviter le piège d’emprunter à la langue de la majorité.

« On a tenté d’améliorer, de diminuer l’utilisation de mots français pendant la description pour utiliser des mots innus », dit René Pothier.

Une langue descriptive

On ne parle plus de traduction dans cet exercice, mais carrément d’adaptation de la langue. Un processus complexe, sachant que la langue innue est avant tout descriptive. Jugez par vous-même. Un tir de pénalité en innu se dit :

« tminakanu tshetshi kutshipanitat tshetshi pituteik usham anuenimakannua nenua kueshte kametueshiniti. »

Ce qui signifie : « On donne la chance de compter à une personne qui a été victime d’une pénalité ».

Et voici le mot « ailier » :

« aitu ka uitshi-metuemaht nenua tetaut ka metueniti. »

Qu’on traduit par : « Ceux qui se tiennent de part et d’autre de celui qui est au centre ».

« Il y a des choses qu’on ne peut pas trouver, c’est trop long. Faut trouver vraiment une façon de découvrir des mots », dit Joyce Dominique.

Une langue menacée

Une vue de Mani-utenam Une vue de Mani-utenam Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

L’innu s'affiche publiquement à Maliotenam. On l’entend dans la rue, à la radio, à l'église, dans les écoles. Mais l’innu est aussi une langue déracinée de son milieu naturel, la forêt.

« La langue innue, c’est une langue de survie aussi. Tout ce qui est concret, qui nous sert, on le nomme. Des petits rongeurs ou encore des fleurs qui ne nous sont pas utiles n’ont pas de nom », précise la linguiste innue Hélène St-Onge.

La linguiste innue Hélène St-Onge La linguiste innue Hélène St-Onge Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

« La langue innue, elle est menacée et elle se perd quand même rapidement. Beaucoup d’enfants de certaines communautés ne parlent que le français. La disparition se fait quand même assez vite. Plus une communauté est éloignée, plus elle garde sa langue », ajoute la linguiste.

Maliotenam est à un jet de pierre de Sept-Îles, que les Innus appellent Uashat, qui veut dire « la baie ». Une ville où les Innus possèdent des bateaux de pêche. Une ville où ils sont propriétaires du principal centre commercial. Une ville qui permet l'accès à la consommation. Une proximité qui a changé radicalement le mode de vie traditionnel.

La musique à la rescousse

Florent Vollant dans son studio de Mani-utenamFlorent Vollant dans son studio de Mani-utenam Photo : Radio-Canada / Caroline Girad

L’auteur, compositeur et interprète Florent Vollant demeure toujours à Maliotenam où il a construit un studio d'enregistrement très moderne. Des artistes autochtones de partout au Québec y convergent. La langue innue est au coeur de son oeuvre.

« Ceux que je chante sont ceux qui m’ont donné une chance et qui m’ont amené avec eux en forêt au Labrador. C’est leur histoire que je raconte, c’est leur territoire que je chante, c’est leurs rêves », dit-il.

Florent Vollant a fréquenté le pensionnat de 5 à 13 ans. Un lieu d'assimilation où la langue innue était interdite. Il ne comprenait plus ses parents. Ses parents ne le comprenaient plus.

« J’ai retrouvé la langue innue quand je suis retourné sur le territoire. J’ai suivi des aînés qui ont eu la bonne idée de m'amener avec eux et c’est là que j’ai redécouvert toute la langue, toute la richesse de la langue », poursuit-il.

La situation de la langue l’inquiète.

Mes enfants parlent innu, mais mes petits-enfants ne parlent plus innu. Moi je leur parle en innu, mais ils me répondent en français.

Florent Vollant, auteur-compositeur-interprète

Alors, il n’y a plus d’espoir? « Non, moi j’ai confiance. On est encore capable, je crois, de la transmettre la langue, mais il faut faire de gros efforts, à tous les niveaux. Que ce soit à la maison, dans la rue, à l’école. Un gros effort, le plus tôt possible si on veut que nos enfants continuent de parler en innu. Il faut résister », répond le musicien.

Florent Vollant, qui a toujours une guitare à la main, se penche alors sur son instrument et pousse quelques notes.

Quelle est ta plus belle chanson? « Elle n’est pas encore écrite, me dit-il. Mais plus sérieusement je te dirais que c’est Tshinanu. Je l’ai écrite quand j’avais 18 ans. Dans ma famille en tout cas, la langue va passer à l’autre génération à travers la musique, c’est comme ça que mon petit-fils va apprendre la langue, quand il va commencer à chanter ».

Tshinanu signifie « c’est nous autres ». Une façon de dire : nous existons à travers notre langue, en musique… comme au hockey.

 

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