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Chaque année, bénévoles et scientifiques sauvent les oisillons désorientés par les lumières des villes.
Radio-Canada / Paul Daly

Un texte de Patrick Butler Photographies par Paul Daly

L’oisillon noir et blanc semble tomber du ciel, plongeant vers la plage et heurtant un rocher. Sonné, le bébé macareux moine se relève en titubant.

Le petit perroquet de l’Atlantique Nord tente de s’envoler, mais ses ailes sont trop courtes, et son corps, trop costaud. Pour y arriver, il aurait besoin de courir sur l’eau ou de se jeter d’une falaise. En pleine nuit, sur ce territoire plat et rocheux, il est coincé.

Dans les communautés près de la réserve écologique de Witless Bay, dans l’est de Terre-Neuve, des chutes comme celle-ci se succèdent au mois d’août. Des centaines de milliers de macareux moines sortent de leur terrier pour la première fois. Au moment de leur vie où ils sont le plus vulnérables, soit la nuit où ils apprennent à voler, ils sont attirés par les lumières vives des villages. On les retrouve étourdis sous les lampadaires, dans les rues et près des maisons.

L’activité humaine les rend vulnérables – ils deviennent des cibles faciles pour les renards et les chats. Certains meurent de faim. Toutefois, une équipe de résidents et de scientifiques essaient de corriger le tir. Munis de filets à papillons, de gants et de casiers à homards transformés en cages, ces membres de la patrouille qu’on nomme la Puffin Patrol (la patrouille des macareux moines) ont au fil des ans rescapé plus de 4000 oiseaux.

Suzanne Dooley assise dans un véhicule.
Paul Daly
Photo: Suzanne Dooley est la responsable de l’organisation de la patrouille depuis plus de 10 ans.   Crédit: Paul Daly

Un piège lumineux

C’est une nuit fraîche de la fin août. Au volant de son véhicule utilitaire sport (VUS), Suzanne Dooley sillonne les rues de Witless Bay, commençant à la plage et se dirigeant vers le quai. Son téléphone sonne. Un appel vient d’être reçu au quartier général des patrouilleurs. Un macareux a été repéré dans un quartier résidentiel, près d’un ruisseau.

C’est parti, annonce celle qui dirige la Puffin Patrol. Le ciel est couvert et, dans l’obscurité de la voiture, son gilet orange vif, sa casquette de Star Wars et ses cheveux bouclés sont à peine visibles. J’espère qu’on a tous apporté nos bottes! ajoute-t-elle, en regardant son coéquipier, Steve Duffy, assis sur la banquette arrière.

En se dirigeant vers le lotissement, Suzanne Dooley pointe du doigt les endroits où elle a déjà ramassé des oisillons : sous les lumières de l’usine de transformation de poisson, près du dépanneur et dans une piscine extérieure. Chaque endroit est bien éclairé, un peu trop bien éclairé même; un piège potentiel.

« Des gens me demandent parfois pourquoi ils trouvent tellement de macareux devant leur maison, raconte Suzanne Dooley. Je leur dis : "Votre maison a l'air d'un sapin de Noël!" »

— Une citation de  Suzanne Dooley

Des biologistes tentent d’expliquer le phénomène à l'aide de diverses théories, comme l’indique Taylor Brown, chercheuse au doctorat à l’Université Trent. Celle qui étudie la relation entre la pollution lumineuse et les chutes d’oiseaux a passé le mois d’août à observer les macareux sur des plages de Witless Bay avec ses jumelles de vision nocturne.

Photo: Les macareux sont des oiseaux marins qui ont une forte personnalité.   Crédit: Paul Daly

Selon Taylor Brown, les bébés macareux pourraient associer la lumière de l’entrée du terrier à la nourriture qui leur est apportée. Ils pourraient aussi chercher à manger des poissons bioluminescents. Toutefois, la théorie la plus fréquemment rapportée est que les oisillons sortant du nid essaient plutôt de suivre la lumière des étoiles et de la lune.

La plupart des gens tiennent à cette théorie, parce qu’on ramasse davantage de macareux pendant la nouvelle lune , explique Taylor Brown, qui s’est jointe à la patrouille en 2021.

Pollution lumineuse en croissance

En arrivant dans le lotissement, Suzanne Dooley stationne son VUS sur le bord d’une rue tranquille. Ça, c’est l’étape numéro 1, indique-t-elle. Les gens sont parfois si énervés quand ils voient un oisillon qu’ils oublient même de stationner leur voiture.

Son coéquipier, Steve Duffy, un biologiste du Service canadien de la faune, allume sa lampe frontale et débarque. Il scrute un fossé, filet à la main, mais ne voit rien. Le macareux s’est peut-être caché. L’équipe est peut-être arrivée trop tard.

Ça arrive, affirme Suzanne Dooley. Parfois, c’est comme si les macareux nous tombent dessus. Tu conduis ta voiture et, tout à coup, il y a un oiseau devant toi. À d’autres moments, elle traverse et retraverse la région pendant des heures sans trouver un seul macareux.

Le secteur qu’elle surveille – sept villages longeant l’océan Atlantique – a connu une croissance rapide dans la dernière décennie. La population de Witless Bay, une communauté située à seulement 30 minutes au sud de Saint-Jean, a atteint 1640 habitants en 2021, un bond d’environ 40% en 10 ans.

Pour Suzanne Dooley, native de la région, le miniboom immobilier qui en a résulté suscite un certain malaise. Elle trouve ces jours-ci des macareux dans des quartiers qui n’existaient pas quand son fils de 9 ans est né. S’il y a plus de monde et plus de maisons, il y a plus de pollution lumineuse, souligne-t-elle.

Si la population a augmenté, les rangs de la patrouille ont également explosé. De 800 à 1200 bénévoles s’y joignent annuellement – une charge de travail imposante pour Suzanne Dooley, qui gère la logistique de l’équipe depuis 2011. Il a fallu nous mettre des limites, en fait. On demande maintenant aux gens de s’inscrire. Il y avait trop de monde.

En temps normal, l’équipe peut sauver des centaines d’oisillons en quelques semaines seulement, mais cette année, elle n’a pas les mêmes moyens. Elle se limite à une poignée de scientifiques alors que la grippe aviaire décime des colonies d’oiseaux dans l’est du Canada. Par précaution, seuls quelques spécialistes peuvent toucher les oisillons.

La carcasse du macareux mort sur des roches de plage.
Un macareux moine vraisemblablement mort de la grippe aviaire, sur la plage de l’île Great, dans la réserve écologique de Witless Bay, en juillet 2022. Photo : Radio-Canada / Paul Daly

La décision, prise quand les premiers cas de grippe ont été décelés chez les macareux, a provoqué la colère chez certains bénévoles qui avaient planifié un voyage à Terre-Neuve pour aider aux efforts de sauvetage.

« Des fois, il faut rappeler aux gens que ce sont des efforts de conservation. Ce n’est pas un événement qu’on organise pour les touristes. »

— Une citation de  Suzanne Dooley

En même temps, je vois des enfants qui comprennent pourquoi on est ici, des petits défenseurs de l’environnement. […] Il y a des gens que j’ai rencontrés pendant qu’ils étaient au secondaire, qui ont maintenant leurs propres enfants ou qui sont maintenant à l’université, et ils continuent de venir nous aider avec leur famille. Ça, c’est beau, précise-t-elle.

Photo: C’est Juergen Schau, surnommé le Puffin Man par plusieurs résidents de Witless Bay, qui a lancé l’idée de sauver les oisillons macareux en détresse.   Crédit: Radio-Canada / Paul Daly

Le Puffin Man

L’idée d’aller à la rescousse des bébés macareux moines de Witless Bay est née chez un couple allemand en 2004. Perturbés par les carcasses qu’ils trouvaient près de leur résidence saisonnière – une oasis rurale achetée sans trop y réfléchir pendant un séjour à Terre-Neuve –, Juergen et Elfie Schau passent à l’action. Ils se procurent des filets, des gants et des lampes de poche, puis recrutent des enfants du quartier.

Il n’y avait pas de guide à suivre. On improvisait. On faisait ce que le cœur nous disait, explique Juergen Schau dans son garage, une structure qui a servi de centre des opérations dans les premières années de la patrouille. Il déborde de casiers à homards et de filets, mais aussi de photos de patrouilleurs et de macareux.

Je lisais que dans certains pays scandinaves, et en Islande, les résidents sauvent des macareux moines qui deviennent désorientés la nuit, et les remettent en liberté le lendemain, raconte l’ancien cadre au sein de Sony. Âgé de 77 ans, il a côtoyé pendant des années les plus grandes vedettes du cinéma – dont Julia Roberts, Jack Nicholson et Will Smith. Je me suis dit : "Pourquoi ne pas l’essayer ici?"

Juergen et Elfie Schau assis sur un banc à l'extérieur.
Les Schau ont passé le flambeau de l’organisation de la patrouille à Suzanne Dooley en 2011. Photo : Radio-Canada / Paul Daly

Quand l’histoire de la patrouille est finalement sortie dans les médias, les Schau ont été inondés d’appels. Leur garage débordait de macareux. Souvent, des véhicules remplis de bénévoles voulant intervenir en renfort les attendaient devant leur maison.

On recevait par moments de 80 à 100 oiseaux en une nuit. Il y avait des gens qui venaient cogner à la porte pendant qu’on dormait, raconte Juergen Schau, en riant, la tête dans les mains. Je recevais des appels à 2 h du matin de gens qui me disaient : "Puffin Man! On a un oiseau ici!". Je me réveillais, je cherchais mes boîtes et je descendais, un peu comme le Dr Dolittle.

Si les efforts des Schau ont intéressé les médias, ils ont aussi soulevé l’ire des biologistes. Le couple allemand ignorait qu’au Canada, il leur fallait un permis pour manipuler les oiseaux sauvages.

Un jour, la police et le Service canadien de la faune se sont présentés chez nous pour nous dire qu’on n’avait pas le droit de toucher les oiseaux, se rappelle le Berlinois, fronçant les sourcils derrière ses lunettes rondes. En fin de compte, cette intervention des autorités a été un mal pour un bien. Peu de temps après, le couple s’est entendu avec Suzanne Dooley et l’organisme pour lequel elle travaille, la Société pour la nature et les parcs du Canada, qui ont pris le relais et régularisé les activités de la patrouille en 2011.

La charge de travail était devenue trop importante, reconnaît Juergen Schau, qui ne participe plus aux patrouilles, mais garde encore un filet et un casier à homards dans sa voiture. Juste au cas où, précise-t-il. J’ai encore envie d’y aller avec eux, mais j’ai passé le flambeau et j’en suis fier.

Photo: La réserve écologique de Witless Bay est celle qui dispose de la plus imposante colonie de macareux moines au Canada.   Crédit: Radio-Canada / Paul Daly

Une colonie à risque

Les quatre îles de la réserve écologique de Witless Bay sont si proches de la côte que, la nuit, quand les oiseaux sont endormis, on peut y entendre les voitures. En bateau pneumatique, le professeur adjoint en psychologie Pierre-Paul Bitton peut, lui, se rendre à la réserve en une dizaine de minutes.

C'est vraiment magique, estime le chercheur à l’Université Memorial, qui fait le taxi pour ses étudiants tout au long de l’été. Le nombre d'oiseaux est spectaculaire, explique-t-il, au moment où une centaine de macareux décollent au-dessus de sa tête. Au total, 300 000 couples de macareux et leur bébé habitent la réserve pendant l’été.

C'est un petit animal qui fait environ 450 grammes, mais c'est tout de la viande, c'est du muscle, c'est très, très fort. C'est beaucoup de personnalité. Bon, ils aiment ça, mordre. Nous, pour les capturer, il faut mettre le bras dans le nid, dit Pierre Paul-Bitton, qui s'est lui-même déjà fait mordre.

Impossible donc de ne pas remarquer l’ambiance frénétique des colonies très denses. Les oiseaux se succèdent et ne cessent de se lancer des falaises; ils plongent dans l’eau pour attraper les capelans, petits poissons de l’Atlantique mangés par les macareux, mais aussi par les baleines et les morues. Toutefois, depuis le printemps, l’influenza aviaire frappe plusieurs colonies à Terre-Neuve, et les macareux n’y échappent pas.

Plus forte est la densité [de la population d’oiseaux], plus il y a le potentiel d'infecter d'autres individus, explique Pierre-Paul Bitton, qui étudie depuis quatre ans les interactions des macareux entre eux. La grippe aviaire se propage par tout ce qui est matières fécales. Si on a une forte densité et des animaux qui défèquent sur le terrain, les animaux peuvent marcher dessus, ou c'est dans l'eau.

Certaines espèces en ont souffert plus que d’autres à Terre-Neuve. Des milliers de fous de Bassan et de guillemots sont morts, mais les conséquences de la grippe sur les macareux sont pour l’instant moins précises.

On sait qu’il y a eu des résultats positifs, alors on sait que ça touche la population de macareux, mais on ne sait pas dans quelle mesure, parce que la situation évolue rapidement, affirme la biologiste du Service canadien de la faune Sabina Wilhelm, l’une des rares personnes autorisées à toucher les macareux pendant les patrouilles cette année.

Chaque moment qu’on a pour observer ces oiseaux, que ce soit près de la colonie ou à des kilomètres de celle-ci, nous permet d’avoir plus de données et de surveiller la présence de la grippe aviaire, ajoute Sabina Wilhelm, qui a mesuré et bagué des centaines de macareux ramassés par la patrouille, depuis 2011.

Un oisillon dans les mains d'une personne.
Les oisillons quittent le nid, la nuit, entre 40 et 80 jours après leur naissance. Photo : Paul Daly

Même si la patrouille ne compte cette année qu’un nombre restreint de personnes ramassant les macareux sur le terrain, elle demande un engagement important de la part de la population de toute la région pour réduire la pollution lumineuse.

Chaque année, à l’aide d’affiches et de dépliants, la patrouille demande aux résidents et aux entreprises de fermer le plus possible les lumières au mois d’août. On est tout le temps en train de le rappeler aux gens, explique Suzanne Dooley. On a des gens qui éteignent systématiquement leurs lumières, et on en a d’autres qui l’oublient ou qui ignorent les risques.

Selon Sabina Wilhelm, les efforts de sensibilisation de la patrouille ont pris de l’ampleur sous la direction de Suzanne Dooley. Suzanne a pu aller un peu plus loin, aller vers les conseils municipaux, les entreprises et les fournisseurs d'électricité pour les sensibiliser aux effets des lumières, souligne-t-elle. Ça me rend tellement contente de voir l’évolution de ce programme, ajoute la chercheuse, émue.

Photo: L’un des moments clés de la patrouille est l’envol des oisillons.  Crédit: Gracieuseté/Suzanne Dooley

Une cérémonie d’adieu

La cérémonie de remise en liberté des macareux est la dernière étape de chaque mission de la patrouille – un événement qui fait la fierté des résidents et qui peut accueillir des centaines de spectateurs.

Je suis arrivée à la plage, un matin. C’était la fin de semaine de la fête du Travail. J'avais trois macareux dans ma voiture, mais il y avait déjà 92 personnes qui m’attendaient sur la plage, raconte Suzanne Dooley.

Suzanne Dooley tient un oisillon. Elle est accompagnée d'une jeune fille.
Les enfants sont très enthousiastes de prendre part à la patrouille des macareux, selon Suzanne Dooley. Photo : Gracieuseté/Suzanne Dooley

Le rituel se déroule ainsi : un patrouilleur sort les bébés macareux des casiers à homards alors que les gens font la queue dans l’espoir d’en tenir un à remettre en liberté. Un autre coéquipier, habillé en cuissardes, patauge dans l’océan. Il s’assure que les macareux s'envolent vers la mer, tout en surveillant la présence d’oiseaux de proie.

Un par un, les oiseaux sont jetés en l’air. Plus d’un lancer peut être nécessaire, mais tous les oiseaux finissent par se diriger vers le large.

« Tu ne peux pas imaginer le sentiment de bonheur pur que ça donne aux gens. »

— Une citation de  Juergen Schau

En temps normal, les oisillons sont gardés pendant la nuit au quartier général de la Puffin Patrol, qui les bague, les mesure et les relâche le lendemain matin. Cette année, les macareux sont ramassés et remis en liberté la même nuit afin de limiter les contacts et la propagation de la grippe aviaire. Les cérémonies publiques sont, quant à elles, suspendues.

Suzanne Dooley espère qu’elles seront de retour dans un proche avenir – et que les bénévoles pourront bientôt l’accompagner sur le terrain.

Je me rappelle du moment où j’ai vu les colonies d’oiseaux pour la première fois. Je me suis dit que je voulais protéger l’environnement et que je voulais faire changer les choses. Faire partie de la Puffin Patrol et me donner à fond, ça en fait partie, explique Suzanne Dooley. C'est à cause de nous que les macareux se retrouvent ici. On a l’obligation de leur donner une deuxième chance.

Photo: Des chercheurs se rendent à l’île Great pour observer la colonie de macareux moines.   Crédit: Radio-Canada / Paul Daly

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