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Encore plus d'histoires

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Le chasseur de tempêtes, Don Jardine.
Radio-Canada

Texte : Laurent Rigaux Photographies : Shane Hennessey et Don Jardine Illustration : Emilie Robert

17 janvier 2022. Don Jardine enfile ses bottes d'hiver et s'habille chaudement. Armé de raquettes, de deux appareils photo, d'eau et de vivres, il prend la route avec son 4x4 direction North Lake, port de pêche situé à la pointe est de l'Île-du-Prince-Édouard.

Il fait bien froid lorsqu'il part de Charlottetown ce lundi matin là et le vent souffle. Ces conditions n'ont pourtant rien à voir avec celles de l'avant-veille, lorsqu'un blizzard a déferlé sur la province insulaire, provoquant une onde de tempête sur le littoral nord.

Le sexagénaire sait ce qu'il trouvera dans ce coin de l'île. Quand ça vient du nord-est, c'est ici que ça tape le plus fort.

Imaginez un chasse-neige dans le fossé, des camions coincés sur des routes transformées en patinoires, certaines portions bloquées par des montagnes de poudreuse et des dizaines de lignes électriques détruites, et vous aurez un bon aperçu des dégâts causés par cette « tempête de neige emblématique de l'Île-du-Prince-Édouard », telle qu'il la décrit.

C'est la deuxième tempête du mois, après celle des 7 et 8 janvier, sorte de répétition générale avant le coup de grâce. De la neige, beaucoup. Du vent, énormément. Sur le trajet, il mitraille, ne perd aucune miette.

Un banc de neige devant une maison à Brackley après la tempête de la mi-janvier.
Don Jardine
Photo: Un banc de neige devant une maison à Brackley après la tempête de la mi-janvier.  Crédit: Don Jardine

Il est comme ça, Don. Il documente les tempêtes. Il collecte les données en provenance de dizaines de stations météo, sort « dès que possible » pour photographier les dégâts, et prend le temps de parler aux habitants, de recueillir leurs histoires. Objectif : dresser la carte d'identité du phénomène et en faire le récit sur son blogue. Statistiques, photos et histoires sont les pièces du casse-tête qu'il assemble depuis plus de 10 ans, avec l’ambition de montrer que le climat insulaire change pour de bon.

À 8 h le matin du 15 janvier, un total de 26 cm de neige s'était accumulé à cause de la tempête à Winsloe South et il soufflait toujours fort, créant des conditions de blizzard. À 16 h, il y avait 16,5 cm supplémentaires qui étaient tombés, pour un total de 42,5 cm en fin d'après-midi, et il neigeait encore légèrement, avec des vents violents soufflant à 80 km/h dans certaines régions, écrit-il sur son blogue.

Une plage
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: Capture d'écran de NORTH LAKE (plage)  Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

La côte fracassée

Un spectacle de désolation gelée s'étale devant ses yeux lorsqu'il arrive à North Lake. Des amoncellements de bois flotté se sont échoués sur les digues, jetés là par le déferlement des vagues comme un vulgaire jeu de mikado.

Une plage.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: Les tempêtes venant du nord de la province déversent des quantités importantes de bois sur les côtes.   Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

Le port est recouvert de glace et la dune située à côté est gravement endommagée. Les rafales ont atteint plus de 105 km/h et le niveau de la mer, glacée et démontée, a dépassé celui du quai pendant près de 9 heures, selon l'enregistrement du marégraphe installé là.

Sheila Eastman, gestionnaire du port depuis plus de deux décennies, s'en souvient parfaitement, près de trois mois plus tard. C'est la pire tempête que j'ai vue, affirme la responsable, le regard préoccupé derrière ses lunettes.

Elle connaît Don depuis une quinzaine d'années. Il est là toutes les six semaines, dit en plaisantant la gestionnaire. Son travail de documentation est essentiel, selon elle. On a le savoir local, mais c'est important que ce soit archivé dans un endroit qui sera toujours là, dit-elle en référence à l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard (UPEI), où travaille le passionné, au sein du laboratoire du climat.

C’est le rôle que j’essaie de jouer, ajoute Don. J’ai du contexte de la part des habitants et je connais les scientifiques à l’UPEI. J’essaie de couvrir les deux côtés, d’être un intermédiaire, car les scientifiques ne sortent pas toujours parler aux gens.

Un quai enneigé.
Don Jardine
Photo: Un quai enneigé.   Crédit: Don Jardine
Une plage et des éoliennes.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: Capture d'écran de DRONE_NORTH LAKE (5)  Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

À l'aube du printemps, le ciel est d'un bleu aveuglant et le golfe est calme. La dune, elle, est toujours ravagée. Sheila Eastman la montre du doigt et dessine dans l'air l'ancienne crête afin que l'on prenne la mesure de ce qu'il s'est produit durant l'onde de tempête.

On arrive un jour comme aujourd’hui, on se dit : ''Wow! Quelle belle plage!'' Mais en janvier, les vagues frappaient le haut de la dune. C’est difficile à imaginer, mais c’est ce qui est arrivé, raconte Don Jardine.

Une femme sur la plage.
Des dizaines de stations météorologiques ont été installées par l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard, notamment dans les ports.Photo : Radio-Canada / Shane Hennessey

Les quantités industrielles de sable balayées par les vagues ont modifié la morphologie de la plage, une partie allant jusqu'à obstruer le chenal par l'effet des courants. Ce couloir étroit et peu profond est la seule voie de sortie vers la mer pour les 90 capitaines que compte le port. L'ensablement les laisse à la porte.

Le dragage de 9000 m3 de ce sable a déjà coûté 250 000 $ à l'autorité portuaire, sans compter les 300 000 $ dépensés pour dégager les débris çà et là. L'eau qui s'est engouffrée dans les bâtiments a gelé, et les dommages infligés aux structures sont à peine en train d'être évalués.

Et on a été chanceux, parce que ce n'était pas la pleine lune, précise Sheila Eastman tout en faisant l'inventaire des dommages. Ça aurait été pire, s'écrie Don Jardine, soudain conscient que la marée n'était pas au plus haut.

Même si ce scénario ne s'est pas produit, ces deux tempêtes ont probablement fait plus de dégâts sur la côte que tout ce que j’ai vu en 20 ans, affirme la gestionnaire en soupirant. En janvier, la glace de mer, qui agit comme un écran de protection contre les événements extrêmes, n'était pas encore formée. Elle arrive désormais de plus en plus tard au cours de l'hiver en raison des changements climatiques.

Sheila Eastman nous emmène sur la jetée, puis sur le quai, où s'affairent des pêcheurs prêts à partir en mer taquiner le crabe des neiges.

Un port vue d'en haut.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: Le port de North Lake, au nord-est de l'Île-du-Prince-Édouard, est le deuxième plus important de la province. On distingue le chenal qui permet aux bateaux de sortir en mer, et la dune endommagée, à droite.   Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

Si chaque bateau compte deux personnes, en plus du capitaine, c'est la vie de 270 familles qui dépend du port, calcule rapidement Sheila, qui a du mal à se projeter dans l'avenir étant donné ces événements extrêmes qui surviennent à répétition. À quoi ressemblera leur réalité dans 10 ans? Elle ne le sait pas. Ce qu'elle sait, par contre, c'est que « quelque chose doit changer » afin que les bateaux puissent continuer à entrer au port et à sortir en mer.

La tâche semble impossible, devant le volume « terrifiant » de sable qui bouge à chaque tempête – C'est énorme, c'est massif, estime Don.

Une femme sur une plage pointe du doigt vers un étendu d'eau.
La gestionnaire du port de North Lake, Sheila Eastman, est fataliste quand à l'érosion de la dune qui jouxte le port.Photo : Radio-Canada / Shane Hennessey

Quand on va voir les gens pour leur dire qu'on a un problème avec le sable et qu'on a besoin d’aide, ils répondent : "C'est juste du sable, il est à sa place." Non, il n'est pas à sa place! déplore la gestionnaire. Elle pense que les décideurs ne « réalisent pas » la masse de travail qu'il y a à faire sur tous les ports de l'île.

« Si on peut avoir des images, des preuves, comme cette dune emportée, les décideurs ont les faits dont ils ont besoin pour prendre de bonnes décisions. C'est ça que j'essaie de faire. »

— Une citation de  Don Jardine
Des bateaux vue d'en haut.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: À la mi-janvier 2022, les bateaux étaient encore à quai dans le port de Souris.   Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

Ports en péril

C'était un jour épouvantable, un vrai bordel à nettoyer, soutient Andy Daggett. Le port de Souris, situé à une vingtaine de kilomètres de North Lake, a aussi été touché par les tempêtes hivernales de janvier. Tout le quai était recouvert d'un mélange de glace et d'eau.

Le responsable de l'autorité portuaire – dont dépendent un port de pêche, une marina et différentes industries – craint qu'avec la montée du niveau de la mer et l’intensification des tempêtes, les bateaux ne se retrouvent un jour sur le quai. Cet hiver, ils n'étaient heureusement pas amarrés.

Andy Daggett parle. Beaucoup. Il agite les bras pour illustrer l'étendue des dégâts qu’il a subis trois mois plus tôt – C'était comme une rivière qui descendait le quai. Il évoque le réseau d'assainissement, sous-dimensionné et incapable d'absorber autant d'eau d'un coup. Il imagine les travaux qu'il faudrait mener pour surélever le port, d'où partent également les traversiers vers les Îles-de-la-Madeleine.

Deux hommes sur un quai.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: Andy Daggett, responsable du port de Souris, évoque avec Don Jardine les travaux qu'il faudrait mener pour assurer la viabilité de l'activité de pêche à long terme  Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

Aujourd'hui, on peut gérer [la situation]. Dans 10 ans? On sera peut-être encore capable de la gérer. Mais dans 20 ou 30 ans? Qu'est-ce qu'on a besoin de faire maintenant pour être prêt et ne pas être dépassé? se demande-t-il, inquiet pour l'avenir de la pêcherie, qui fait vivre des générations.

Tôt ou tard, le gouvernement fédéral devra décider combien de ports il peut maintenir, croit Don.

Un homme devant une installation électrique.
Des dizaines de stations météorologiques ont été installées par l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard, notamment dans les ports.Photo : Radio-Canada / Shane Hennessey
Un homme assis sur le bord d'un quai.
Radio-Canada / Shane Hennessey

Don profite de son passage pour inspecter la station météo installée à l'arrière des bureaux de l'autorité portuaire. Équipée d'un marégraphe, elle permet de transmettre quasiment en direct des données à l’UPEI via le réseau cellulaire. Et comme à North Lake, les paramètres indiquent que le port était littéralement sous l'océan pendant quelques heures.

Ces renseignements permettent, aux yeux d'Andy Daggett, de se faire une idée de l'évolution des changements. Est-ce que c’est graduel ou exponentiel? C’est crucial! Si c’est graduel, on peut faire les choses progressivement, mais si c’est ce qu’on voit dernièrement…, dit-il en soupirant, sans finir sa phrase.

Quand il évoque le travail de Don, le responsable a le regard qui s'illumine : C'est son bébé, sa passion. Il nous envoie les informations sur ce qu’il se passe. Si vous cherchez du financement pour des travaux, ça aide d’avoir quelque chose pour vous appuyer, d’avoir les histoires, les photos et les données scientifiques.

Un homme sur un quai.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: Don et son appareil photo, deux inséparables.  Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

Pas un casse-cou

Don Jardine est mordu de météo depuis toujours. Durant son enfance sur une ferme près de Summerside, la deuxième ville en importance de l'île, les discussions sur le temps qu'il fait font partie du quotidien.

Beaucoup de nos industries sur l'île sont dépendantes de la météo, souligne-t-il, citant l'agriculture, la pêche et le tourisme.

Après un baccalauréat en géologie obtenu en 1979 à l'Université de Fredericton, au Nouveau-Brunswick, il travaille pour le gouvernement provincial plusieurs décennies comme spécialiste de la ressource en eau, puis comme directeur de la prévention de la pollution.

En 2009, tout change.

Il fonde alors sa société de conseils et travaille pendant trois années sur des projets d'adaptation aux changements climatiques, ainsi que sur des évaluations de la vulnérabilité de certaines municipalités.

À cette même période, il décroche aussi un contrat avec l’UPEI pour l'installation et le suivi de stations météorologiques. C'est là que débute son travail de documentation des tempêtes.

Un homme et son appareil photo.
Don Jardine possède plusieurs appareils photographiques et plusieurs objectifs afin d'être paré à toute éventualité lors de ses sorties pendant ou après une tempête.Photo : Radio-Canada / Shane Hennessey

Une image vaut 1000 mots, et Don Jardine a des milliers de photos en banque, certaines ornant les murs du Laboratoire du climat de l’UPEI. Hélas, il n’en a aucune du cœur du blizzard qui a frappé les ports de North Lake et Souris à la mi-janvier. C'était une nuit déchaînée. On ne voyait rien, rappelle Andy Daggett. C'était un voile blanc, ajoute Don.

Ce dernier profite cependant de la moindre accalmie pour sortir, ce qui lui fournit son lot d'anecdotes à raconter, comme celle d’un orage survenu en juillet 2016. Pluie et éclairs s'abattent sur la province. On recense des routes coupées, des caves inondées et plus de 500 foyers privés d'électricité. La petite ville de Montague, où travaille alors Andy Daggett, est particulièrement touchée.

Ce dernier et Don sont pris d’un fou rire en repensant aux gens qui « faisaient du kayak dans le fossé bordant la route » et à la douzaine de poubelles qui sont passées devant leurs yeux, dévalant les flots jusque dans le golfe.

« En gros, on avait perdu la rue. »

— Une citation de  Andy Daggett

Des histoires comme celles-là, Don en raconte à la pelle. Lorsqu’il repense aux tempêtes hivernales ou post-tropicales, aux ouragans, pluies et orages des dernières années, il est intarissable.

À la fin de décembre 2010, à Oyster Bay Bridge, au nord de la province, il traverse un pont alors que les vagues frappent sa voiture. Trente minutes plus tard, le pont est fermé par crainte que les fondations ne lâchent.

Une route sous l'eau.
Le 21 décembre 2010, le pont qui mène à Oyster Bay Bridge est fermé à la circulation, en raison des dommages causés par une tempête.Photo : Don Jardine

Le même jour, il circule le long d'une falaise entre Rustico et Cavendish pendant une forte pluie avec de hautes vagues. Lorsqu'il sent des roches atteindre son auto, il se dit que c'est peut-être dangereux ici.

Un bord de mer.
Le 21 décembre 2010, la mer est déchaînée entre Rustico et Cavendish.Photo : Don Jardine

Il jure ne pas être un casse-cou. Les tempêtes de neige sont très dangereuses, les ouragans aussi. Je suis très prudent lorsque l'eau inonde les routes, quand l'eau n'est pas censée être là, affirme-t-il.

Don, chasseur de tempête? Il sourit quand on lui pose la question. Je ne suis pas aussi fou que ceux aux États-Unis, mais j'aime documenter les tempêtes, les dégâts qu'elles font, répond-il, avant d'ajouter : Mais pour cela, il faut sortir tôt.

Quand Don prend la route, au lendemain du passage de Dorian, le lundi 9 septembre 2019, les dégâts sont considérables.

L'ouragan, reclassifié en tempête post-tropicale à son arrivée dans les Maritimes, a frappé les Bahamas quelques jours plus tôt, semant mort et chaos.

Pendant plusieurs jours, Don arpente la province de long en large et prend des photos pour que la mémoire ne s'efface pas. Bâtiments détruits, toits soufflés, routes emportées; Dorian laisse derrière lui pour plus de 17 millions de dollars de dégâts dans la province.

Les arbres aussi souffrent du passage de la tempête. Dans le parc national insulaire, 80 % de ceux du secteur Cavendish tombent sous les coups de boutoir de Dorian. Les beaux peupliers de Joseph MacIsaac, habitant de St. Peters Bay, n’y résistent pas non plus.

Un immense arbre.
Radio-Canada / Shane Hennessey
Photo: L'un des derniers arbres sur le terrain de Joseph MacIsaac. Ce dernier prévoit de le couper, car l’arbre menace de tomber sur la propriété voisine.   Crédit: Radio-Canada / Shane Hennessey

Les arbres spaghettis

Quand on rencontre Joseph MacIsaac, deux ans et demi après le passage de Dorian, il ne reste que deux arbres sur sa propriété, dont un châtaignier.

Six sont tombés le 8 septembre 2019. Joseph raconte les événements de ce jour-là avec un vocabulaire coloré. Alerté par le bruit du déracinement des arbres, il était sorti voir ce qu'il se passait sur son terrain. Ce n'était pas un cri, ce n'était pas un bruit de train, c'était comme 1000 lions en train de rugir, explique-t-il. Je ne sais pas si vous avez déjà entendu un lion rugir? Moi, je suis allé dans quelques zoos, ajoute-t-il, le plus sérieusement du monde.

Outre le bruit fracassant, ce dont il se souvient, c'est le sol qui respirait de haut en bas, et les branches des arbres qui tournoyaient, comme des spaghettis.

C'était plutôt intense, déclare-t-il, tout en cherchant un mot pour décrire ce vent qui tourbillonnait de partout.

— Cyclonique, lui répond Don.
— Cyclonique? C'est ça, le mot? OK, donc c'est ça que c'était!

Retourné à l'intérieur, après avoir entendu un énième « smash » et un autre « bang », il a senti les vibrations du dernier arbre qui tombait.

Sur une ancienne photo, l'homme d'humeur bonhomme indique la dizaine d’arbres qui poussaient fièrement autour de l'ancienne maison de ses parents, dont on aperçoit la belle véranda. Installée face à la baie, la propriété a été reconstruite par Joseph et sa femme quand ils l'ont rachetée. L'ancienne avait 22 fenêtres, « c'était trop », raconte-t-il en souriant derrière sa moustache et ses lunettes noires.

Don a rencontré Joseph en 2014, lorsqu’il a installé une station météorologique dans le point de collecte de déchets où ce dernier travaillait, à quelques kilomètres de là, à Dingwell Mills.

Deux hommes.
Joseph MacIsaac a ressorti une vieille photo de la maison familiale pour la montrer à Don Jardine. On peut y voir tous les arbres qui ont plus tard été balayés par Dorian. Photo : Radio-Canada / Shane Hennessey

Chez les MacIsaac, la météo est une affaire de famille. Joseph connaissait le travail de Don avant même de le rencontrer, grâce à des articles de presse ou à des reportages. Son père, ancien garde-côte, racontait déjà ses propres histoires de tempêtes au passionné.

Ces récits, comme d'autres, alimentent le portrait que Don Jardine fait des tempêtes insulaires.

« C’est très important, parce que si on ne montre pas les images, si on ne raconte pas les histoires, les gens ne comprennent pas. »

— Une citation de  Joseph MacIsaac

Il y en a même qui n'y croient pas! renchérit Don, expliquant que le visuel est, pour certaines personnes, plus facile à digérer. Beaucoup de gens disent que le climat, ce sont des nombres et des graphiques, mais des images, des histoires, parfois c’est la chose la plus facile pour comprendre la météo, poursuit Joseph. C’est une autre façon de voir le climat, c’est le climat à travers les histoires!

Don et Sheila sur la plage.
Radio-Canada
Photo: Don et Sheila sur la plage.  Crédit: Radio-Canada

Les pièces du casse-tête

Parfois, les conséquences des tempêtes sont tellement dévastatrices pour les résidents qu'il leur est difficile d'en parler.

En ce jour d'avril, après avoir quitté Joseph, Don se gare devant une petite maison, de plain-pied et coquette, dans les environs de St. Peters Bay. On y voit des murs rouges et quelques arbres à proximité. Trois personnes s'affairent, car selon Don, ils ont subi des dommages à la suite d’une forte pluie à la mi-février.

En s'approchant, on mesure l'ampleur de la catastrophe pour la famille qui vit là. Les murs de la cave se sont effondrés vers l'intérieur, révélant un trou béant sous la maison, dont les fondations sont devenues instables.

La pluie a poussé la famille à évacuer son logis. Une fois de retour, celle-ci a eu une vision d'horreur : 2,5 mètres d'eau dans le sous-sol, ainsi que chaudière, pompe à eau et réservoir d'eau détruits. La nuit précédente, avec un refroidissement éolien de -30, les tuyaux avaient gelé.

L'homme qui devait témoigner n'en a pas la force. On le voit, visage baissé, appuyé sur un arbre. Il nous adresse un regard furtif et nous demande de partir. Cela fait plus de 15 ans que lui et sa famille vivent là, et ils n'avaient eu de l'eau dans la cave qu'une seule fois auparavant, selon les informations que Don avait réussi à récolter avant de venir sur place.

L’intensité des tempêtes a augmenté ces 30 dernières années, comparativement à celles du siècle écoulé, explique-t-il. Quand on parle aux gens, je leur demande comment c’est, en comparaison avec ce dont ils se souviennent, quand ils étaient enfants. La plupart vont dire que c’est plus chaud, qu’ils voient des pluies plus fortes et plus d’ondes de tempête.

Un camion.
La tempête de neige des 14 et 15 janvier a endommagé des lignes électriques dans la province. Ici, les équipes de Maritime Electric réparent une ligne sur la rue Horne Cross, à Winsloe South, près de Charlottetown, le 17 janvier 2022.Photo : Don Jardine

Toutes ces histoires et toutes ces images confirment ce que montrent les données brutes qu'il agrège.

« Toute l'histoire se tient, c'est comme un puzzle. »

— Une citation de  Don Jardine

Joseph MacIsaac qui ne peut plus patiner sur la baie comme lorsqu'il était enfant. Sheila Eastman qui note que la glace de mer, ce « tampon » protégeant le rivage des tempêtes, ne vient plus aussi tôt qu'avant. Andy Daggett qui s'interroge sur la viabilité des activités de pêche dans son port.

C'est pour eux que Don travaille d'arrache-pied, pas pour convaincre la poignée d'irréductibles négationnistes climatiques qui subsiste selon lui dans la province.

J’aime aider les gens comme Sheila. Elle fait bouger les choses pour que les pêcheurs pêchent et puissent gagner leur vie, confie Don. Si elle va voir le gouvernement avec des images, elle peut dire : "Regardez! Ça arrive et c’est écrit par quelqu’un de l’université. Est-ce que vous avez quelque chose qui contredit ça?", poursuit-il.

Une plage.
La dune à côté du port de North Lake a été sérieusement entamée après le passage du blizzard des 14 et 15 janvier 2022. Photo : Don Jardine

Les données, les images et les histoires, c'est son triptyque. Ensuite, il couche le tout « par écrit pour qu'il y ait une archive ». Ceux qui en ont besoin, ingénieurs, agriculteurs, pêcheurs ou gérants de terrain de golf, peuvent ensuite s'en servir. À Rustico, par exemple, ses données relatives aux ondes de tempête ont poussé la municipalité à déplacer la station d'épuration du front de mer au sommet d'une colline.

Sur le blogue de Don, la pluie du mois dernier côtoie l'orage du 1er août 1900; les récits contemporains et ceux des générations précédentes s'entremêlent. Le gros blizzard de 1952, l'hiver de 1881 ou encore le récit d'une Britannique perdue lors d'une tempête de neige en 1852 font chacun l'objet d'un petit article documenté.

J'aime creuser dans le passé. Cela aide à convaincre les gens que notre climat change. On peut alors leur dire que des événements extrêmes se sont déjà produits, mais que leur nombre augmente en raison des changements climatiques, justifie-t-il.

Où Don trouve-t-il toutes ces histoires? Dans des carnets de notes d'époque, dans les archives de la province, sur microfilm ou en ligne. J'ai 13 000 archives météo dans ma base de données, explique-t-il, se disant féru d'Histoire. La première de ses archives remonte à 1534, lorsque Jacques Cartier a découvert l'île.

Alors qu'est-il, Don Jardine? Chasseur de tempêtes ou archiviste? Historien ou scientifique? Peut-être tout cela à la fois.

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