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Image : Une femme souriante et qui a les bras grand ouverts dans le milieu d'une rue.

Surmontant l’adversité, les séquelles de la colonisation et parfois leurs propres traumatismes, des Autochtones qui ont élu domicile dans le quartier de Vanier, à un jet de pierre du parlement canadien, ont su créer leur propre « nation ».

Pour ne laisser aucune femme dans la violence, aucun enfant dans la précarité, aucune personne dans la rue, ils ont tissé leurs propres réseaux d’entraide – pour et par des Autochtones – afin de bâtir une communauté unique, solidaire, où des membres des premiers peuples et des communautés métisses de partout au pays peuvent s’enraciner tout en partageant entre eux leur culture. Un lieu que les nouvelles générations peuvent réellement considérer comme chez elles elles aussi.

Image : Plusieurs rubans oranges accrochés à une clôture de métal.
Photo: Le parc Émond, juste en retrait du chemin Montréal, s’est transformé en mémorial improvisé après les découvertes de tombes anonymes près d’anciens pensionnats pour Autochtones.  Crédit: Radio-Canada / Andrew Lee

Des flammes sous la grisaille

Comme autant de petites flammes, la centaine de fanions orange qui ornent la clôture du parc Émond est immanquable, d’autant plus qu’il y a en toile de fond le ciel gris et menaçant d’une journée anormalement froide de juillet. On y trouve aussi des animaux en peluche, des jouets et quelques affiches encore relativement intactes en dépit des éléments.

D’autres petits morceaux de tissu orangé ont été accrochés aux rampes d’escalier d’une église, et sur ses marches se trouve une seule paire de petits souliers qui, malgré leur taille, éclipsent l’imposant bâtiment.

Normalement, la présence autochtone dans Vanier ne saute pas aux yeux, même si c’est dans ce quartier situé tout juste à l’est du centre-ville que résident la majorité des personnes métisses, inuit ou des Premières Nations d’Ottawa.

Mais la découverte de tombes anonymes près d’anciens pensionnats un peu partout au pays a marqué le voisinage et ses résidents. Çà et là battent au vent des t-shirts orange sur lesquels sont inscrits les bilans macabres des fouilles qui se sont multipliées d’un océan à l’autre au cours de l’été.

La présence d’un journaliste et de deux caméramans avec leur équipement ne manque pas d’attirer l’attention dans ce voisinage autrement tranquille. Timidement, une des curieuses s’approche. Shirley Tessier, qui demeure dans Vanier depuis 42 ans, se présente comme la créatrice du mémorial improvisé du parc Émond.

C’était très important pour moi, parce que ma mère est allée dans un pensionnat pour Autochtones en Colombie-Britannique, explique-t-elle, se disant étonnée du nombre de personnes dans le voisinage qui l’ont interrogée sur la signification de son monument de fortune.

J’ai apprécié leur curiosité. Par la suite, après en avoir parlé sur Facebook, des voisins sont venus ajouter des objets au mémorial, ajoute Shirley, visiblement touchée par la mobilisation des Vaniérois, Autochtones ou non.

La force d’une communauté

C’est d’ailleurs cette solidarité qui fait la force et le charme de Vanier, d’après Karl Raycraft, un grand gaillard d’origine mohawk qui nous interpelle lui aussi. Il est suivi de près par sa mère, une petite femme au regard perçant.

Tu n’aimes peut-être pas tous tes voisins, mais au moins, tout le monde se protège les uns les autres, peu importe ce qui arrive, souligne le trentenaire avec un brin de fierté pour le quartier qui l’a vu naître.

« Si tu vis dans une rue avec de bonnes personnes, tu n’as à t'inquiéter de rien. »

— Une citation de  Karl Raycraft, résident de Vanier

Les histoires de Karl et de Shirley ont leurs chapitres plus sombres. N’empêche que ces deux voisins estiment qu’ils peuvent compter sur leur communauté pour guérir et grandir.

Au fil des conversations avec Karl, on comprend rapidement pourquoi cet homme costaud semble inséparable de sa mère. La protection de la jeunesse s’est mêlée de ma famille. Ils ne voulaient juste pas que ma mère me garde, raconte-t-il avec une voix empreinte de colère et d’incompréhension. Une fois adulte, Karl a vécu une dizaine d'années dans la rue.

Un homme souriant tenant une cigarette dans une main et une pipe à fumer dans l'autre devant un balcon recouvert de rubans orange.
Après quelques années sans domicile fixe ailleurs à Ottawa, Karl Raycraft est heureux d’être revenu à Vanier, son quartier natal.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Karl souligne au passage qu’il n’a pas eu de démêlés avec la justice depuis cinq ou six ans, une réussite qu’il attribue au fait qu’il habite aujourd’hui près de chez sa mère pour s’occuper d’elle, au sein d’une communauté qui peut lui offrir toutes les ressources d’aide dont il a besoin.

J’ai fait des ateliers d’art au centre Wabano pour apprendre à fabriquer des colliers et des attrapeurs de rêves, et j’y allais pour manger aussi, relate-t-il. Ces activités lui ont aussi permis de rencontrer des aînés et d’autres membres de la communauté autochtone de Vanier.

Je suis une victime des rafles des années 60, et tout ce que je sais, c’est que je suis née en Colombie-Britannique. Je suis donc incapable de vraiment retourner voir l’endroit d’où je viens, avoue de son côté Shirley.

Elle est venue à Vanier quand elle n’avait que 18 ans, et en dépit des circonstances, elle a rapidement tissé des liens avec d’autres résidents de l’endroit, tant autochtones qu’allochtones.

Ici, c’est vraiment devenu chez moi, résume-t-elle sans la moindre hésitation, avant d’aller rejoindre deux de ses voisines, elles aussi attirées par le brouhaha du tournage dans leur petit parc.

Image : Vue panoramique du quartier Vanier à Ottawa.
Photo: Vanier se situe à quelques minutes seulement du centre-ville d’Ottawa.  Crédit: Radio-Canada / Michel Aspirot

Comme « sur la réserve »

Cachée derrière des lunettes de soleil et sous une casquette à l'effigie du Canadien de Montréal, Kahaseronhawis – qui se fait aussi appeler Lucie Gaspe – ne peut s’empêcher d’esquisser un petit sourire, malgré sa grande timidité, lorsqu’elle se remémore ses premiers jours à Vanier.

Je vivais seule pour la première fois. J’avais un peu peur et j’étais nerveuse. À ma deuxième journée ici, simplement en allant au dépanneur à deux coins de rue de chez moi, j’ai rencontré trois personnes autochtones, dont deux que je connaissais déjà, explique la sexagénaire mohawk qui a surtout grandi à Kanesatake, à l’ouest de Montréal.

« D’un coup, je me suis sentie vraiment à l’aise. Je me sentais dans ma communauté, comme si j’étais de retour "sur la réserve", comme on dit. Je me suis dit que j’allais maintenant appeler l’endroit Vanier First Nation. »

— Une citation de  Kahaseronhawis, « cheffe » de Vanier First Nation

L’expression s’est depuis répandue parmi les Autochtones de la région d’Ottawa. Ceux et celles qui connaissent le terme, y compris les gens qui n’habitent pas le quartier lui-même, sont unanimes : Vanier First Nation, ou la Première Nation de Vanier, est une manière de résumer simplement – et avec un peu d’humour – un sentiment d’appartenance complexe à cet endroit où sont concentrés des membres des premiers peuples et des communautés métisses.

Une femme souriante avec une casquette portant le logo de Canadiens de Montréal.
Kahaseronhawis est connue par plusieurs comme étant « la cheffe » de Vanier First Nation.Photo : Radio-Canada / Christian Patry

Au fil des discussions avec différentes personnes sur la signification de Vanier First Nation, certaines ont souligné que Kahaseronhawis était la cheffe de cette nation hors de l’ordinaire. Impossible, donc, de ne pas se tourner vers elle pour remonter aux origines de l’expression.

Si cette femme se montre d’abord réfractaire à discuter son statut bien particulier lorsqu’on frappe à sa porte pour décrocher une entrevue, elle laisse finalement tomber sa garde et rit de bon cœur quand elle se replonge dans ses souvenirs.

Je participais à une rencontre avec une cinquantaine de personnes autochtones, et il fallait se présenter un par un. C’était fastidieux, raconte l’aînée en riant un peu, perdant encore davantage de sa timidité. Quand mon tour est venu, j’ai dit : "Lucie Gaspe, cheffe de Vanier First Nation", et toute la salle a éclaté de rire, raconte-t-elle, s’étonnant que le terme et le titre dont elle s’est affublée aient survécu jusqu’à aujourd’hui.

« Dans nos cultures, l’humour est extrêmement important. Toutes les nations partagent ça. Ça nous a beaucoup aidés à traverser des moments difficiles. »

— Une citation de  Kahaseronhawis, « cheffe » de Vanier First Nation

Aujourd’hui, quelque 1740 Vaniérois, soit environ 4 % de la population du quartier, sont d’ailleurs issus des premiers peuples ou sont métis, témoignent les plus récentes données de Statistique Canada. Il s’agit de la plus forte proportion de la capitale. C’est aussi dans ce secteur qu’ont pignon sur rue bon nombre des organismes que la communauté autochtone a mis sur pied.

Deux chiens couchés aux côtés d'une maison dont la porte est ouverte.
Les logements locatifs de Vanier ont longtemps été relativement abordables, ce qui peut expliquer son attrait pour les personnes autochtones, entre autres.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Se battre pour un toit

Ce n’est pas pour rien qu’on peut spontanément croiser des personnes autochtones des quatre coins du pays à Vanier, comme l’a vécu Kahaseronhawis. Vanier First Nation a entre autres pu voir le jour grâce à l’attrait des logements à la fois abordables et bien situés.

La communauté a su rester forte à la faveur de l'implication de certains membres qui se sont battus pour que ces avantages leur restent accessibles. Car avoir accès à un logement à bon prix est une chose, encore faut-il qu’un propriétaire accepte de le louer.

Quand tu es une personne des Premières Nations, ton apparence, ça pose un réel problème, insiste Delores Peltier-Corkey, qui a élu domicile dans la capitale fédérale il y a 24 ans. Je l’ai vécu moi-même en me cherchant un appartement pour vivre avec mon fils.

Devenue mère monoparentale, Delores a décidé de quitter le Grand Nord pour s’installer à Ottawa dans l’espoir d'offrir une vie meilleure à son jeune enfant.

Quand nous avons téléphoné pour un logement, on nous a dit qu’il était disponible, mais quand nous nous sommes présentés pour la visite, tout d’un coup, il était déjà loué, se remémore-t-elle avec une certaine douleur dans sa voix, ce qui marque une certaine rupture avec son ton autrement calme et chaleureux.

Une femme souriante qui porte des lunettes devant une le balcon d'une maison.
Delores Peltier-Corkey travaille pour la Gignul Non-Profit Housing Corporation depuis environ 25 ans.Photo : Radio-Canada / Christian Patry

Même si cet épisode est loin derrière elle, il a manifestement laissé des traces indélébiles dans son esprit. Sa frustration est d’autant plus grande que c’est une discrimination qu’elle dit observer encore aujourd’hui envers les Autochtones qui débarquent à Ottawa.

« [Les Autochtones] doivent parfois cacher le fait qu’ils sont autochtones en disant qu’ils sont d’un autre groupe ethnique avec la peau un peu plus foncée. [...] C’est un véritable défi pour nous de trouver un [logement]. »

— Une citation de  Delores Peltier-Corkey, agente de liaison pour la Gignul Non-Profit Housing Corporation

Depuis qu’elle a posé son baluchon à Ottawa, Delores a toujours baigné dans les questions de logement. Elle a presque immédiatement commencé à travailler comme agente de liaison avec les locataires pour la Gignul Non-Profit Housing Corporation, un organisme sans but lucratif (OSBL) qui aide les Autochtones à se trouver un toit à Ottawa.

Vers 1999, j’ai appris qu’une Autochtone itinérante enceinte de huit mois était morte dans la rue. C’est ce genre de situation qui m'a vraiment ouvert les yeux, qui m'a fait réaliser qu’il fallait faire quelque chose, parce que nous n'avions pas de logements disponibles pour notre peuple, relate-t-elle.

Un tableau accroché sur un mur au-dessus d'un meuble et de plusieurs objets décoratifs.
Cette œuvre a été remise à Delores par une personne qui a pu se loger grâce au service de Gignul Non-Profit Housing.Photo : Radio-Canada / Christian Patry

L’organisme – dont le nom est dérivé du terme mi’gmaw qui signifie notre demeure – gère 201 logements un peu partout dans la capitale. Plus de la moitié de son parc immobilier se trouve dans Vanier, où étaient situés les immeubles les plus abordables, comme l’explique son directeur général, Marc Maracle. Bon an mal an, nous avons entre 400 et 450 locataires, précise-t-il.

La demande pour un logement abordable excède cependant ce que Gignul peut offrir, un état des lieux qui ne date pas d’hier, selon Delores. Depuis 20 ans, il y a toujours eu une liste d’attente, note la femme originaire du territoire non cédé de Wiikwemkoong, dans le Sud-Ouest de l’Ontario. C’est au moins un an ou deux d’attente pour un logement avec une chambre à coucher, ajoute-t-elle. Mais Delores et Marc continuent à mettre les bouchées doubles dans l'espoir d’offrir un toit à tous ceux qui en ont besoin.

Image : Vue panoramique d'une rivière et de ses deux rives.
Photo: Les peuples autochtones de différentes régions se rencontraient dans ce qui est devenu la région d’Ottawa grâce aux cours d’eau qui s’y croisent.  Crédit: Radio-Canada / Christian Patry

(Bons) vents et marées

Nous avons créé nos propres organismes pour desservir adéquatement nos populations, raconte avec fierté Irene Compton, cofondatrice de Minwaashin Lodge, un centre voué aux femmes autochtones. C’est très important d’avoir des services culturellement adaptés, sinon il y a une déconnexion, car tout ce dont nous avons besoin est dans notre culture.

À l’ombre d’un grand arbre, à l’extérieur des locaux de l'organisme, elle souligne avec une foi inébranlable que la mise sur pied de ce centre qui aide les femmes à échapper à la violence, à se trouver un emploi, à décrocher un diplôme ou à subvenir aux besoins de leur famille dépassait largement sa propre volonté.

J’essayais de trouver mon but dans la vie. J’ai eu beaucoup de difficulté; je faisais beaucoup de boulots juste pour subsister, se souvient l’aînée originaire de la Première Nation de Keeseekoose, en Saskatchewan. Mais quand je suis arrivée ici, j’ai su que j’étais sur le bon chemin, parce que le Créateur m’a amenée ici pour démarrer ce centre.

« En voyant toutes les lumières du centre-ville, je me croyais à New York. Je pense que beaucoup de femmes qui arrivent ici se sentent comme ça. C’est un bel endroit sécuritaire où implanter ses racines. »

— Une citation de  Irene Compton, cofondatrice de Minwaashin Lodge
Une femme souriante aux côtés d'une clôture de métal.
Même si elle est tombée sous le charme d’Ottawa, Irene Compton a rapidement constaté qu’il fallait développer des services culturellement adaptés pour les femmes autochtones.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Rapidement, Irene décide de s’allier avec une femme anichinabée déjà bien impliquée au sein de la communauté pour lancer Minwaashin, constatant la précarité – et carrément la pauvreté, dans certains cas – à laquelle bon nombre de femmes autochtones qui ont élu domicile dans la capitale devaient faire face.

Malgré leur situation parfois difficile, des femmes autochtones engagées sur leur propre chemin de guérison, comme le décrit Irene, n’ont pas hésité à mettre la main à la pâte dès la première heure pour aider leurs semblables.

« Je ne pensais pas qu’on pourrait réussir à faire décoller ce projet, mais le mot s’est répandu, et toutes les femmes autochtones ont commencé à se présenter au centre pour travailler bénévolement. Ça ne les dérangeait pas; elles voulaient que ce centre voie le jour. »

— Une citation de  Irene Compton, cofondatrice de Minwaashin Lodge

Les bureaux de Minwaashin sont presque silencieux depuis le début de la pandémie. En temps normal, ils débordent d'activités et de rendez-vous pour les bénéficiaires et leurs jeunes enfants. Les choses ne tournent pas au ralenti pour autant, comme en témoignent les centaines de produits alimentaires destinés aux familles dans le besoin qui masquent les murs d’une vaste salle commune flanquée d’une grande cuisine.

C’est l’endroit où, habituellement, les femmes peuvent apprendre à apprêter certaines plantes traditionnelles qu’elles ont cueillies, comme le souligne Verna McGregor, qui travaille en tant que conseillère en emploi pour Minwaashin.

À l’origine, Minwaashin est un terme algonquin qui signifie « le bon vent », fait savoir la femme originaire de Kitigan Zibi, une communauté située à deux heures de route d’Ottawa.

C’est comme un vœu pour que les bons esprits du vent vous portent et vous suivent le long de votre route, raconte-t-elle. On peut dire que l’organisme a lui-même été porté par de bons vents, puisque c’est l’un des premiers établissements de services pour et par des Autochtones d’Ottawa, fait remarquer Irene.

La devanture d'un édifice vitré où l'on peut voir la mention en grandes lettres : « Every child matters ».
Le Centre Wabano a pu voir le jour notamment grâce au soutien de Minwaashin Lodge.Photo : Radio-Canada / Olivier Hyland

Tous ensemble

L’histoire de la communauté autochtone de Vanier en est également une de collaboration entre les divers organismes des environs.

Cumulant seulement quelques années d’expérience, l’équipe de Minwaashin Lodge a voulu prêter main-forte à d’autres membres de la communauté pour créer un nouvel organisme. Il y avait un appel de propositions pour un centre de santé urbaine pour Autochtones à Ottawa. L’équipe de Minwaashin a pris les devants parce qu’on ne pouvait pas manquer notre chance d’avoir ce service, explique Irene.

Faisant appel à diverses personnes du monde communautaire autochtone, les dirigeantes de Minwaashin ont assemblé une équipe pour proposer ce qui est finalement devenu le centre Wabano, sans doute le regroupement autochtone le plus connu d’Ottawa.

C’est dans ce même esprit que 10 organismes, dont Minwaashin, Wabano et Gignul, ont décidé de faire front commun au sein de la Coalition aborigène d’Ottawa à partir de 2001. Nous travaillons tous ensemble sur différents enjeux pour nous assurer que nos organismes s’épanouissent et que nous travaillons ensemble sans nous dédoubler indique Irene.

Une femme souriante qui regarde vers sa gauche devant un mur de briques.
Verna McGregor agit aussi comme représentante des aînés de sa communauté de Kitigan Zibi, à deux heures de route d’Ottawa.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Pour mon programme d’aide à l’emploi, je travaille de concert avec Kagita Mikam [un autre organisme autochtone] : il m'[envoie] des clients et je lui en [envoie] en retour, précise de son côté Verna. La solidarité entre ces organismes est d’autant plus importante qu’il y a un manque de ressources auquel elles doivent souvent faire face.

Si je n’ai pas assez de fonds, je peux les appeler pour demander : "Avez-vous des fonds pour nous? Pouvez-vous aider à financer telle ou telle personne?", donne en exemple Verna.

Minwaashin est peut-être devenu un pilier dans la communauté, mais il n’est pas à l'abri de la précarité pour autant. Pour parvenir à offrir des services avec les ressources disponibles, il faut être créatif, insiste Irene.

« Nous avons failli fermer notre refuge [en 2001], mais nous avons survécu. C’est entièrement grâce aux femmes qui ont travaillé bénévolement. Elles ont tenu le coup [...] pendant environ trois mois. »

— Une citation de  Irene Compton, cofondatrice de Minwaashin Lodge

S’impliquer à Vanier

Image : Une petite statuette composée de plusieurs pierres sur du gazon.
Photo: Quelques organismes de Vanier offrent des services spécifiquement aux Inuit qui habitent ou qui transigent par Ottawa.  Crédit: Radio-Canada / Andrew Lee

Les pieds dans deux mondes

Depuis un bureau décoré d’œuvres d’art colorées, Jaime Morse brandit un long outil en os fabriqué par son père. Enthousiaste, elle raconte comment ce dernier a participé à une activité mettant en valeur les traditions autochtones et scandinaves qu’elle a organisée dans le cadre de ses fonctions au Musée des beaux-arts du Canada.

Son père a taillé l'objet à même un fémur d’original. Il sert à dépecer une carcasse, comme le précise la femme d’origine métisse en imitant le mouvement à effectuer pour bien nettoyer la peau d’un animal. Jamie parle aujourd'hui de son père avec une affection évidente, mais il n'en a pas toujours été ainsi : son amour pour lui, ainsi que pour son territoire d'origine de Lac La Biche, dans le centre de l’Alberta, a mis du temps à fleurir.

« Je n’ai jamais voulu rester là-bas. Ce n’était pas sécuritaire, tout simplement. »

— Une citation de  Jaime Morse, fondatrice d’Indigenous Walking Tours

Témoin des ravages causés par les taux élevés de violence et de grossesse chez les jeunes femmes, et victime de racisme et d’intimidation en plus des traumatismes intergénérationnels qu’a vécus son père – qui a connu à la fois les internats et les rafles des années 1960, au cours desquelles des milliers d'enfants autochtones ont été arrachés à leur famille pour les faire adopter par des familles blanches –, elle raconte qu’elle a quitté la région dès qu’elle l’a pu, il y a 20 ans, en quête de sécurité.

Je devais me défaire de tout ça. Ces choses-là pesaient lourd sur mes épaules, peu importe où j’allais, et c’est à ce moment-là que je me suis familiarisée avec Minwaashin et Wabano, explique-t-elle.

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Jaime Morse offre des visites guidées d’Ottawa avec une perspective autochtone.Photo : Radio-Canada / Christian Patry

Ayant quatre enfants, une entreprise de visite guidée de la capitale et un emploi qui la passionne, Jaime a bel et bien pris racine à Ottawa. Le temps et la communauté lui ont aussi permis de guérir, et en dépit de son passé chargé lié à son territoire d’origine, elle éprouve aujourd’hui un attachement particulier, presque inconditionnel, pour sa terre natale.

Certaines connaissances traditionnelles métisses ne se trouvent pas ailleurs, souligne Jaime. Quand j’y retourne, je me sens comme un bébé. Je me sens comme si je ne savais rien [...], alors je retourne chez moi et j’écoute, j’apprends.

Ce désir de reconnexion l’a amenée à renouer avec son père. Elle a pu trouver en lui un mentor pour se réapproprier sa culture à travers l’art. Il lui a montré à créer des œuvres d’art avec les écailles de poissons qu’il pêche, une technique traditionnelle qu’elle se fait une joie de montrer au reste de la communauté autochtone d’Ottawa.

« C’est grâce aux écailles de poisson que nous avons appris à respecter nos cheminements respectifs. [...] C’est l’une des seules choses qu'il m’a léguées, l’art avec les écailles. »

— Une citation de  Jaime Morse, fondatrice d’Indigenous Walking Tours

Tout le poisson qu’il attrape est redistribué aux membres de la communauté. Ensuite, on nettoie et on partage les écailles de poisson avec tout le monde pour les teindre et créer des œuvres, comme des fleurs, explique-t-elle.

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Les Autochtones qui viennent ou qui vivent à Vanier peuvent y échanger des connaissances propres à la culture de leur nation ou leur communauté.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Additionner les territoires

Bon nombre de personnes de communautés autochtones qui ont migré vers Ottawa et Vanier portent en elles ce sentiment d’appartenance partagée entre un territoire adoptif et un territoire traditionnel.

Selon Jaime, cette relation complexe n’en est pas une d’opposition, mais bien de complémentarité. Les connaissances traditionnelles dans nos communautés sont énormes, mais pas nos ressources, tandis qu’ici [à Ottawa et à Vanier], il y a beaucoup de ressources, illustre-t-elle.

Le partage des savoirs se fait aussi dans l’autre sens, car bon nombre de personnes viennent à Ottawa en vue d’apprendre des choses et de retourner ensuite dans leur territoire d'origine pour mettre à profit les connaissances qu’elles n’auraient pas pu acquérir autrement.

Vanier devient donc un point de rencontre des peuples autochtones de partout et de leurs connaissances traditionnelles respectives. Le résultat est une communauté se définissant entre autres par une mixité culturelle qui pourrait difficilement se retrouver dans d’autres communautés autochtones.

Il s’agit, en quelque sorte, de la nouvelle incarnation d’une réalité qui précède la colonisation. À l’époque, des peuples autochtones de partout convergeaient vers ce qui est aujourd’hui la capitale fédérale pour se rencontrer, troquer et transmettre certaines connaissances.

« Vanier et Overbrook [le quartier voisin] sont encore un lieu de rencontre majeur, mais à un niveau différent. »

— Une citation de  Verna McGregor, conseillère en emploi pour Minwaashin

L’importance d’Ottawa, c’est qu’elle se situe au croisement de quatre rivières provenant des quatre directions, comme la roue de médecine, explique Verna en faisant référence à ce cercle qui est segmenté en quarts rouge, jaune, noir et blanc et qui est un symbole important dans maintes cultures autochtones de l’Amérique du Nord.

Vous avez de nouveaux venus à cet endroit avec le parlement, mais c’est intéressant que cet esprit de rencontre existe toujours, note de surcroît celle qui agit à titre de représentante pour les aînés anichinabés de Kitigan Zibi.

Image : Une grande murale colorée sur un mur d'un édifice.
Photo: Cette murale est l’oeuvre de Michelle Michelle, une artiste métisse, mais aussi d’un jeune Inuk qui l’a approché quand elle peignait.  Crédit: Radio-Canada / Olivier Hyland

Une nouvelle génération

Même avec la cacophonie des voitures qui roulent sur le chemin Montréal – fraîchement éventré dans le cadre d’une vaste revitalisation –, Hunter McKenzie, la fille de Jaime, ne peut s’empêcher d’être pleinement absorbée en contemplant l'œuvre qui se dresse devant elle.

D’une hauteur équivalente à quatre étages, l’une des plus imposantes murales d’Ottawa dépeint le visage d’une femme de profil peint de couleurs vives, presque électriques. Quelques animaux de l’Arctique, comme un narval et un phoque, servent à immortaliser la présence de la communauté inuit à Ottawa.

Ce que j’aime le plus avec ces œuvres, c’est leur aspect communautaire, insiste celle qui nous offre une visite improvisée de Vanier, mettant à profit ses connaissances du quartier et son expérience comme guide pour Indigenous Walking Tours, l’entreprise de sa mère. Un peu en retrait, Jaime peine d’ailleurs à cacher sa fierté en regardant sa fille à l'œuvre.

Hunter relate avec passion la genèse de cette murale réalisée par l’artiste métisse Mique Michelle en collaboration très spontanée avec un jeune Inuk qui l’a approchée pendant qu’elle peignait.

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Hunter McKenzie aime animer des visites guidées d’Ottawa pour partager ses connaissances.Photo : Radio-Canada / Christian Patry

Même si la jeune Autochtone n’habite pas à Vanier, c’est ce genre de marques qui lui font se sentir chez elle dans ce petit quartier. Le manque de représentation, et être incapable de se voir, ce n’est pas aussi viscéral [que les insultes racistes], mais ça t’atteint quand même, avoue-t-elle.

« À Vanier, il y a une présence autochtone beaucoup plus marquée, et je m’y sens encore plus à l’aise grâce à cette représentation. »

— Une citation de  Hunter McKenzie, guide pour Indigenous Walking Tours

Hunter fait partie de cette nouvelle génération autochtone d’Ottawa née de parents venus d’ailleurs; d’un père mohawk et d’une mère crie-métisse dans son cas. Comme ceux et celles qui l’ont précédée, elle veut continuer de s’investir pour faire grandir la collectivité qui l’a vue naître et qui, d’une certaine manière, a pris soin d’elle.

Je ne serai pas une jeune pour toujours, mais j’aimerais continuer d’être là pour offrir des ateliers. J’enseigne déjà un peu la danse et les arts plastiques. D’être capable de continuer de redonner comme ça, ce serait génial, dit Hunter avec enthousiasme.

Des jeunes comme elle ne manquent pas de donner espoir aux personnes qui ont bâti l’identité de Vanier First Nation. La jeunesse autochtone est extraordinaire, souligne la cheffe de Vanier First Nation, Kahaseronhawis.

« [La nouvelle génération] a compris pourquoi nous nous battons depuis toujours, et elle est très forte. »

— Une citation de  Kahaseronhawis, « cheffe » de Vanier First Nation
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On peut voir un certain nombre de terrains vagues et d’immeubles abandonnés un peu partout à Vanier.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Regagner ses terres

La communauté aura bien besoin d’une jeunesse engagée, selon Kahaseronhawis, car comme pour n’importe quelle collectivité, les défis qui se profilent pour l’avenir sont imposants.

À Vanier, les petits logements usés par le passage du temps côtoient les immeubles d’appartements plus élancés, fraîchement rénovés ou construits. Sur place, les panneaux d’agences immobilières et de projets résidentiels abondent. Les terrains vagues et les bâtiments abandonnés qui ponctuent le quartier sont dans la mire d’un marché en plein essor.

Voilà autant de rappels de l’inéluctable embourgeoisement qui guette le secteur, à l’instar de nombreux autres quartiers ouvriers et moins nantis un peu partout en Occident.

L’embourgeoisement fait exploser les prix, et nos revenus ne sont pas très élevés, généralement. C’est problématique, parce que les gens pourraient quitter le quartier, redoute Kahaseronhawis, avant d’ajouter, malgré sa volonté d’être le plus apolitique possible : J’aimerais bien qu’on nous redonne nos terres. Tout ça, c’est un territoire volé.

C’est un point de vue que partage d’ailleurs Verna, qui a longtemps travaillé dans le domaine de l’immobilier. Nous avons été exclus de cet engin qu’on appelle la "croissance économique", et pourtant, c’est notre territoire, dit-elle avec indignation.

Dans ce contexte, une des principales fondations sur lesquelles s’est bâtie la communauté est aujourd’hui menacée, comme le déplore le directeur général de Gignul, Marc Maracle.

« Nous sommes toujours en compétition directe avec les promoteurs qui veulent construire des condos et des résidences privées. Nous n’avons pas la capacité de rivaliser sur ce marché. »

— Une citation de  Marc Maracle, directeur général de Gignul Non-Profit Housing Corporation
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Il n’est pas rare d’apercevoir des t-shirts oranges dans Vanier depuis cet été.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

Le problème d’accès à des terrains est également un casse-tête dans un contexte de cérémonies ou d’événements culturels importants, selon Verna, qui donne l’exemple de l’île Victoria.

Cet îlot situé au milieu de la rivière des Outaouais, entre Gatineau et Ottawa, accueillait jusqu’à récemment de nombreuses cérémonies organisées par la communauté autochtone. Le site, considéré comme sacré, est fermé depuis 2018 pour des travaux de décontamination qui ne devraient s’achever qu’en 2025.

Nous avons accueilli tous les nouveaux venus, et ils peuvent construire leurs lieux de culte, alors que nous ne pouvons même pas avoir accès aux nôtres, s’insurge Verna McGregor, laissant soudainement de côté son ton chaleureux.

En dépit de ces problèmes, plusieurs membres de la communauté demeurent optimistes, car leur collectivité peut se réapproprier le territoire d’autres manières. J’ai toujours souhaité voir un genre de village autochtone, s’imagine Irene Compton. Il y a une petite Italie, un quartier chinois... c’est le temps d’avoir un quartier autochtone.

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Certains espèrent que le caractère autochtone de Vanier soit mis davantage de l’avant, comme c’est le cas dans la Petite Italie.Photo : Radio-Canada / Andrew Lee

C’est un souhait que partage aussi Shirley Tessier, qui n’a pas l’intention de s’arrêter à son monument improvisé du parc Émond pour mettre en valeur la présence et la culture autochtones à Vanier. Elle nous a écrit quelques semaines après que nous l’avons rencontrée, manifestement gonflée à bloc par l’élan de solidarité et la mobilisation qui a suivi l’installation de son mémorial.

À court terme, on aimerait organiser des événements avec des tambours, de la danse, des enseignements et des ventes de nourriture ou d’artisanat traditionnels. Et à plus long terme, j’aimerais qu’on ait une rue ou un parc avec un nom autochtone, écrit-elle à la veille d’une rencontre avec des gens du quartier pour discuter de ses projets.

[Vanier] est comme une petite enclave autochtone dans une grande ville, souligne quant à elle Jaime. C’est ce que j’aime, et après avoir vécu 20 ans à Ottawa, c'est un endroit auquel j’ai de plus en plus envie d’appartenir.

Pendant que Hunter et elle déambulent côte à côte dans les rues de Vanier au terme de notre visite impromptue, une idée germe entre la mère et la fille. En plus d’organiser des visites guidées du centre-ville d’Ottawa, comme elles le font habituellement pour les touristes de la capitale, pourquoi ne pas étendre leur offre à ce quartier au visage unique? Après tout, Vanier First Nation ne mériterait-elle pas d’être présentée à tous et à toutes sous son meilleur jour?

Photographies : Michel Aspirot, Andrew Lee, Olivier Hyland, Christian Patry

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