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Image : Deux surfeurs accompagnés d'une femme sur une plage.

Un texte de Julie Carpentier Photographies par Alexandre Lamic

C’est à grands coups de vent du large, de ressacs incessants du Pacifique et d’amour que Gisèle Ranger Bruhwiler a élevé sa famille à Tofino, un petit village côtier devenu, en partie grâce à ses enfants, la capitale du surf au Canada.

Image : Plage de Tofino.

Le lieu provoque l’usage de superlatifs : des arbres démesurés, sculptés par le vent, encadrent des plages immenses, et les récifs majestueux pointent vers un horizon à perte de vue.

Avec les années, le pittoresque village de pêcheurs s’est métamorphosé, et désormais une foule variée déboule chaque été au bout de la route 4, la plus longue artère est-ouest de l’île de Vancouver.

Les chasseurs de tempêtes y côtoient les surfeurs – professionnels et apprentis –, sans oublier les touristes à l'affût de la destination dernier cri, ainsi que d’autres curieux de la riche culture autochtone des peuples nuu-chah-nulths qui s'y trouvent.

Image : Ds surfeurs sur une plage de Tofino.
Photo: Le nom Bruhwiler résonne depuis plus de 45 ans dans les rues de Tofino. Une famille à l’image de la nature sauvage qui l’entoure – unique et forte – et dont tous les membres sont liés les uns aux autres.   Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

Le nom Bruhwiler résonne depuis plus de 45 ans dans les rues de Tofino. Une famille à l’image de la nature sauvage qui l’entoure – unique et forte – et dont tous les membres sont liés les uns aux autres.

À la tête des quatre générations : Gisèle, une Québécoise d’origine algonquine, et son mari, Verne, un bûcheron suisse allemand, qui ont en quelque sorte jeté leurs enfants à la mer avant que les touristes ne débarquent.

Nous, on a fourni les outils, on leur a donné des surfs; ils ont appris tout seuls, se souvient Gisèle. Ni elle ni son mari ne taquinent les vagues.

Image : Gisèle Ranger Bruhwiler sur une rive rocailleuse.

Je n'étais pas habituée au son de la mer. J’entendais la mer la nuit et je me demandais si elle viendrait me chercher, avoue aujourd’hui Gisèle, qui, dans les années 1970, sans même savoir où se situe Tofino, quitte les Laurentides, au Québec, avec Verne. Un goût de l’aventure assouvi au bout d’une route récemment pavée, à l’autre bout du pays, dans un village qui compte à l’époque moins de 500 habitants.

Avant de partir, le couple achète une roulotte par correspondance à une belle-sœur qui fait le chemin inverse. Il débarque sur la plage Mackenzie, face à l’océan Pacifique, avec ses deux jeunes enfants, Raphael et Catherine. Puis viendront les naissances de Francis et Sepp, tout près de l’eau.

Je savais que c’était pour nous autres, cette roulotte-là. Quand ton cœur te parle et que tu as confiance en la vie, il faut y aller, et c’est ce que j’ai fait.

Une citation de :Gisèle Ranger Bruhwiler
Image : Des photos épinglées sur un mur en lattes de bois.
Photo: C’est sur la plage Chesterman que les enfants Bruhwiler vont apprendre les rudiments du surf en faisant une partie de leur parcours scolaire au son des vagues, entourés de leurs deux chèvres, leur mouton et leur chien.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

C’est sur la plage Chesterman que les enfants Bruhwiler vont apprendre les rudiments du surf en faisant une partie de leur parcours scolaire au son des vagues, entourés de leurs deux chèvres, leur mouton et leur chien.

Trois ans après son arrivée, la famille agrandie quitte la roulotte de la plage Mackenzie pour s’installer dans une maison en bois solide et chaleureuse construite par Verne sur la plage voisine. Suivront 15 ans de pur bonheur et de liberté avec Gisèle qui fait l’école à la maison un certain nombre d’années.

Je voulais que les enfants vivent et apprennent en même temps. J’écrivais les explications dans le sable, c’était mon tableau.

Une citation de :Gisèle Ranger Bruhwiler
Image : Trois surfeurs en combinaisons hydrofuges sur un rocher près de l'eau.
Photo: L'eau froide et les vagues agissent comme un aimant sur les enfants. « Dès le réveil, je regardais par la fenêtre, j’observais les vagues », raconte Raphael, le fils aîné et le premier surfeur professionnel issu des eaux canadiennes.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

L'eau froide et les vagues agissent comme un aimant sur les enfants. Dès le réveil, je regardais par la fenêtre, j’observais les vagues, raconte Raphael, le fils aîné et le premier surfeur professionnel issu des eaux canadiennes.

Le son de l’océan me rassure, explique Sepp, son plus jeune frère, plusieurs fois champion canadien de surf. Le bruit est imprégné dans mon cerveau; ça va d’un délicat ruissellement à une explosion de dynamite quand les vagues frappent les récifs.

L’hiver, ils pouvaient tenir maximum 20 minutes en maillot pour ensuite se précipiter dans la baignoire d’eau chaude. Ensuite, grâce aux premières combinaisons pourries, ajoute Sepp, ils y restaient parfois cinq heures d'affilée, jusqu’à ce qu’ils aient trop faim.

Image : Une surfeuse entre dans l'eau avec sa planche.

D’après Sepp, le tournant qui a contribué à l'ascension de Tofino comme capitale canadienne du surf, c’est lorsque son frère Raphael – lui aussi champion canadien – et lui se sont retrouvés à la une de magazines internationaux. On les montrait surfant des rouleaux de vague à faire rêver avec, en arrière-plan, des montagnes aux sommets enneigés.

C’était au début des années 2000, et à partir de ce moment, les grands noms du surf et les photographes ont déferlé dans ce village de pêcheurs devenu une destination prisée sur la côte ouest canadienne et internationalement reconnue.

Image : Portrait de Catherine souriante.
Photo: Comme sa mère Gisèle, Catherine est une force de la nature. Mi-quarantaine, déjà grand-mère, elle surfe pratiquement tous les jours les vagues de Tofino et compétitionne quand l’occasion se présente.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

L'envoûtement de l’océan opère toujours sur la fratrie. Comme sa mère Gisèle, Catherine est une force de la nature. Mi-quarantaine, déjà grand-mère, elle surfe pratiquement tous les jours les vagues de Tofino et compétitionne quand l’occasion se présente.

À la tête d’une petite entreprise de location de surfs et de planches à pagaie, Catherine a dû trouver des solutions pour loger ses employés en raison du manque criant d’hébergement causé par le tourisme de masse. Malgré tout, le partage de ce lieu unique reste primordial à ses yeux. Je vois les gens tellement heureux sur la plage et ils deviennent de meilleures personnes.

Image : Catherine et Kalum avec leurs planches de surf, sur une plage.

Kalum, le fils de Catherine, est l’un des 11 petits-enfants de Gisèle, fière grand-mère qui compte aussi une arrière-petite-fille.

Le jeune homme qui rêve de représenter un jour le Canada en surf aux Jeux olympiques nous fait part d’une leçon de vie que lui a transmise Moa (le surnom que donnent les petits-enfants à Gisèle et qui signifie mère en danois) : Chaque matin, tu prends le temps de remplir une tasse de vie, d’amour et de lumière.

Gisèle insiste beaucoup auprès des siens que la nature est une richesse de laquelle l’humain ne se nourrit pas assez.

Image : Trois membres d'une famille adossés aux rochers.
Photo: Une balade sur la plage en fin d'après-midi vient confirmer à quel point l’océan coule dans les veines de cette famille.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

Une balade sur la plage en fin d'après-midi vient confirmer à quel point l’océan coule dans les veines de cette famille.

Après l’école, deux cousins ont enfilé leur combinaison; les vagues ne sont pas au rendez-vous, alors ils sautent à partir des rochers en faisant des pirouettes. Deux cousines perchées à la falaise viennent saluer leur grand-mère. Une belle ribambelle d’adolescents sains, souriants, courtois.

Le fils aîné de Gisèle, Raphael, garde un œil sur la bande de jeunes explorateurs, comme ses parents l’ont fait avant lui. Son regard perçant vers le large est celui d’un habitué. C’est aujourd’hui un garde-côte respecté, son expérience de surfeur lui permet de négocier la houle en bateau comme personne pour sauver des vies.

Image : Une famille sur une plage.

Un peu plus loin sur la plage Mackenzie, c’est la famille de Francis qui joue dans le sable. Il est le plus discret des frères et sœurs Bruhwiler, même si, comme les autres, il sait surfer avec fougue.

Francis a rencontré sa conjointe, Hanne, d’origine danoise, dans une station de ski en Suisse, mais c’est à Tofino que le couple a décidé de fonder une famille. Francis tenait à revenir dans les grands espaces où il a grandi.

Il travaille maintenant pour Parcs Canada, dans un des lieux les plus mythiques des environs de Tofino, la réserve de parc national Pacific Rim. On y trouve la plage interminable de sable fin de Long Beach, une aire protégée depuis 1970.

Image : Aire gazonnée devant une plage, à Tofino.
Photo: Les quatre générations de la famille Bruhwiler vivent désormais toutes à proximité les unes des autres.   Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

Même si tous les enfants Bruhwiler ont trimballé leurs valises de par le monde, ils reviennent toujours les poser sur le bord du Pacifique. Les quatre générations vivent désormais toutes à proximité les unes des autres.

Mais leur mère est consciente que Tofino est devenu en 20 ans un endroit où le logement se raréfie, où l’on s’arrache les minuscules espaces de camping, où les hôtels louent des chambres à gros prix et, surtout, où le coût de la vie a explosé.

Nous, on a bâti avec notre cœur, notre corps et notre âme; on n’avait pas d’argent. Ce n’est plus possible. Qui peut se permettre de bâtir de nos jours? Ça ne devrait pas fonctionner comme ça.

Une citation de :Gisèle Ranger Bruhwiler

Image : Gisèle et Verne Bruhwiler, assis sur un banc dans leur cour, donnent à manger à des poules.
Photo: Gisèle et Verne Bruhwiler vivent désormais près du village et leur propriété donne sur des eaux plus calmes.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

Les grands-parents vivent désormais près du village et leur propriété donne sur des eaux plus calmes. L’allure des bâtiments rappelle le Québec et la Suisse. L’ensemble forme un tout harmonieux et accueillant, entouré de conifères géants. Des arbres que Verne continue d’escalader et d’élaguer à l’âge de 75 ans, pour rendre service aux voisins.

Les membres de la famille vont et viennent selon les envies et les besoins.

Un mouvement constant qu’embrasse Gisèle, infatigable à 70 ans et toujours impliquée dans l’école mobile de surf de son fils Sepp, son petit dernier.

Image : Gisèle Bruhwiler place une planche de surf dans un camion.

Leur école de surf s’est transformée au gré des changements provoqués par la popularité grandissante de Tofino. Après trois déménagements de locaux depuis 2005, la Westside Surf School propose désormais un service itinérant de location de planches et de cours de surf.

Dans sa camionnette rouge, Gisèle rencontre les clients dans les stationnements des plages pour livrer les planches multicolores et s’assurer que les combinaisons sont à la bonne taille.

La femme au sourire avenant et aux tresses ébène ne s’ennuie pas d’être au cœur de l’action sur l’artère principale de Tofino. Elle insiste sur le fait que le loyer mensuel devenu exorbitant au village rendait l’entreprise insoutenable.

Image : Des surfeurs à Tofino.
Photo: Gisèle Bruhwiler transmet naturellement des enseignements de la vie aux jeunes surfeurs attirés par la culture de plaisir et d'insouciance associée à ce sport.   Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

Celle que plusieurs résidents surnomment également Moa transmet naturellement des enseignements de la vie aux jeunes surfeurs attirés par la culture de plaisir et d'insouciance associée à ce sport.

Les jeunes font la fête, le lendemain ils vont surfer, et quand ils sortent de l’eau, ils sont resplendissants. Je leur dis : “La mer t’a donné beaucoup et tu vas amener ça au pub?” Quand je vois la vie se gaspiller, je n'aime pas ça, se chagrine Gisèle.

Quand on aborde la transformation de Tofino, elle regrette que les gens se laissent influencer par les destinations à la mode. Avant, les gens arrivaient à Tofino par hasard. Aujourd’hui, on se laisse guider par les médias. Quand on est appelé quelque part, il y a une raison à cela et ça donne un sens à la vie.

Image : Gisèle Bruhwiler dans une rue passante du village.

Tofino a maintenant dépassé son point de saturation, selon Gisèle. Le village de 2000 habitants reçoit en temps normal près de 750 000 visiteurs par année; l’association de tourisme local qualifie l’endroit d’Hawaï du Canada.

Je dis toujours que tu peux entrer juste un certain nombre de personnes dans un petit village, lance Gisèle. Ceux qui vivent ici vivent du tourisme, ils doivent accommoder ces touristes qui arrivent par milliers. C’est trop de monde. C’est un poids trop pesant pour les gens. Ce n’est pas sain.

La Québécoise d’origine a parfois l’impression de porter le village sur [son] dos. Je prends à cœur ce qu’il y a autour de moi. Quand tu aimes, tu ressens ce qui se passe, déclare-t-elle. Et quand on fréquente Gisèle, c’est comme si on était aspergé par cette vague d’amour.

Image : Portrait de Sepp accoudé sur une rambarde.

Sepp comprend très bien l’attrait pour Tofino et ses vagues. Pour lui, l’eau froide a des propriétés thérapeutiques. Il devient intarissable quand il est question de l’océan, dans lequel il se plonge tous les jours. Quand tu sors de l’eau, t’es une nouvelle personne, t’es heureux. L’eau froide guérit. Elle arrache les mauvaises énergies de ton âme, elle dissout l’anxiété.

Le surfeur doit composer avec des douleurs chroniques au dos depuis un grave accident de planche à neige. L’eau l’a aidé à suppléer aux médicaments de type opioïdes, dont il était devenu dépendant.

Le surf, l’océan, c’est comme une drogue, c’est ce qui me garde en vie. Tu es toujours dans le moment présent.

Une citation de :Sepp Bruhwiler

Image : Une main avec du sable qui s'écoule entre les doigts.
Photo: La richesse de l’océan est sacrée pour Gisèle.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

La richesse de l’océan est sacrée pour Gisèle. Moi, je dis que la mer, c’est comme une mère. Elle invite tout le monde. Mais quand la mer nous donne, on doit se servir de ça d'une bonne façon.

Et cette matriarche dispense ses leçons de vie à qui veut bien tendre l'oreille : Ça ne prend pas des millions pour construire une vie, il faut juste s'investir, donner de soi. Faire des choses simples qui ne coûtent rien.

Il suffit d’avoir confiance en la vie, conclut Gisèle. Elle a certainement aussi laissé une trace sur les gens qui la côtoient à Tofino depuis des décennies, au rythme de sa vie façonnée par la nature, bâtie sur l'entraide, et enrichie par les échanges avec les touristes, qui, comme les vagues, vont et viennent irrémédiablement sur la côte ouest.

Image : Gisèle assise sur un tronc mort sur la plage.
Photo: La richesse de l’océan est sacrée pour Gisèle Bruhwiler.  Crédit: Radio-Canada / Alexandre Lamic

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