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Image : Ultra Nan avec un masque sur la tête dans son atelier. Au mur, on retrouve des dizaines de petits cadres avec ses oeuvres.

Son petit bonhomme prend vie un peu partout dans les rues de Sherbrooke et des centaines d'enfants du coin s’ouvrent l’esprit grâce à son œuvre. S’il est ignoré, voire boudé par les institutions locales, rien n'empêche qu'Ultra Nan suscite la discussion et l’émerveillement.

Texte : Geneviève Proulx Photographies : André Vuillemin

Image : Éléonore tient son oeuvre à bout de bras sur laquelle est peint le bonhomme d'Ultra Nan qui peint un globe-terrestre.

J’ai dessiné le petit bonhomme qui repeint la planète. Comme on le sait, la planète est blessée. Il la repeint pour essayer qu’elle aille mieux. 

Éléonore, 10 ans, a bien appris la leçon sur l’état actuel de la Terre. Un peu avant qu’elle remplisse de couleur sa feuille blanche, sa classe recevait un invité de marque : l’artiste sherbrookois Ultra Nan, venu jaser avec eux de son parcours d’artiste engagé, mais surtout, de celui d’éveilleur de conscience. 

Image : Edouard montre fièrement son dessin avec le bonhomme dUltra Nan qui croule sous une montagne de déchets.

Les élèves de la classe de Mme Julie ont bricolé fort ce jour-là. Armés de pinceaux et de gouache, avec toute leur créativité et leur sensibilité, ils ont créé leur propre œuvre sous le thème de l’environnement – à la manière d’Ultra Nan.

Le message de l’artiste a aussi trouvé un écho auprès d’Édouard. Il est bien peiné lorsqu’il pense à tous ces désastres écologiques qui ont lieu sur la planète. Dès maintenant, il se promet d’être un porte-étendard de la cause, comme Ultra Nan.

C’est important de faire des œuvres qui parlent d’environnement. C’est plate parce que, à cause de la pollution, il y a moins de personnes qui peuvent vivre, et aussi, ça fait monter l’eau de la mer. Sur mon dessin, on voit la pollution. Le bonhomme ne peut pas l’enlever parce qu’il y en a trop. C’est pour ça qu’il crie.

Image : Un cycliste passant sous un viaduc. Sur le mur, une murale d'Ultra Nan est peinte.

Les Sherbrookois connaissent Ultra Nan. Du moins, ils ont sûrement déjà rencontré son bonhomme allumette : ici sur une piste cyclable, là sur une murale placardée sur le mur aveugle d’un magasin à un dollar, et peut-être sur un bout de contreplaqué attaché à une clôture grillagée au centre-ville. Au total, l’artiste estime qu’il a donné vie à des milliers d'œuvres depuis le début des années 2000.

Mon personnage est arrivé dans ma vie par obligation. J’avais besoin de lui pour exprimer des choses, des valeurs, et beaucoup de revendications de la société. Je ne veux pas juste passer des messages, mais aussi des émotions, dit l'artiste.

Image : Une enseignante assise sur un tabouret devant une classe. Elle tient dans ses mains un cadre avec une oeuvre d'Ultra Nan.

Quand la classe de Mme Julie reçoit de la grande visite comme celle d’Ultra Nan, le groupe fait ses devoirs. La veille du jour J, les yeux pleins d’étoiles, les petits écoutent attentivement leur enseignante qui leur présente le travail de l’artiste. Qu’est-ce que cette œuvre veut faire passer comme message, tu penses? Les réponses ne tardent pas à fuser : Il se sent léger comme un ange!  L'amour est dans l’air! L’amour donne des ailes! 

Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, leur rappelle l’enseignante : Ça pourrait être tout ça. C’est ça l’art, c’est notre interprétation. C’est ce que nous, nous percevons de ça.

C’est aussi ce qu’Ultra Nan souhaite plus que tout. Je veux que ce soit universel. Une personne d’un autre pays pourrait saisir certains messages. Un enfant qui ne sait pas lire pourrait saisir une émotion. Je veux quelque chose de simple.

Image : Ultra Nan, de dos, est assis sur une table à pique-nique. Il tient avec sa main gauche, un masque représentant son bonhomme.

Le grand jour est arrivé : les enfants de l’École Plein-Soleil de Sherbrooke font enfin la connaissance d’Ultra Nan dans leur cour de récré. Il faut dire que, pour plusieurs d'entre eux, c’est la première fois qu’ils rencontrent « un vrai de vrai artiste ». Mais ce qui les excite encore plus, c’est qu’ils verront peut-être son visage.

Ultra Nan n’a jamais affiché publiquement son identité. Ni dévoilé son nom. Les gens se sont approprié mon bonhomme plus facilement, je crois, parce que j’étais absent de l’équation, qu’on ne voyait pas ma face. Si je m’exclus de ça, je prouve que ce n’est pas pour l'ego que je fais ça.

Les petits ont droit à un grand privilège : discuter avec Ultra Nan sans déguisement. À condition qu’ils gardent le secret. Promis! disent-ils en chœur. Ce grand honneur s’ajoute au fait qu’Ultra Nan va rarement à la rencontre des élèves. Ça m’intimide. Mais chaque fois qu’un enseignant m’écrit ou m’envoie des photos de mon bonhomme fait par les enfants, ça me touche vraiment beaucoup.

Image : Des enfants s'amusent avec le masque d'Ultra Nan.

L'œuvre d’Ultra Nan se trouve peut-être partout en ville, et même dans plusieurs maisons de la région, mais une grande question titille tout de même les enfants : Pourquoi vos œuvres ne sont-elles pas dans un musée? Est-ce que c’est parce que vous ne voulez pas gagner d’argent?

La réponse n’est pas si simple. Si le Sherbrookois n’a jamais exposé dans un musée, c’est qu’on ne l’a jamais invité à le faire. Je me suis fait dire plus d’une fois que je n’étais pas un artiste professionnel. Peut-être parce que je n'entre dans aucune case. Ce que je fais, ce n’est pas de l’art contemporain, pas du dessin d’enfant, pas seulement de l’illustration, pas rien que de la caricature; c’est mélangé. Je n’ai pas envie d'entrer dans une catégorie. C’est clair qu’il y a un certain snobisme, un inconfort à mon égard.

Qu’est-ce que je vais devoir faire? Exposer à New York? À Paris? N’importe quel artiste qui a 2000 $ peut exposer à New York. Il appelle une galerie, et voilà, il expose. Je pourrais payer, mais je trouve ça vide, vide, vide. Je n’ai pas envie de jouer cette game-là.

Image : Une enfant pointe une oeuvre d'Ultra Nan, un arc-en-ciel construit avec des morceaux de bois de couleur.

Si les illustrations signées Ultra Nan sont souvent projetées sur les tableaux blancs des écoles, c’est parce que les enseignants voient en lui la personne parfaite pour conscientiser les enfants, ouvrir leurs horizons. Mme Julie est du nombre. Je voulais montrer aux élèves un élément culturel de Sherbrooke, un élément local, qui dénonce, qui affiche, qui est présent.

Et ça fonctionne! Les enfants écoutent avec attention – beaucoup plus que dans leurs cours de mathématiques, disons-le – leur enseignante qui décrit les thèmes chers à Ultra Nan : l’environnement, l’égalité, la santé mentale, l’amour. Puis, les petits analysent l’œuvre à leur façon. D’habitude, les arcs-en-ciel, ce sont des couleurs séparées. Là, il y en a des mélangées. Peut-être qu’il était mélangé ce jour-là? se demande Mathilde. 

D’être enseigné dans les écoles, ça donne tellement de concret à ce que je fais, dit l’artiste. Quelle chance et quel honneur! Le message qui est enseigné avec mes œuvres, ça fait en sorte qu’il y a une possibilité que les enfants se questionnent par la suite. C’est vraiment quelque chose qui a une grande portée.

Image : Une enfant peint une oeuvre à la manière d'Ultra Nan. Deux personnages tiennent une terre.

Rose est plus que convaincue qu’il faut réduire son empreinte environnementale. Elle utilise des sacs réutilisables à l’épicerie (en tout cas, ses parents le font), et des légumes poussent dans son jardin. Des poules ont même fait leur arrivée chez elle au début de l’été. Mais du haut de ses 10 ans, Rose rappelle que ce n’est pas pareil dans toutes les familles. C’est pour ça qu’elle croit qu’Ultra Nan a un rôle des plus importants, et pas juste auprès des enfants.

De faire des dessins pour que les gens puissent comprendre des choses, c’est vraiment bien. Peut-être que des gens vont voir ses œuvres, comprendre une signification, et peut-être qu’ils vont changer ce qu’ils font et faire plus attention.

Image : Une enfant tient un petit macaron sur lequel il y a le personnage d'Ultra Nan de dessiné.

Pour voir quand il fait noir, il faut ouvrir la lumière, souligne Ultra Nan. C’est un peu ça, le personnage que je dessine. Indirectement, il met la lumière sur des thèmes. Après, c’est aux gens de faire leur cheminement. Si ça peut éveiller deux, trois, quatre ou cinq personnes à l’importance de l’environnement ou juste leur faire faire un léger parcours, ce sera ça.

Image : Une grande toile d'Ultra Nan déposée par terre dans la salle du conseil municipal de Sherbrooke.

Les élèves de Mme Julie ne sont pas les seuls à faire leur petit bonhomme de chemin au sujet de l'environnement. En 2019, à l'initiative d'un groupe citoyen, quelque 2000 écoliers ont signé une toile d'Ultra Nan et ont demandé aux élus de l’afficher dans la salle du conseil municipal. L’objectif? Leur rappeler les conséquences environnementales que peut avoir chacune de leurs décisions.

C’est très touchant [de voir] que ma pensée va au-delà de l’œuvre et qu’elle se fait avec des enfants. Il y a eu une discussion autour de cette œuvre-là, sur l’environnement et sur l’engagement; c’est incroyable.

La Commission des arts visuels de la Ville de Sherbrooke a tout de même recommandé que le tableau ne soit pas intégré à sa collection, parce qu’il ne répond pas à tous les critères d’acquisition de la Ville, a-t-on dit sans plus d’explications. L’affaire a fait couler beaucoup d’encre et a profondément déçu l’artiste. L'œuvre n’a donc jamais été accrochée aux murs de l’hôtel de ville; on l’installe toutefois sur un chevalet lors des séances du conseil municipal. 

Image : Des enfants entourent Ultra Nan. Ils fabriquent ensemble des macarons.

Jamais Norah n’avait imaginé qu’Ultra Nan ne brillait pas en dehors de son patelin quand elle lui a demandé dans quel pays il publiait ses œuvres. Pour elle, il ne faisait aucun doute qu’elle avait devant elle quelqu’un d’aussi célèbre que Picasso ou Dali. 

Juste exister à Sherbrooke, être dans la vie des gens d’ici, c’est correct. Je n’ai pas le sentiment d’échec. J’aurais de la misère à arriver, à trouver l’équilibre entre le plaisir de créer et répondre aux besoins.

Image : Une murale d'Ultra Nan peint sur un mur d'un magasin à un dollar.

Souvent, on compare Ultra Nan à Banksy, un artiste de rue européen qui signe des œuvres anonymes pour faire passer des messages. Une comparaison que le principal intéressé balaye du revers de la main. 

Ça me tape un peu sur les nerfs, parce que j’ai l’air de copier. C’est comme si je faisais du rock et qu’on me comparait à Elvis Presley. C’est sûr que c’est flatteur. Mais je ne suis pas Elvis et je ne suis pas Banksy. On a des visions différentes, on a des parcours différents. Je ne vois aucun scénario où je vendrais des œuvres à un million de dollars, et c’est vraiment correct comme ça, dit-il.

Image : Ultra Nan, de dos, répond aux questions des enfants. Au loin, un élève lève la main.

Ultra Nan éclate de rire quand Jacob lui demande s’il fait beaucoup d’argent avec son art. La déclaration de revenus de l’artiste pourrait étonner, tellement ce qu’il gagne avec son art est modeste. Heureusement, l’artiste a un autre métier : il rénove des bâtiments. 

Je n’aime pas vendre mes œuvres. J’aime mieux les donner. Je veux que ça reste accessible. J’ai toujours eu un rapport bizarre avec l’argent. Je n’ai jamais voulu spéculer.

Jacob ne pourra jamais devenir riche en investissant les sous de sa tirelire dans des tableaux signés Ultra Nan. Si tu penses acheter une œuvre pour tripler ton investissement, tu perds ton temps, lui explique l’artiste en riant. Si tu essayes de la vendre plus cher, je suis prêt à la refaire pour moins cher. Je combats cette idée, cette industrie. Je trouve ridicule la spéculation dans l’art.

Image : Ultra Nan assis sur une table à pique-nique. Dans ses mains, il tient une œuvre où on voit son personnage tenant une planète.

Ultra Nan souhaite simplement être là et accompagner ceux pour qui une œuvre résonne très fort. 

Des fois, ce sont des trucs super intimes. Des gens qui m’écrivent : "Tu m’as aidé. J’ai essayé de me suicider. Ton image m’a accroché à la vie". Quand on me dit que mon art a cette fonction-là et que, pour certaines personnes, il y a eu ce lien qui s'est fait, ça me touche. Quand ton art permet à certaines personnes d’avoir de l’espoir, qu’on les fait réfléchir, c’est du vrai, c’est du concret.

Image : Une enfant peint un grand coeur rouge dans lequel il y a un bonhomme qui tient une planète.

Son désir d’éveiller, de conscientiser sa communauté aux enjeux de notre monde a grimpé d’un cran depuis qu’Ultra Nan est papa d'une petite puce, âgée maintenant de six ans. Maintenant, il espère plus que jamais que ses messages seront non seulement entendus, mais qu’ils contribueront à ce que les gens changent leurs comportements. 

C’est extrêmement important pour moi, et encore plus depuis l’arrivée de ma fille. Ça donne tout le sens à ce que je fais, [à ce que je laisse] comme legs. On ne va tellement pas dans la bonne direction. On le sait tous, c’est ça le pire.

Image : Ultra Nan avec son masque entouré d'enfants dans la cour de récréation de l'école.

La présence d’Ultra Nan à l’école tire à sa fin. Preuve que les enfants sont bien préparés, il leur reste encore beaucoup de questions à lui poser : À quel âge as-tu commencé? Est-ce que tes parents sont fiers de toi? As-tu un autre métier? Une question brûlait les lèvres de Jacob : Quelle est la plus grande œuvre que tu aies faite?

C’était probablement la nuit la plus froide de l’hiver. Il faisait -40 °C, je pense, raconte Ultra Nan en parlant tout bas, comme s’il partageait un secret. C’était la Saint-Valentin et, dans le noir, j’ai dessiné avec de l’eau colorée, dans la neige, un bonhomme avec un cœur. C’était géant, géant! Grand comme la cour de récré!

Cette nuit-là, en dessinant son personnage fétiche dans des flocons éphémères, Ultra Nan a répandu de la joie, de la magie, du gros bonheur dans sa communauté. Chose qu’il souhaite faire encore longtemps.

Quitte à ne jamais exposer dans un musée.

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