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Image : Le tailleur de Pierre Adrien Bobin en plein travail.

Texte: Eugénie Emond | Photos: Denis Wong et Olivia Laperrière-Roy

Construite sur le roc, la petite ville de Saint-Marc-des-Carrières y puise depuis 150 ans une pierre grise, si unique qu’elle orne les plus grands monuments du Québec. Alors que son histoire tombe dans l’oubli, un tailleur lui redonne son lustre, un coup de scie à la fois.

À l’arrière de l’hôtel du Parlement du Québec, les berlines noires des ministres attendent, moteur ronflant, que leurs passagers sortent de l’enceinte. De sa guérite, une gardienne de sécurité interpelle Adrien, qui marche avec moi sur le trottoir :

- Hey! C’est notre sculpteur!, lance-t-elle à Adrien, enthousiaste.

- Je suis venu leur montrer mon chantier préféré, lui répond-il, visiblement heureux de la retrouver.

- Et tu y seras gravé à vie!, lui renvoie-t-elle, pleine d’admiration.

Au-dessus de nos têtes, tout en haut de la façade nord, deux immenses castors dressés sur leurs pattes arrière entourent un médaillon coiffé d’une couronne. Adrien Bobin a taillé ces armoiries de 8 pieds et demi de haut dans la pierre il y a huit ans, quand des morceaux de queues des rongeurs menaçaient de tomber sur la tête des notables. Pendant un mois, le tailleur de pierre s’est attelé à la tâche de reproduire fidèlement l’œuvre d’un sculpteur anonyme, vieille de près de 135 ans.

Adrien est debout, face au parlement. Il regarde la bâtisse en pointant certains éléments architecturaux.
Adrien Bobin a taillé et sculpté des pierres pour l'hôtel du Parlement lors de différentes phases de restauration qui ont eu lieu en 2010, en 2012 et en 2015.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Chaque fois qu’il se retrouve devant l’imposant édifice, Adrien ne peut s’empêcher de ressentir une émotion, un mélange de fierté et de salutation au destin.  Pour un petit Français qui débarquait de sa Champagne natale, située à quelque 700 kilomètres de la mer, je tripais ben raide! , se souvient-il.

Ce matin, en regardant ses castors, il affirme :  Il n’y a pas une pierre que je taille sans penser à celui qui l’a faite, en me demandant s’il avait conscience que sa pierre allait être refaite aujourd’hui.  Avant ma rencontre avec Adrien, je n’avais jamais songé à qui avait exécuté toutes ces fioritures dans la pierre des édifices devant lesquels je suis passée des dizaines de fois. Ni au matériau même : la pierre de Saint-Marc. Une pierre grise si présente qu’on ne la remarque plus.

Une armoirie représentant deux castors est visible au sommet de l'assemblée nationale, au travers des feuillages des arbres.
Il existe quatre de ces armoiries au sommet des façades de l'hôtel du Parlement à Québec. Adrien a mis un mois pour reproduire l'une d'entre elles.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Et pourtant, la liste des bâtiments qui en sont faits est longue : les hôtels de ville de Québec et de Montréal, les ornements du Château Frontenac, une panoplie d’églises, d’hôpitaux et de bureaux de poste au pays, quelques édifices au Nouveau-Brunswick, en Ontario et aux États-Unis, et, plus récemment, les annexes du Centre canadien d’architecture de Montréal et du Musée de la civilisation de Québec.

Adrien, lui, la travaille tous les jours. Tellement, d’ailleurs, qu’il en est constamment recouvert; une fine poussière blanche s’échappe par nuées de ses vêtements à la moindre pression.

Une fois l’an, il traverse le fleuve et se rend dans Portneuf, à Saint-Marc-des-Carrières, petite ville de quelque 2900 âmes. Là, il descend directement à la source, dans le trou de la carrière, pour y choisir ses pierres.

La main et les vêtements d'Adrien sont complètement recouverts d'une possière blanche.
Adrien travaille la pierre tous les jours. Tellement, d’ailleurs, qu’il en est constamment recouvert; une fine poussière blanche s’échappe par nuées de ses vêtements à la moindre pression. Photo : Radio-Canada / Denis Wong
Image : Un pick up roule dans le fond de la carrière.
Photo: Chapitre 1 - Carrière  Crédit: Radio-Canada

Visite dans le cœur de Saint-Marc-des-Carrières

Le vent tourne dans le cratère. Le bruit des pelles mécaniques et des camions-bennes qui transportent les blocs se mêle au bip bip des véhicules qui reculent.

Un galon à mesurer à la main, Adrien se promène entre les rangées de pierres, des blocs alignés presque aussi grands que lui; un entrepôt de roches à ciel ouvert où le tailleur magasine.  Je vais essayer de trouver mon bonheur! , lâche-t-il avant de repartir.

Céline Châteauvert, surintendante des opérations, l’observe, amusée, faire des allers-retours entre les blocs. Ils ne sont pas nombreux, les tailleurs qui viennent directement ici. Et Adrien en impose. Avec sa tignasse, sa barbe rousse et son gabarit, le parallèle avec le gaulois assez fort pour transporter des menhirs sur son dos se fait immanquablement; Adrien est Obélix.  Il a quel âge?, me demande-t-elle, incrédule. Ce métier, ça n’intéresse plus que les vieux! 

On aperçoit, dans le rétroviseur d'un véhicule, Céline et Adrien, souriants, lors d'une discussion dans le stationnement de la carrière.
Céline Châteauvert, surintendante aux opérations chez Graymont Portneuf inc. L'une des rares femmes au pays à diriger une carrière, elle travaille à celle de Saint-Marc-des-Carrières depuis 21 ans.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Ce matin, Adrien, 33 ans, cherche LA roche aux dimensions parfaite, homogène et sans faille, dans laquelle il pourra tailler un fronton de lucarne pour la gare du Palais. Tout l’été, c’est lui qui doit approvisionner le chantier de restauration en pierres taillées.  Dommage que je n’aie besoin que d’un seul bloc! , observe Adrien en admirant la qualité des roches.  Il y a des années où les blocs sont pas mal moins beaux que ça , ajoute-t-il.

La main d'Adrien montre la parois d'une roche de la carrière de Saint-Marc.
Adrien doit s'assurer que la pierre est de bonne dimension et qu'elle ne contient pas de faille.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Pour extraire le banc de pierre de taille, situé à 20 ou 30 pieds de la surface, les carriers, le nom donné aux employés d’une carrière, ont recours au dynamitage pour le détacher de la paroi.  Tant qu'on n’est pas allés l’extraire, on ne peut pas savoir si la qualité va être là , explique Céline Châteauvert. Cette dernière, qui travaille dans le domaine depuis 21 ans, s’anime lorsqu’elle parle du calcaire de Saint-Marc, qu’elle qualifie de  diamant brut .

Il faut dire que la pierre de Saint-Marc a sa réputation. Il s’agit d’un calcaire dur, plus mou que le granit, se taillant aisément. Une roche sédimentaire, dont la formation remonte à 450 millions d’années. La qualité et l’épaisseur du banc dans la région permettent d’extraire des blocs de bonne dimension, sans faille, dans lesquels on peut percevoir des fossiles, principalement de coquillages.

Une fendeuse hydraulique en action dans la carrière, alors que le contremaître vérifie son bon fonctionnement.
Le banc de pierre de taille est d'abord dynamité. Les carriers ont ensuite recours à une fendeuse hydraulique pour fendre les blocs de pierre en suivant les failles naturelles présentes dans la pierre.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le complexe industriel des Carrières Saint-Marc figure même au Répertoire du Patrimoine culturel du Québec depuis 2011.  Je trouve ça spécial qu'à partir d'une roche, on réussisse à faire de si belles sculptures , s’étonne encore aujourd’hui Céline Châteauvert.

Sur les parois de la carrière, on aperçoit bien les différentes couches de sédiments, ton sur ton. La pierre de taille, plus pâle et plus dense, se trouve en sandwich entre deux couches plus foncées. Ces dernières seront pulvérisées pour aboutir dans les litières à chat, sur les pistes d’atterrissage et dans différentes moulées pour les animaux.

Adrien se tient à côté du bloc de pierre qu'il a choisi parmis les différents choix.
Adrien a choisi sa pierre. Les blocs étant de bonne qualité cette année, Adrien aurait aimé avoir l'espace et l'argent pour en entreposer quelques-uns.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Tout l’été, le fond de la carrière se remplit de blocs bruts destinés aux entreprises de transformation de pierre de taille. Ce seront elles qui couperont, qui scieront la pierre calcaire pour alimenter les chantiers de construction.

Après quelques allers-retours, Adrien s’arrête sur un bloc de 5,6 tonnes au coût de 1628 $.

 Il retourne à son premier amour , conclut Céline Châteauvert.

Image : Adrien est debout devant les portes en bois de son atelier.
Photo: Chapitre 3 - atelier à l'Île d'Orléans  Crédit: Radio-Canada

Un atelier sur mesure à l'île d'Orléans

L’atelier d’Adrien est situé tout au bout de la route du Mitan, à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans. En 2013, il a acheté une ancienne banque, dont il achève les rénovations, et s’est construit un atelier. L’été, les passants peuvent apercevoir ses œuvres prendre un bain de soleil sur le bord du chemin, en attendant d’être livrées sur les chantiers.

« Au début, mon Dieu qu'il y avait de la méfiance! Les gens se demandaient si ça n’allait pas devenir une cour à scrap et je peux comprendre, se remémore-t-il. Mais j’ai maintenant une super entente avec mon voisinage! »

Le tailleur de pierre scie un morceau de pierre dans son atelier,  tandis qu'un long tube de dépoussiéreur est installé à ses côtés. Un collègue tailleur est à l'arrière.
Un dépoussiéreur installé au fond de l'atelier aspire la poussière générée par la taille. La poussière de pierre calcaire est beaucoup moins nocive que celle qui provient d'autres types de pierre.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Pour les besoins de notre visite, Adrien a laissé grandes ouvertes les deux portes de l’atelier, duquel s’échappe maintenant un nuage de poussière blanche. Dans ses mains, la lourde scie électrique paraît légère.  C’est quand même assez pesant , nuance-t-il.

En haut, accrochés aux murs, il y a des cadres couverts de poussière. Passées au jet d’air comprimé, les images se révèlent une à une, affichant les joyaux qu’il a exécutés depuis son arrivée, les castors du parlement comme point d’orgue.

Je suis très attaché au parlement. D’abord parce que c’est ce qui m’a fait venir au Québec en 2010, mais aussi parce qu'on avait réuni une équipe formidable pour un travail intense.

Adrien Bobin
Adrien se tient à côté de son atelier, sur lequel se trouve plusieurs outils.
Aux murs de l'atelier sont affichées dans des cadres les œuvres qu’il a exécutées depuis son arrivée.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Au moment où s’amorçaient de grands travaux de restauration au Québec, la pénurie de tailleurs de pierre et de sculpteurs qualifiés a favorisé la venue de plusieurs Français. Adrien est resté.

« Adrien c’est un alone dans l’industrie », explique l’architecte Michel Boudreau, spécialisé en restauration, en conservation et en mise en valeur du patrimoine.  Il a vraiment une approche exceptionnelle, artisanale, et c'est bien tant mieux pour notre Québec. 

Il existe bien des tailleurs de pierre au sein des différentes usines de transformation de pierre de la province, mais la finition n’est pas la même, car une grande partie du travail est exécutée à l’aide de machines programmées. Adrien a d’ailleurs travaillé pour quelques-unes d’entre elles à son arrivée, repassant derrière les angles trop droits des machines.

Ici, aucune formation n’arrive toutefois à la cheville de ce qui existe en Europe. Les tailleurs-sculpteurs comme Adrien se comptent sur les doigts d’une main.

 C’est triste que ce soit un Français qui doive nous montrer comment faire , déplore la sculpteure Monique Brunet. Elle-même, issue d’une famille de tailleurs de pierre du Manitoba, a pu parfaire ses techniques auprès d’un Français venu à Québec. Elle enseigne maintenant la sculpture sur pierre à la Maison des métiers d’art de Québec, un DEC affilié au Cégep Limoilou dans lequel elle a inséré un cours sur la taille de pierre.

Le nombre de bâtiments institutionnels ou religieux à restaurer n'ira pas en diminuant dans les prochaines années, et Monique déplore déjà les dégâts causés par le manque de main-d'œuvre qualifiée.  On est en train de réparer des restaurations qui sont mal foutues , souligne-t-elle.

En France, Adrien a commencé sa formation dès l’âge de 16 ans. Un choix de carrière imprévu qu’il a fait après avoir aperçu, dans un atelier, une immense rosace gothique.

Je ne savais pas qu’on pouvait créer tant de beauté dans la pierre!

Adrien Bobin

Sa formation a duré sept ans.  On étudiait la fin de semaine et on travaillait durant la semaine. Tous les ans, on changeait de lieu de vie et de lieu de travail, chaque région possédant des pierres et des techniques différentes : Dijon, Reims, Marseille, Tours, Orléans , résume-t-il.

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La majeure partie du travail d'Adrien s'effectue à l'aide d'outils pneumatiques et d'un compresseur. Certaines étapes nécessitent toutefois l'usage d'outils qui requièrent la force des bras. Les outils d'Adrien sont fabriqués par un forgeron.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Il a ensuite voyagé selon les contrats, tirant profit du savoir-faire de ses collègues. Mais ce n’est qu’ici qu’il a pu admirer l’ingéniosité des tailleurs de pierre, développée par nécessité. Des patenteux, qui transformaient leur scie initialement destinée à couper le bois.  Adapter des outils, c'est bien juste au Québec que j'ai vu ça! , reconnaît-il.

Dix ans se sont écoulés depuis son arrivée ici, et il ne regrette toujours pas son choix. L’hiver, lorsque c’est plus tranquille, il s’adonne (en bon gaulois) à la fabrication artisanale de charcuteries et de fromages.  Un savoir-faire que j’ai appris ici , précise-t-il.

Image : Adrien et Jacques discutent dans un atelier
Photo: Chapitre 4 - un savoir mal transmis  Crédit: Radio-Canada

Un savoir mal transmis au Québec

Ce matin, Adrien est de retour à Saint-Marc-des-Carrières. Il vient rencontrer pour la première fois l’ancien tailleur de pierre Jacques Marcotte, 76 ans.  Jacques a connu toute la descente de cette industrie à Saint-Marc-des-Carrières , résume Adrien. Dans les années 30, quatre carrières exploitaient le calcaire, faisant de Saint-Marc le troisième producteur au Canada. Les tailleurs de pierre travaillaient dans des ateliers, à proximité des carrières, avec des outils qui commençaient tout juste à être mécanisés.

Mais avec l’avènement du béton, l’intérêt pour la pierre s’est peu à peu étiolé, forçant la fermeture des carrières. Après une grève aux Carrières Saint-Marc qui a duré trois ans dans les années 90, la compagnie britanno-colombienne Graymont, spécialisée dans la fabrication de chaux vive, a acquis le plan. Aujourd’hui, elle est la seule à exploiter le banc de pierre de taille de la région. Une activité marginale, qui ne représente que 2 % de toute sa production.

Jacques a aussi dans son barda quelques outils qui pourraient intéresser Adrien. Mais le vieux tailleur est bourru. Il ne veut plus rien savoir de ce métier qu’il n’a pas choisi.  Mon père aussi taillait de la pierre et il a toujours haï ça , peste-t-il. Il sacre contre l’AVC qui lui a fait perdre ses moyens – et son permis de conduire – il y a quatre ans.

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Jacques Marcotte présente à Adrien un maillet rond, utilisé par les tailleurs de pierre de Saint-Marc-des-Carrières durant la première moitié du vingtième siècle. Jacques a eu accès à des outils mécanisés lorsqu'il était lui-même tailleur.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Mais, peu à peu, la colère de Jacques Marcotte se calme. Il est intrigué par son visiteur français et sa connaissance aiguisée des outils dont plus personne ne se sert aujourd’hui.

- Qui t’a appris tout ça?

- En France. Durant ma formation, on devait passer deux ans sans avoir recours aux machines.

- Je me disais que t’avais pas appris ça icitte, parce qu’il n’y en a plus qui savent travailler avec ça.

Dans la cour, pendant que Jacques et sa femme reviennent sur leur vie d’ouvriers – et leurs regrets de ne pas avoir une maison en pierre calcaire – deux amis apparaissent de l’autre côté de la clôture. Pierre, le voisin de 91 ans, et Germain, deux anciens confrères.

Une rencontre fortuite qui prend des allures de retrouvailles alors que Jacques jurait, il y a quelques minutes à peine, « qu’il ne reste plus rien ni personne icitte en lien avec la taille de pierre ». Pierre passe même par-dessus la clôture une lourde masse.  Pèse-là, tu vas voir, c’est lourd en maudit! , suggère-t-il.

« T’aimerais-tu ça revenir 50 ans en arrière pis travailler la pierre encore, pis avoir un salaire?, lui demande Jacques. Moi, j'aimerais ça. Parce qu'avec ma pension, c'tune p’tite crisse de vie », ajoute-t-il.

À Saint-Marc-des-Carrières, devenu aujourd’hui un centre de services, c’est la méconnaissance même de l’histoire locale, qui ne s’est pas transmise auprès des jeunes générations, qui surprend. Peu de jeunes gens savent l’importance que cette industrie a eue dans la région.

Sur le balcon d’une maison privée, trois jeunes adolescents se prélassent dans le soleil d’un été covidien qui s’éternise. Rosalie, qui habite le village voisin, est la mieux renseignée. Elle mentionne les fossiles qui se trouvent dans la pierre sédimentaire et dont son père lui a parlé. Nos questions sont l’occasion pour la mère de deux des ados de révéler à ses enfants que leur grand-père avait été maçon, et leur arrière-grand-père, tailleur de pierre.

- On ne savait pas!, s’exclame Thomas, 13 ans.

- Mais oui, mamie vous en a déjà parlé, lui répond sa mère

- Non, elle ne parle pas de ça, rétorque Océane, 16 ans.

Image : Des maisons de toutes les époques peuplent une des rues principales du village de Saint-Marc-des-Carrières.
Photo: Chapitre 2 - le village de Saint-Marc  Crédit: Radio-Canada

Un village bâti autour des carrières

La maison de Jacques se trouve à l’entrée de la rue Principale. Saint-Marc-des-Carrières est une drôle de ville. On peut apercevoir la pierre grise un peu partout sur les maisons d’ouvriers, ce qui lui donne un certain charme dépareillé.

La pierre est un matériau de luxe, peu abordable, qu’on ne peut se procurer à la quincaillerie du coin. Certains ont récupéré des retailles et en ont fait un escalier, des colonnes, une jardinière, un bain pour les oiseaux.

Même Diane Marcotte, la femme de Jacques, a taillé elle-même une grotte pour sa Sainte Vierge, chose rarissime, puisque les tailleurs sont essentiellement des hommes.

Vu sur Google Earth, le cratère laissé par la carrière est immense. Un quadrilatère, dont deux des arêtes bordent le centre de la ville. Saint-Marc-des-Carrières est assis sur un banc de pierre.  Quand la Ville doit faire des travaux d’aqueduc, il faut dynamiter , illustre Diane Marcotte.

C’est d’ailleurs cette pierre unique qui est à l’origine de la création de la ville de Saint-Marc-des-Carrières, en 1901. D’abord puisé à Deschambault – le calcaire se nommait alors pierre de Deschambault –, il a ensuite été extrait à Saint-Marc. De la fin du 19e siècle au milieu du 20e siècle, l’exploitation de la pierre calcaire a pris toute la place. L’avènement du chemin de fer a permis de déplacer les blocs au Nouveau-Brunswick, en Ontario et aux États-Unis. Montréal, qui exploitait aussi un calcaire gris sur l’île, a dû se tourner vers la pierre Saint-Marc lorsque ses carrières ont fermé à la fin des années 1920.

 Saint-Marc-des-Carrières, c’est vraiment unique! , explique l’ethnologue à la retraite Ronald Labelle, qui a fait sa thèse sur la taille de pierre à Saint-Marc dans les années 80.  C’est un village complètement industriel, créé autour des carrières, dans une région principalement agricole , poursuit-il.

Image : Adrien discute, le coude sur un bloc de pierre.
Photo: Chapitre 5 - restauration patrimoniale  Crédit: Radio-Canada

Faire de la restauration avec une pierre locale

Adrien Bobin peut reconnaître la pierre de Saint-Marc les yeux fermés – ou presque – et détailler toutes ses nuances de gris. Avec lui, la pierre grise retrouve sa noblesse. Il en connaît toutes les teintes, du blanc bleuté au gris, au noir sale, au brun terre lorsqu’elle est polie. Il rappelle l’importance de privilégier la pierre locale, qui s’adapte bien au climat, pour la construction et la restauration.

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La pierre de Saint-Marc orne en partie la porte Saint-Louis à Québec.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

On sait comment elle va vieillir dans le temps , insiste Isabelle Paradis, restauratrice de biens culturels au Centre de conservation du Québec. Cette dernière souligne l’importance de protéger le calcaire. En Angleterre, il y a des coins de carrières classés et des secteurs réservés à la restauration. Ce qui n’est pas le cas ici, souligne-t-elle.

Même si la ressource ne s’épuisera pas de sitôt, l’entreprise Graymont Portneuf atteindra les limites de son terrain d’ici la fin du siècle. Déjà, des démarches sont entreprises auprès d’agriculteurs voisins du plan pour acquérir leurs terres. Un processus de longue haleine, qui ne se fait pas aisément parce qu’il faudra dézoner des milieux humides.

Depuis son arrivée au Québec, Adrien a travaillé sur bon nombre de bâtisses et collaboré avec plusieurs architectes auxquels il donne parfois des formations sur son métier. Ils ne sont pas si nombreux à s’y connaître en pierre locale. Ceux qui optent pour la Saint-Marc doivent composer avec les aléas d’un seul fournisseur.

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Adrien s’est chargé d’approvisionner les maçons en pierres taillées pour la restauration d’une des façades de la gare du Palais l’été dernier.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Lors de la restauration de la façade du Diamant à Québec, sur laquelle Adrien a travaillé en 2018, une grève des employés de la carrière avait entravé l’approvisionnement du chantier. On s’est retrouvé devant un dilemme , se rappelle Marie Chantal Croft, alors architecte principale pour Coarchitecture / In Situ / Jacques Plantes Architectes. Certains ont soulevé l’option de choisir une autre pierre, mais on a préféré attendre de recevoir la pierre d’origine. Sinon, ça aurait ressemblé à un pain aux raisins, avec des pierres plus foncées ou plus pâles, se souvient-elle.

Il y a deux ans, la restauration de la Citadelle de Québec avait fait scandale, alors que le promoteur avait d’abord opté pour une pierre américaine au lieu de la pierre locale, le grès vert de Sillery.

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L'ancien palais de justice de Québec, construit entre 1883 et 1887 avec la pierre de Saint-Marc, a lui aussi besoin d'être restauré.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

De retour dans le Vieux-Québec, Adrien s’extasie devant le travail des maçons et des tailleurs de pierre qui l’ont précédé. Malgré la méconnaissance des gens de la pierre de Saint-Marc, il constate aujourd’hui un engouement pour le patrimoine et les métiers qui y sont liés. Les gens savent que les forgerons, ça ne sert pas seulement à faire des épées, et que les tailleurs de pierre, ça ne taille pas seulement des pierres dans les bandes dessinées, affirme-t-il.

Et il ne s'en plaint pas.

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Adrien prend la pause devant le parlement, son lieu de prédilection à Québec.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

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