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Image : Une affiche où il est écrit Au revoir Arvida devant l'aluminerie de Rio Tinto.

La quête de la « Washington du nord », Arvida, pour être reconnue a l’UNESCO.

Texte : Mélyssa Gagnon | Photos : Vicky Boutin

Terry Loucks monte dans sa Jeep blanche pour mettre le cap sur le Saguenay plusieurs fois par année avec, à ses côtés, une boîte à lunch faite de métal gris, l’aluminium emblématique de sa région natale.

Elle est identique à celles que des milliers d’ouvriers ont trimballées, jour après jour à partir du milieu des années 20, depuis leur domicile jusqu’à l’aluminerie qui crache, encore aujourd’hui, d’épais nuages de fumée dans le ciel d’Arvida.

Une affiche où il est inscrit Bienvenue à Arvida.
Ces panneaux, reproduits selon le modèle de l’époque, ont été installés aux points d’entrée et de sortie d’Arvida en 2016. On peut voir un lingot d’aluminium au sommet.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Depuis bientôt 100 ans, Arvida, en plein cœur du Saguenay–Lac-Saint-Jean, est considérée comme la capitale mondiale de l'aluminium. L’ancienne usine d’Alcoa, plus tard devenue Alcan, puis vendue à Rio Tinto, demeure le poumon économique de la région. En quête d’une reconnaissance par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) pour devenir la « ville construite en 135 jours », citoyens, expatriés et experts se rallient autour d’un objectif commun : préserver le patrimoine des lieux et perpétuer la mémoire de ceux et celles qui ont jeté les bases d’une société nouvelle.

L’ancienne ville annexée à Jonquière en 1976, puis à Saguenay au début des années 2000, se démarque par sa vitalité et par le désir des personnes qui y habitent de garder les mémoires du passé intactes.

Quand j’arrive proche du Saguenay, dans le parc, tout me revient, confie Terry Loucks, ses yeux bleus rieurs affichant soudain un air solennel.

Terry Loucks montre un cahier de notes.
À bord de son véhicule, Terry Loucks trimballe des objets historiques lorsqu’il vient à Arvida. Il a fait don de plusieurs articles au Centre d’histoire Arvida. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

L’homme de 72 ans est aujourd’hui établi à Fitch Bay, en Estrie, mais il a vécu à Arvida pendant 17 ans. Il y a vu le jour en 1948 au son de la sirène marquant le début du quart de travail de 8 h à l’usine d’Alcan, où son père occupait un poste d’ingénieur électrique. Quand Ford Loucks a décidé de quitter son emploi à la General Electric, en Ontario, en 1942, lui et son épouse, Helen, ont jeté leur dévolu sur Arvida, ville planifiée, lieu de tous les possibles.

Le couple a élu domicile dans un minuscule appartement situé au-dessus du supermarché Steinberg, au cœur d’un centre-ville imaginé par des architectes avant-gardistes, qui avaient reçu le mandat de favoriser l’épanouissement des habitants de la cité construite de toutes pièces autour de l’usine Alcoa, alors dirigée par l’industriel américain Arthur Vining Davis (Ar-Vi-Da).

Des employés du marché Arvida devant la bâtisse.
L'actuelle bibliothèque d'Arvida abritait le supermarché Steinberg à l'époque où Terry Loucks habitait l'ancienne ville.Photo : Société historique du Saguenay, P002, S7, SS1, P08196-2

Ça faisait 12 pieds par 20 pieds. C’était un tout petit appartement, se remémore Terry Loucks, évoquant le vague souvenir de son premier logis. Il se trouve alors assis sur un banc de parc à la place du Conte, située à un jet de pierre de l’ancien marché, plus tard converti en immeuble commercial abritant la bibliothèque municipale.

Terry Loucks est devant la Bibliothèque d'Arvida.
Pendant les deux premières années de sa vie, Terry Loucks a vécu dans un petit appartement situé à l’étage d’un ancien marché. L’immeuble abrite maintenant la Bibliothèque d’Arvida.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

En 2018, la Ville de Saguenay, dont fait partie Arvida, a fini par arracher le revêtement qui a longtemps recouvert les charmes du bâtiment négligé au fil des ans. Au terme d’un projet de restauration, la bibliothèque a retrouvé ses lettres de noblesse, et l’immeuble, son cachet patrimonial.

Lors des travaux, le coloré Terry Loucks, qui voue un amour inconditionnel à son ancien patelin en dépit d’un exil de plus de 55 ans, est parti avec la porte de l’ancien appartement familial sous le bras. Le numéro 4 : précieux souvenir d’un passé dont il demeure nostalgique.

Les fondations

L’histoire d’amour entre Terry Loucks et Arvida puise ses origines dans les années 50, alors que l’homme forge son identité et se lie d’amitié avec ses camarades de l’Arvida Elementary School, puis de l’Arvida High School. Entre deux matchs de hockey, il tisse aussi des liens avec des Québécois, des Polonais, des Allemands, des Suisses, des Américains et des porte-étendards d’autres nations qui forment le tissu social d’Arvida en raison de son usine. À cette époque, l’aluminerie tourne à plein régime.

Terry Loucks nourrit un sentiment d’appartenance à cette municipalité bâtie de toutes pièces à partir de 1926 sur les flancs de Chicoutimi, près de la rivière Saguenay, autour d’un concept relevant de l’utopie.

Les bâtisseurs d’Arvida voulaient créer une société nouvelle. D’un plan d’urbanisme audacieux pour l’époque ont poussé, comme des champignons, 270 résidences aux caractéristiques architecturales diverses. Les maisons de « la ville construite en 135 jours » étaient destinées aux travailleurs, à qui l’on permettait d’accéder à la propriété sans égard à leur statut. Au fil des ans, d’autres bâtiments s’y sont greffés.

On a appelé Arvida la « Washington du Nord », un clin d’œil à l’autre ville planifiée, au sud de la frontière, créée pour loger les employés du gouvernement fédéral. Le but derrière la fondation d’Arvida, nichée en plein centre d’une région au riche pouvoir hydroélectrique : devenir la capitale mondiale de l’aluminium et un lieu où il fait bon vivre. Le premier objectif a été atteint puisque la construction de l’usine a ouvert la voie à la création de la vallée de l’aluminium. Le second aussi, du moins si l’on se fie aux dires de l’un de ses témoins les plus fidèles.

Car c’est ce que retient Terry Loucks de ses années passées à Arvida : une vie paisible, sécuritaire, une communauté solidaire. De l’avis du septuagénaire, volubile et fin conteur, il s’agissait d’un terreau aussi riche en aluminium qu’en relations humaines. Terry Loucks ne s’est jamais lassé de son Arvida natale et a continué de la visiter après son départ pour l’université à Sherbrooke, en 1965.

Ford et Helen Loucks ont plié bagage en 1976 et n’ont jamais remis les pieds à Arvida. Leur fils, lui, plante des arbres chaque année devant son ancienne école, rebaptisée Riverside Regional School, en hommage aux familles qui ont jeté les bases de la ville de l’aluminium. Calder, Locke, Campbell, Blair, Weber… énumère-t-il.

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Chaque année, Terry Loucks revient à Arvida pour planter des arbres devant l’école anglophone Riverside, à la mémoire de familles qui ont contribué à bâtir Arvida.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Il y revient aussi pour porter le flambeau d’un audacieux projet visant la reconnaissance d’Arvida par l’UNESCO en raison de son patrimoine industriel et urbanistique unique. Bien que jugée farfelue à ses balbutiements au milieu des années 90, la démarche a été rendue crédible par l’implication de scientifiques de renom, comme l’historienne et professeure à l’Université du Québec à Montréal, Lucie K. Morisset.

En 1993, la spécialiste a tôt fait d’abandonner son sujet de maîtrise, l’architecte de Québec Georges-Émile Tanguay, au profit d’Arvida, dont on relevait déjà le caractère particulier.

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Arvida était autrefois une véritable société multiculturelle. Ses bâtisseurs voulaient faire de cette ville de compagnie un lieu où il fait bon vivre.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

L’idée derrière Arvida n’était pas seulement que les gens soient heureux. Ce qu’on s’est vraiment dit, c’est que l’industrie, l’usine, devenaient le support d’un projet de société. Une société nouvelle fondée sur l’épanouissement des personnes. C’est pour ça qu’Arvida n’a jamais été une ville fermée, comme ce qu’on disait d’autres villes [créées par des] compagnies. L’idée était de créer une société entière, libérale, où les gens auraient accès à une maison, à un commerce. Et tout ça fonctionnait en interaction grâce au grand projet industriel, résume Lucie K. Morisset.

C’est en partie à cette démarche de reconnaissance que l’on doit attribuer la « résurrection d’Arvida », comme l’appelle Terry Loucks. Les caractéristiques patrimoniales de l’ancienne municipalité ont été ignorées pendant des décennies, alors que des immeubles de tôle se sont dressés, faisant un pied de nez à des édifices de brique négligés.

Conseiller municipal à Saguenay depuis 2009, Carl Dufour est convaincu que son quartier est un joyau.

Arvida a d’ailleurs été nommée Lieu historique national par le gouvernement du Canada en 2012 et est devenue le treizième arrondissement historique du Québec en 2018.

Plusieurs me disaient que j’allais me casser la gueule avec le dossier de reconnaissance par l’UNESCO et quand je parlais de l’importance de préserver le patrimoine bâti, dit-il.

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Le conseiller municipal du secteur Arvida, Carl Dufour, profite des passages de Terry Loucks à Arvida pour venir le saluer.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Le gouvernement du Canada n’a pas retenu la candidature d’Arvida lors du dernier appel de dossiers pour inclusion à la liste indicative fédérale, à partir de laquelle des propositions sont formulées à l’UNESCO.

Ceux qui militent en faveur du projet gardent néanmoins espoir pour une prochaine ronde. Ils estiment que reconnaissance ou pas, le caractère distinctif du quartier Sainte-Thérèse, où se trouvent l’usine et les bâtiments cités, demeure entier.

C’est comme une espèce de transfert du grand projet urbain et industriel du 20e siècle vers ce qui est un projet urbain et social au 21e siècle, c’est-à-dire un projet de société fondée sur le patrimoine plutôt que sur l’industrie. Qu’Arvida soit reconnue à l’UNESCO, c’est simplement un levier pour permettre encore plus à la population de poursuivre dans la voie de sa fierté, même en contexte de désindustrialisation, poursuit Lucie K. Morisset.

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Cette boîte à lunch en aluminium pareille à celle que des milliers de travailleurs d’Alcan ont trimballée pendant des décennies est devenue la trousse des ambassadeurs d’Arvida. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Le pont

À l’image du pont d’aluminium – un ouvrage de génie civil primé – qui enjambe le Saguenay près de la centrale hydroélectrique de Rio Tinto à Shipshaw, Terry Loucks s’est plu à bâtir des ponts entre Arvida et sa famille fondatrice aux États-Unis.

Cette structure unique et les espaces verts qui l’avoisinent sont d’ailleurs devenus un lieu de rassemblement estival, où les gens d’Arvida et des alentours se sont longtemps réunis, l’été, pour admirer la beauté du paysage et le mouvement incessant de la rivière.

Terry Loucks a rendu possible la visite de Dow Davis, le petit-neveu d’Arthur, à Arvida il y a trois ans. L’un de ses désirs les plus chers : qu’un musée arborant le nom du fondateur de la ville voit le jour dans l’enceinte de l’église Sainte-Thérèse à temps pour le centenaire de 2026. C’est d’ailleurs un projet sur lequel planche le Centre d’histoire Arvida.

Je suis passionné. Partout où je vais, je parle d’Arvida. On m’appelle Mr. Arvida – c’était le surnom de Reidy Smith, qui écrivait les nouvelles anglophones dans le journal Le Lingot d’Alcan dans les années 50 et 60. Je suis le patrimoine humain d’Arvida. Oui oui, c’est ça. Je suis le patrimoine humain, concède-t-il d’une voix enrobée d’anglais.

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Tout près de l’appartement où il a vécu les trois premières années de sa vie, l’ex-citoyen d’Arvida montre une mosaïque qu’il a créée en hommage à sa famille.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Il revient à la discussion alors que s’échappent frivolement de sa boîte à lunch fanions et paperasse. Un autocollant arborant le slogan « J’appuie Arvida », comme ceux que l’on peut voir collés aux vitrines de boutiques du carré Davis, s’envole vers ce centre-ville jadis bucolique, où l’engouement de nouveaux commerçants se fait sentir. Terry Loucks l’attrape de deux doigts agiles et le replace soigneusement au centre d’une liasse de papiers.

L’ambassadeur

À la place du Conte, ce parc aménagé près de la bibliothèque d’Arvida après sa restauration, Terry Loucks reprend son souffle entre deux récits relatant ses frasques d’antan et celles de personnages qui ont saupoudré magie et poésie sur un ciel rosi de bauxite. Il relate le parcours de citoyens et citoyennes qui ont écrit l’histoire et salue l’investissement de ceux et celles, plus jeunes, qui planchent sur le prochain chapitre.

Il a son rôle d’ambassadeur d’Arvida à cœur, une fonction symbolique qu’il prend on ne peut plus au sérieux et qui va, selon lui, bien au-delà du fait de transporter cette boîte à lunch métallique que lui a remise le Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida (SNEAA) en 2012. Terry Loucks l’a reçue au moment de son adhésion au club formé d’illustres résidents, d’expatriés et de passionnés qui soutiennent le projet de reconnaissance. Tout comme la multitude d’objets historiques en lien avec Arvida entassés dans la valise de sa Jeep et transportés de Fitch Bay à Saguenay, la boîte remplie de documents revêt, pour lui, les attributs d’un trésor.

Je la traîne partout avec moi, affirme-t-il fièrement, faisant sauter les verrous du coffret avec fracas. Le geste laisse fuir autocollants et dépliants destinés à la promotion de la démarche.

It was like a calling, admet-il dans sa langue maternelle lorsque questionné sur les motifs qui l’animent.

Il y en a qui ont l’appel de la religion, moi j’ai eu l’appel d’Arvida. C’était une ville unique. Quel endroit pour grandir et pour devenir quelqu’un! On ne le réalisait pas à l’époque. Ce n’était que chez nous et c’était tout ce qu’on connaissait en tant qu’enfants. Mais plus tard, on s’en souvient et on apprécie tout ça davantage. On a côtoyé des gens de 36 nationalités. On a développé une ouverture d’esprit. Ce sont de très bons souvenirs qu’on ne peut pas oublier, affirme Terry Loucks, l’air songeur, en grattant sa barbe blanche.

Terry Loucks se dit investi d’une mission qui le pousse à perpétuer la mémoire des familles de son ancien coin de pays.

Ça me donne du bonheur, confie celui qui a fait carrière comme agent de bord à Air Canada.

Les maisons

Au même titre que les maisons patrimoniales entretenues et restaurées de main de maître par leurs propriétaires, lesquelles fournissent à une portion d’Arvida ses allures de carte postale, le carré Davis et ce qu’il est en voie de devenir font rêver Fanny Marin, une jeune mère de famille. Elle et Terry Loucks ont 40 ans d’écart. Leurs chemins ne se sont jamais croisés. Pourtant, les deux sont mus d’une passion commune pour Arvida, ses odeurs de fumée et les sifflets de train du Roberval-Saguenay, compagnie ferroviaire appartenant à Rio Tinto.

Devant son jumelé de brique de la rue Neilson se dresse une borne d’aluminium indiquant le modèle de la maison, construite en 1941. Le bâtiment attire l’attention des passants, comme d’autres du circuit qui se distinguent par leurs spécificités.

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Fanny Marin, son conjoint Dany Boulianne et leurs deux filles, Dorothée, 8 ans, et Charline, 2 ans.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

La fondatrice de la page Facebook « Arvida je t’aime », dont le conjoint fait partie de la jeune génération de travailleurs au service de la compagnie, incarne le lien entre le passé et le présent, entre la grande entreprise, longtemps polluante, et les valeurs écologiques qui définissent la génération d’aujourd’hui.

Arvida, sa vitalité, son histoire et son héritage font grandir le sentiment d’appartenance de jeunes comme Fanny Marin, qui s’y voient vivre heureux et élever leur famille. Leur ancrage au territoire se traduit par un désir intrinsèque de préserver et de valoriser les lieux. Parmi leurs plans : développer le carré Davis, ce centre-ville revenu au goût du jour, et stimuler la fibre communautaire en sollicitant l’implication citoyenne.

Je ne sais pas d’où ça vient cette fierté-là. Peut-être qu’à l’époque de la construction, c’était merveilleux, c’était une nouvelle ville, c’était fascinant, pense la maman de deux fillettes.

Lucie K. Morisset a sa petite idée là-dessus.

[On avait] des gens qui sentaient qu’ils appartenaient à cette terre-là et qu’ils étaient aussi responsables de cette société-là. Ce qu’on voyait dans d’autres villes [créées par des] compagnies, c’est que quand des personnes étaient locataires, leur attachement au lieu se défaisait aussitôt qu’il y avait des circonstances adverses, par exemple une fusion municipale ou la fermeture d’une usine. À Arvida, on ne dira jamais à un Arvidien qu’il est un Jonquiérois ou un Saguenéen. C’est impossible. Ce n’est pas du chauvinisme, ni de dire qu’on est meilleurs que tout le monde. C’est de dire : on est responsables de notre destin et on l’entretient, explique la scientifique.

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Malgré des ajouts et des travaux d’agrandissement réalisés au fil des ans, l’ancienne usine d’Alcoa, devenue Alcan puis vendue à l’Anglo-Australienne Rio Tinto en 2007, a peu changé en 95 ans. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Depuis la résurgence du projet de reconnaissance par l’UNESCO, Fanny Marin remarque que la flamme patrimoniale reprend de la vigueur.

Il y avait quand même des réticences au début. Les gens me disaient qu’ils avaient peur de ne plus pouvoir toucher à leurs maisons, signale-t-elle, en faisant référence au règlement municipal qui encadre la rénovation de bâtiments de la première heure.

On a une histoire. On est attachés à ces immeubles-là. Ça a comme ramené une fierté par rapport au patrimoine, observe-t-elle.

La conversation bifurque tout bonnement sur le sujet du recueil de nouvelles de Samuel Archibald, Arvida. L’ouvrage, qui porte le nom de la ville d’origine de l’auteur, a été finaliste au prestigieux prix littéraire Giller en 2015.

Il parle de la maison juste ici au coin de la rue, précise Fanny Marin, un doigt pointé vers l’invisible. Tu lis ça et tu te dis : “Ayoye, ça me rejoint!” Il y a plein de petites histoires ici. Je porte tellement Arvida dans mon cœur. Je pense qu’elle m’a adoptée, conclut Fanny Marin.

Environ 4000 personnes ont joint son groupe Facebook, où cohabitent témoignages et photos d’époque. La diversité culturelle des abonnés se manifeste sur la toile, mais aussi à travers le paysage : sur les panneaux de rue, qui ont regagné leur allure d’autrefois, Powell, Fickes, Castner, Moritz, Neilson, Davis, entre autres patronymes, sont inscrits en lettres noires sur fond blanc.

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Arvida, qui fait dorénavant partie de Saguenay, est le seul secteur de la ville où les noms de rues figurent sur des affiches fidèles à celles d’autrefois.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Au centre-ville, des affiches géantes montrant d’anciennes photographies de travailleurs de l’usine permettent aussi de rapprocher le passé du présent.

Réjean Savard, qui a œuvré pour Alcan pendant 38 ans, a piloté cette exposition présentée à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire du Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida.

Dans l’allée du diable, derrière les cuves, il faisait tellement chaud qu’on pouvait faire cuire un œuf. Les conditions étaient difficiles; elles se sont beaucoup améliorées avec le temps. Et ça ne se comparait même pas avec ce que nos pères et nos grands-pères avaient connu avant nous. Eux autres, c’étaient des kings. Ils faisaient tout ça au pic et à la pelle, avec une petite casquette sur la tête, raconte l’ex-leveur de tiges (« roddeur ») qui a rejoint les rangs d’Alcan en 1975. C’était les années fastes alors qu’environ 9000 ouvriers fourmillaient à Arvida, comparativement à autour de 1800 aujourd’hui, selon l’estimation du syndicat.

Réjean Savard est plus tard devenu représentant syndical de la section Métal et délégué en prévention avant sa retraite en 2014. Il a vécu la fermeture des mythiques cuves Söderberg, considérées trop polluantes. Avant le démantèlement en 2004, lui et ses collègues ont occupé les salles de cuves pendant 19 jours pour obtenir des garanties d’investissements de la part de la compagnie.

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Industrie et patrimoine cohabitent à Arvida. « Sans l’usine, il n’y aurait pas de quartier », rappelle le conseiller Carl Dufour. Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Les cheminées

Si un vent de renaissance souffle sur Arvida et que les attributs patrimoniaux de l’ancienne ville semblent rallier la communauté, cette dernière recèle aussi un certain paradoxe. Contre la beauté du patrimoine bâti, de ses maisons typiques au pittoresque Manoir du Saguenay, tranchent les cheminées de la grande usine.

Le complexe de Rio Tinto demeure certes le poumon économique de la région près d’un siècle après sa construction. Esthétiquement parlant, il apparaît cependant comme une cicatrice au visage d’un lieu idyllique.

Je pense qu’on ne parle pas assez du côté moins beau […]. Ce n’est pas une ancienne ville parfaite. La classe ouvrière fait partie du patrimoine aussi. C’était très difficile sur le plan de la santé à l’époque. Le monde travaillait fort à l’usine, convient Fanny Marin.

Le conseiller Carl Dufour, lui, estime qu’Arvida forme un tout où coexistent harmonieusement industrie et patrimoine.

Lucie Morisset me disait toujours que quand elle voyait les cheminées, elle trouvait ça romantique. Quand tu te mets à regarder c’est quoi Arvida, tu comprends que tu es carrément au cœur de l’industrie de l’aluminium. L’usine, c’est une usine avec de la poussière et du bruit. Les gens acceptent ça. Si tu n’avais pas l’usine, tu n’aurais pas le même quartier. Les gens le comprennent bien, dit-il.

Le retraité Réjean Savard, dont les deux fils travaillent aujourd’hui à Rio Tinto, croit que « l’usine, c’est l’usine » et que celle-ci, avec ses cheminées visibles au loin, les sommets bleutés des monts Valin en arrière-plan, a assuré une belle carrière à des milliers de travailleurs.

Celui qui s’est impliqué dans le traitement de dossiers de santé et sécurité soumis par des employés plaidant avoir souffert de lésions professionnelles est heureux de voir que les normes ont évolué. Il insiste toutefois sur l’importance d’exiger des investissements de la part de la multinationale, qui bénéficie d’avantages hydroélectriques pour répondre aux besoins de production.

Je pense qu’il y a des moyens d’utiliser cette histoire-là, même si elle est négative, pour en garder de bons souvenirs et enrichir les générations futures. Prendre tous les côtés, les reconnaître et s’en servir comme porteurs d’un héritage, croit de son côté Fanny Marin.

Les arbres

Les arbres, les rues, leurs noms. Les odeurs de l’Alcan. Ça rend les gens heureux, nostalgiques. Sans l’usine, Arvida ne serait pas là. Ça fait aussi partie de la fierté, poursuit Fanny Marin, assise dans son jardin, à l’ombre d’un somptueux érable.

Ces arbres splendides auxquels la jeune femme fait référence, dont plusieurs sont quasi centenaires, demeurent l’une de marques de commerce d’Arvida. Nombre d’entre eux ont cependant plié l’échine ou ont succombé à la maladie hollandaise de l’orme, laissant dans leur sillage des portions de quartier clairsemées. Depuis, la Ville s’affaire activement à reboiser.

« Une maison, un arbre », comme le témoigne une affiche plantée sur la rue La Traverse, autrefois Radin, en plein cœur du quartier historique.

C’est dans une maison blanche sise à quelques mètres de là que Terry Loucks confie avoir vécu ses plus beaux moments à Arvida. Une raison qui explique peut-être pourquoi il revient aux sources chaque année avec sa pelle dorée pour creuser le sol et y déposer un arbre. En mémoire du passé, certes, mais aussi pour la postérité.

Images aériennes : Jean-Philippe Archibald (Canopée)

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