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Image : La grève générale de 1919

Il y a 100 ans, Winnipeg se mettait en grève générale

Il y a 100 ans, jour pour jour, le 15 mai 1919, environ 30 000 personnes cessaient de travailler et se mettaient en grève à Winnipeg. Ce conflit du travail, qui a duré six semaines, est le plus célèbre du Canada. Malgré la défaite des grévistes et une fin de conflit tragique, la grève générale de 1919 a eu des effets concrets, qui se font encore sentir en 2019.


La grève générale de 1919 à Winnipeg

La grève générale de 1919 à Winnipeg

Photo : Radio-Canada

Un texte deThibault Jourdan  (Nouvelle fenêtre)

La vie est loin d’être rose en 1919, dans la capitale de la jeune province du Manitoba. À l’époque, Winnipeg est la quatrième ville du Canada en termes de population. Le coût de la vie y est élevé, l’inflation, galopante, et le chômage, généralisé.

Les conditions de travail sont exécrables. « Les travailleurs du North End étaient exploités, mal payés, renvoyés fréquemment… Beaucoup étaient non qualifiés », explique l’historien Michael Dupuis, auteur du livre The Winnipeg General Strike: ordinary men and women under extraordinary circumstances.

Des milliers de soldats ayant combattu en Europe pendant la Première Guerre mondiale reviennent à Winnipeg et découvrent que des immigrants occupent leurs anciens emplois. Ils ont du mal à trouver du travail, ce qui accentue les tensions sociales.

« Les journées de travail sont longues, les mesures de sécurité, mauvaises, voire inexistantes. Il n’y a pas de filet social, pas de sécurité de l’emploi. »

— Une citation de  Harold Bérubé, professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke

Winnipeg compte la plus grande proportion de travailleurs syndiqués en 1919, soit environ 12 000 personnes réparties dans près de 100 corps de métiers différents. De nombreuses conditions sont réunies pour qu’un mouvement social d’une ampleur inédite apparaisse.

Harold Bérubé est assis à un bureau et regarde l'objectif de l'appareil photo.

Harold Bérubé est professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada

Une grève de « soutien »

Le 15 mai 1919, à 7 heures du matin, environ 30 000 employés, hommes et femmes, se mettent en grève.

Ce mouvement touche tous les secteurs d’activité, publics comme privés, des hôtels aux usines, en passant par les petits commerces de détail, les policiers, les pompiers et les téléphonistes.

Même des employés du magasin Eaton, qui reçoivent le jour même une forte hausse de salaire totalement inattendue, se joignent à la grève. Tous souhaitent, de cette façon, apporter leur soutien aux employés de la métallurgie et de la construction qui, eux, sont en grève depuis le début du mois.

Une photo en noir et blanc d'une foule devant un tramway.

Il y a 100 ans, Winnipeg se mettait en grève générale

Photo : Archives du Manitoba

Cette grève « n’aurait pas pu se passer ailleurs », pense Harold Bérubé. « Les relations de travail à Winnipeg sont extrêmement dures depuis belle lurette. Le patronat est particulièrement hostile dans ses rapports avec les travailleurs, et cela nourrit un syndicalisme qui, en contrepartie, est beaucoup plus radical. »

Des hommes font la queue pour signer un papier

Après avoir renvoyé presque tous ses policiers grévistes, la Ville de Winnipeg recrute de nouveaux agents spéciaux qui doivent s’engager à ne pas soutenir la grève ni s'y joindre.

Photo : Archives du Manitoba

Pourtant, les revendications des employés de la métallurgie et de la construction, à l’origine de la grève initiale, sont « plutôt modérées », selon Harold Bérubé. Ils demandent des hausses de salaire allant jusqu’à 20 cents par heure, une semaine de travail limitée à 44 heures, une journée de travail de 9 heures au lieu de 10 et la reconnaissance du droit de négociation collective pour les syndicats.

Cette dernière revendication est « quelque chose qu’on demande depuis longtemps », précise Harold Bérubé. À l’époque, les syndicats sont légaux mais « ne sont pas reconnus par l’État comme des acteurs légitimes qui peuvent représenter les ouvriers dans une négociation » .

La vie quotidienne chamboulée

Dans les jours qui suivent le déclenchement de la grève, les Winnipégois sont obligés de réorganiser leur quotidien.

Les services de transports sont perturbés, les journaux cessent leur parution, le télégraphe devient silencieux.

Certains services sont maintenus de façon plus ou moins régulière, comme les livraisons de pain, de lait et de glace. « Le comité [central des grévistes] était là pour dire quels services essentiels allaient continuer de fonctionner », explique l’historien manitobain Jean-Marie Taillefer.

Une petite carte indiquant: «Autorisé par le comité central de grève»

Le comité central de grève distribuait ces petites cartes aux commerces et aux entreprises qui étaient autorisés à continuer de fonctionner.

Photo : Archives du Manitoba

L’agitation dans les rues de Winnipeg est presque quotidienne. Il y a de nombreux discours dans des parcs du centre-ville. Plusieurs manifestations rassemblant des milliers de personnes ont lieu tout au long des six semaines de grève.

Un homme debout sur une estrade parle à une foule.

Roger Bray, vétéran en faveur de la grève, s’adresse à la foule dans le parc Victoria, le 13 juin 1919.

Photo : Archives du Manitoba

Pendant ce temps, le patronat s’organise lui aussi en créant le comité des 1000 citoyens. Allié des politiciens, ce dernier a l’oreille du gouvernement fédéral, qui craint que la grève ne s’étende à d’autres villes.

Le 22 mai, le sénateur Gideon Robertson, ministre du Travail, et Arthur Meighen, ministre de l’Intérieur et ministre suppléant de la Justice, arrivent à Winnipeg. Ils rencontrent le comité des 1000 citoyens, mais refusent de rencontrer les représentants des grévistes.

Deux femmes posent à côté d'une pompe dans une station-service de Winnipeg

Des bénévoles antigréviste du comité des 1000 citoyens assurent le bon fonctionnement d’une station-service.

Photo : Archives du Manitoba

Le sang coule

Malgré l’intervention du gouvernement fédéral et diverses tentatives de médiation entre les grévistes et le comité des 1000 citoyens, la grève s’éternise. La tension entre les groupes monte. Des affrontements entre différents groupes et avec les forces de l’ordre sont évités de peu.

Le 17 juin, au petit matin, le gouvernement fait arrêter dix chefs du comité central de grève pour conspiration en vue de sédition.

Un homme assis sur une chaise dans une photo en noir et blanc.

Le pasteur William Ivens, né en Angleterre, est l’un des leaders de la grève de 1919 jusqu’à son arrestation. Jugé en 1920, il passe un an en prison et devient membre de l'Assemblée législative et est réélu en 1922 et en 1927

Photo : Archives du Manitoba

Une photo en noir et blanc de l'ancien maire de Winnipeg, Charles Gray.

Le maire de Winnipeg, Charles Gray, avait publié une interdiction de manifester et de se rassembler la veille du 21 juin. Cette dernière était plus sévère qu’une interdiction précédente, qui n'était pas vraiment respectée.

Photo : Archives du Manitoba

Toute cette agitation culmine le 21 juin

Ce jour-là, des milliers d’anciens soldats progrève doivent manifester silencieusement en début d’après-midi devant la mairie, malgré l’interdiction de manifester. Un reporter de La Presse canadienne estime alors la foule à 20 000 personnes. Les forces de l’ordre sont en état d’alerte. Les autorités winnipégoises disposent alors de 245 agents de la Police à cheval du Nord-Ouest, de 1500 membres des forces spéciales de police et de plus de 2000 miliciens.

Jean-Marie Taillefer regarde l'objectif de l'appareil photo.

Jean-Marie Taillefer

Photo : Radio-Canada

Entre 13 h et 14 h, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se rassemblent vers la mairie pour assister à la manifestation des anciens soldats. La tension monte et, vers 14 h 30, les forces de l’ordre chargent la foule, créant un mouvement de panique. « Des coups de feu sont tirés, une personne est mortellement blessée. Une autre est blessée et meurt quelques jours plus tard de la gangrène », explique Jean-Marie Taillefer.

À cela s’ajoutent de nombreux blessés. « Quand les gens se sauvent, ils vont dans ce qu’on a appelé la Hell’s Alley. La police les suit, ils sont frappés et plusieurs centaines de personnes sont blessées », raconte l’historien.

Officiellement, pourtant, les événements du « samedi sanglant », nom sous lequel il est tristement resté gravé dans les mémoires, se sont déroulés en l’espace d’une heure et demie et ont fait seulement une trentaine de blessés et un mort. La plupart des blessés ne veulent pas se déclarer comme tels parce qu’ils ont peur de se faire expulser du pays, précise Jean-Marie Taillefer.

Quelques jours plus tard, la grève est terminée.

Un racisme latent

Au-delà de la violence physique, un profond racisme a accompagné les six semaines de grève. À l’époque, Winnipeg est une ville d’immigrants. « Il y avait 27 000 immigrants légaux à Winnipeg en 1919, principalement d’Europe de l’Est, et beaucoup étaient juifs », affirme l’historien Michael Dupuis.

Ce racisme s’exprime dans les éditoriaux des trois quotidiens que compte Winnipeg. Le comité des 1000 citoyens achète aussi à plusieurs reprises de pleines pages dans les journaux pour diffuser des messages haineux discréditant les leaders de la grève, les accusant d’être des bolcheviques et de vouloir faire une révolution pour renverser l’ordre établi et prendre le pouvoir, comme en Russie.

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Des vétérans loyalistes antigrève s’apprêtent à défiler.

Photo : Archives du Manitoba

« En réalité, aucun d’entre eux n’était un étranger venant d’Europe de l’Est. Ils venaient presque tous du Royaume-Uni », poursuit Michael Dupuis. « Ces gens-là étaient Anglo-Saxons et très respectés au sein de la communauté », ajoute Jean-Marie Taillefer.

Une tactique pour « faire peur »

L’instrumentalisation du racisme était une des tactiques du comité représentant le patronat pour « faire peur », pense Michael Dupuis. « Certains affirmaient que, derrière les leaders de la grève, il y avait des masses d’étrangers et que leur but n’était pas d’améliorer les conditions de travail, mais de faire une révolution comme en Russie », explique-t-il.

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Le premier ministre du Manitoba, Tobias Crawford Norris, s'adresse à une foule d’anciens soldats hostiles à la grève.

Photo : Archives du Manitoba

« C’était l’une des stratégies des gens qui tentaient de briser la grève. »

— Une citation de  Michael Dupuis, historien et auteur du livre « The Winnipeg General Strike: ordinary men and women under extraordinary circumstances »

Cette stratégie a en tout cas fonctionné et, une nouvelle fois, le fédéral a été à l’écoute du comité des 1000 citoyens.

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Des vétérans en faveur de la grève devant le siège du comité de 1000 citoyens Quelques minutes plus tard, ils s’emparent de l’enseigne du comité et la détruisent.

Photo : Archives du Manitoba

Ainsi, le 6 juin, le gouvernement d’Ottawa modifie la Loi sur l’immigration pour permettre l’expulsion sans procès des immigrants qui ne sont pas nés sur le territoire canadien, et le Code criminel est modifié pour élargir la notion de sédition.

« Le ministre fédéral de la Justice pensait qu’il s’agissait d’une révolution, avant même d’arriver à Winnipeg. Au début de 1919, la peur du bolchevisme avait commencé à se répandre en Amérique du Nord, rappelle Michael Dupuis. Il y avait une vraie peur des étrangers anarchistes, révolutionnaires, extrémistes… On était en pleine paranoïa. »

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Des forces spéciales de polices armées de matraques défilent en direction de l’est sur l’avenue Portage.

Photo : Archives du Manitoba

Défaite syndicale et victoire politique

Finalement, la grève de 1919 est « une défaite assez importante pour le monde ouvrier », affirme Harold Bérubé. « Les ouvriers n’obtiennent rien de ce qu’ils demandaient. »

Pire, ce mouvement est discrédité : « Les plus modérés vont considérer que la grève est une sorte de démonstration du côté illusoire de l’approche plus radicale », précise l’historien. Par ailleurs, plusieurs grévistes sont jugés et condamnés à des peines de prison allant de six mois à deux ans.

« L’impact de la grève est ambivalent. D’une part, les syndicats vont beaucoup recruter en mettant en avant la grève, mais, en même temps, elle va créer des polémiques et des controverses au sein du mouvement syndical canadien. »

— Une citation de  Harold Bérubé, professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke
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Des vétérans antigrève manifestent devant la mairie de Winnipeg.

Photo : Archives du Manitoba

La grève reste tout de même un « moment crucial » dans l’histoire canadienne, estime le président de la Fédération des travailleurs du Manitoba, Kevin Rebeck. « Il y a eu d’autres grèves à travers le Canada à l’époque en soutien à celle de Winnipeg », rappelle-t-il.

Et, surtout, la grève a été un formidable moyen de créer des vocations politiques. « Ce qu’on a gagné, c’est l’activisme des gens. Ils se sont rendu compte qu’on avait besoin de politiciens qui partagent nos valeurs », ajoute Kevin Rebeck.

Cet activisme se manifeste dès les élections provinciales de 1920, où plusieurs leaders syndicaux parviennent à se faire élire alors même qu’ils sont emprisonnés. « Trois de ces prisonniers se font élire. Ça montre l’appui qu’ils avaient de la part des gens dans leur circonscription », estime Jean-Marie Taillefer.

« On les a retrouvés partout, ces chefs de file de la grève. On les a retrouvés à la Ville, à la province, au niveau fédéral. Leur influence a été grande. »

— Une citation de  Jean-Marie Taillefer, historien

Un gain à long terme

Petit à petit, ces anciens syndicalistes entrés en politique parviennent à influer sur la politique canadienne et, notamment, les lois encadrant le travail. En 1944, par exemple, William Lyon Mackenzie King reconnaît le droit de négociations collectives, déjà demandé en 1919.

« Ce gain des syndicats est ensuite confirmé en 1946 par la formule Rand, qui cimente encore plus le rôle des syndicats en entreprise. Ces deux gains sont essentiellement ce que demandaient les travailleurs en 1919 », affirme Harold Bérubé.

« Ce sont des gains de principes, législatifs, qui vont donner aux syndicats dans les années qui suivent une place prépondérante dans la société canadienne. »

— Une citation de  Harold Bérubé, professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke
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Kevin Rebeck est président de la Fédération des travailleurs du Manitoba.

Photo : Radio-Canada

« On a mis en place le cadre pour les règles encadrant le travail, la Loi sur les relations au travail, la sécurité au travail. De nombreuses mesures qu’on tient pour acquises aujourd’hui, comme si elles avaient toujours existé, trouvent leurs origines dans cette grève de 1919 », affirme Kevin Rebeck.

Le président de la Fédération des travailleurs du Manitoba estime que cela a aussi permis d’améliorer les conditions de travail dans les entreprises qui n’ont pas de syndicats. « Souvent, les patrons ont changé ce qu’ils offraient aux travailleurs afin de ne pas avoir affaire à un syndicat et de négocier directement avec leurs employés. Dans ce sens, même les employés non syndiqués ont tiré profit de la reconnaissance des syndicats. »

« Cette grève de 1919 a été un jalon très important dans l’histoire du syndicalisme, et ça a permis de nombreux gains, assure Harold Bérubé. C’est devenu un événement majeur de la mémoire collective de l’époque. »

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La grève de 1919 en quelques dates

Photo : Radio-Canada