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Illustration d'une femme qui regarde la caméra.

Guylaine Tremblay – Noël, mon ami Pierre et un Spirograph

« Je vais vous raconter un réveillon de Noël qui a marqué mon enfance. Ce ne fut pas le plus joyeux, mais sans doute celui qui se rapproche le plus du véritable sens que devrait avoir cette fête. »

Signé par Guylaine Tremblay, pour Solo

L'auteure est comédienne.

J’ai 8 ans, et depuis deux ans, je vis avec mes parents, ma grand-mère et mon petit frère dans un 5 et demi au rez-de-chaussée d’un édifice de six logements de Vanier, dans la Basse-Ville de Québec. Une cour en asphalte nous sert de terrain de jeu. Tous les enfants du bloc s’y retrouvent pour jouer aux élastiques, aux astronautes, aux cowboys et à la corde à danser, mais aussi pour se lancer des roches et pour se chicaner et crier jusqu’à ce que nos parents nous fassent rentrer et nous mettent en pénitence.

Parce que oui, dans ce temps-là, nous n’avions pas des conséquences , nous étions bel et bien en pénitence, et la durée de celle-ci dépendait de l’humeur de notre mère. Aucune négociation possible! Nous attendions le moment de la libération – Retourne jouer dehors, pis pu de chicane!  – pour enfin retrouver les Blouin, les Garneau, les Gauvreau, les Thivierge et Pierre Tardif, qui, lui, était enfant unique. Autant dire un extra-terrestre à nos yeux!

J’en étais secrètement jalouse. Pierre n’avait besoin ni de partager ni de donner l’exemple au petit frère : toute l’attention de ses parents était sur lui! Ça devait quand même être chouette.

La seule chose que je ne lui enviais pas, c’était que ses parents, au contraire des miens qui avaient 28 et 29 ans, étaient des vieux . On avait même entendu dire, en surprenant une conversation entre ma mère et ma tante Henriette, que la mère de Pierre l’avait quasiment eu dans son retour d’âge, à 40 ans, et que son père en avait 41. Quelle horreur, des vieillards comme parents! La honte!

Une jeune fille et son frère sont assis sur le plancher en pyjama, devant un sapin de Noël.

La jeune Guylaine Tremblay et son frère Mario à Noël

Photo : fournie par Guylaine Tremblay

Nous sommes le 24 décembre 1968. Mon frère et moi sommes lavés, que dis-je, frottés, et impatients d’étrenner nos vêtements tout neufs.

Enfin, 23 h arrive.

- Allez vous habiller, les enfants, on s’en va à la messe de minuit!

- Oui!!!!

On se prépare, les yeux brillants parce qu’on sait qu’après la messe, ce sera le réveillon, les sandwichs de toutes sortes de couleurs, les petites saucisses avec du bacon, les chants, les sets carrés endiablés et, surtout, nos cadeaux!

Plus tard, on revient de la messe de minuit le cœur en fête en chantant Les anges dans nos campagnes, « Glooooooooooria, in excelsis Deo ». Pour une fois, ça ne dérange personne qu’on chante très fort en pleine nuit. Le bonheur!

De retour à la maison, on a à peine le temps d’enlever nos manteaux que quelqu’un cogne à la porte. Je vais ouvrir, certaine que c’est la parenté qui arrive.

C'est plutôt Mme Tardif, la mère de Pierre, qui habite au-dessus de chez nous.

Même si je n’ai que 8 ans, je sens tout de suite que quelque chose ne va pas. La pâleur de Mme Tardif et sa voix cassée, comme si l’air n’arrivait plus à descendre dans ses poumons, son mascara qui avait coulé, laissant des traces sur sa joue qui lui donnent l’air d’une poupée triste…

Puis, j’aperçois Pierre, caché derrière elle. Il ne me regarde pas. Il semble même incapable de fixer son regard : ses yeux voyagent de la poignée de porte aux boîtes aux lettres du corridor, à la lampe du plafond de notre salon.

Tout est bizarre. Je sais que rien de tout ça n’est normal, mais je ne comprends pas.

Ma mère arrive à la porte et vient pour lancer un Joyeux Noël! enthousiaste à Mme Tardif, mais s’en empêche instinctivement à la vue de la pauvre femme.

J’peux-tu vous parler en privé, Mme Tremblay, demande notre voisine. Ma mère sort alors dans le corridor en me disant d’aller rejoindre le reste de la famille.

Quelques minutes plus tard, elle revient en tenant Pierre par la main. Elle sourit du sourire le plus faussement joyeux que j’aie jamais vu.

Pierre va réveillonner avec nous autres. Son père a fait une indigestion pis il est parti à l’hôpital. Sa mère va le rejoindre.

Puis, se retournant vers le garçon : Tu vas voir, Pierre, on a des ben beaux réveillons dans la famille, pis de la bonne tourtière, la vraie recette de Charlevoix! As-tu déjà mangé ça, mon grand Pierre fait un petit non de la tête. Ben tu vas voir, tu vas aimer ça

Elle s’enfuit alors presque en courant dans sa chambre.

Qu’est-ce qui se passe? Je ressens un petit mal de ventre, comme la fois où j’avais cru m’être perdue au centre d’achat Fleur de Lys, une peur sourde et inexplicable dans mon petit ventre de petite fille.

Je laisse Pierre jouer avec mon frère, Mario, et je me dirige à mon tour vers la chambre de mes parents. En ouvrant la porte, j’aperçois ma mère. Elle a disposé tous les cadeaux de mon frère et moi sur son lit. Ils étaient pourtant sous le sapin, pourquoi les avoir rapportés dans la chambre? Elle marche en se tenant la tête, comme pour en extraire une solution à je ne sais quel problème…

Maman?

Elle sursaute. T’étais là, toi? Va jouer, ma belle.

Non, je veux savoir qu’est-ce qui se passe

Elle s’assoit alors sur le lit et me fait signe de venir auprès d’elle. Elle me regarde comme si j’étais plus belle que le plus beau des feux d’artifice et caresse doucement mon visage de sa main.

M. Tardif a pas fait une indigestion, y’a fait une crise de cœur. C’est très grave, on sait pas si y va survivre et la mère de Pierre ne veut pas que son fils vive ça un soir de Noël.

Y faut qu’on lui fasse passer un beau réveillon!, poursuit-elle. Ma belle Guylaine, toi et ton frère, vous allez choisir un de vos cadeaux, on va changer le nom sur la carte et le donner à Pierre. Je sais que c’est dur, mais pense à sa peine… Pense à la joie que vous avez d’avoir un papa en santé!

Oh! mon Dieu… Je comprends, je comprends tout ça, mais ma lèvre d’en bas commence à trembler. Il ne faut pas que je pleure.

Ma mère doit me dire ce qu’elle m’a acheté, comme ça, platement, pour que je choisisse entre les deux boîtes aux papiers de Noël colorés qui sont à mon nom.

Une boîte contenant l'assortiment de roulettes et d'anneaux de plastique Spirograph.

La version des années 60 du jeu Spirograph

Photo : Radio-Canada

J’apprends alors que cette année, mes parents m’ont acheté des patins et un jeu Spirograph, un ensemble de roulettes et d’anneaux de plastique qui permettent de tracer des figures géométriques. Ma lèvre inférieure se met malgré moi à trembler encore plus. Je sais que je ne peux pas donner des patins blancs de fille à Pierre. Je devrai donc lui donner le Spirograph tant désiré.

Maman me tend la boîte avec mon nom dessus et me dit d’essayer de ne pas déchirer le papier. J’enlève le petit carton avec mon nom et un bonhomme souriant, et je le remplace par un autre, avec le nom de mon ami.

Merci, ma belle! Tout ça, tout ce qu’on fait pour aider les autres, ça nous revient tout le temps. Va chercher ton frère.

Mario, lui, décide de donner son ballon de football. Il ressort de la chambre en me lançant un petit sourire qui me confirme que mon frère est le meilleur des frères.

Une femme debout regarde au loin en souriant légèrement.

Guylaine Tremblay

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

On mange, on danse. Pierre se dégèle peu à peu. Il reste un peu de peur dans le fond de ses yeux, mais c’est Noël et il a 9 ans.

Puis, arrive le moment de la distribution des cadeaux.

Je crois que ma mère aurait pu gagner le prix de la meilleure actrice du monde cette nuit-là.

Un cadeau pour Mario, un pour Guylaine… Ah! Celui-là, c’est pour Pierre

Les yeux ronds, Pierre dit que ça se peut pas, qu'il n'était même pas censé être au réveillon avec nous…

Et voilà ma mère partie dans un discours enflammé vantant les pouvoirs secrets du père Noël, de ses nombreux espions qui savent tout et qui lui transmettent les dernières informations avant la distribution finale des cadeaux. C’est arrivé encore l’année passée, hein les enfants? Quand votre oncle Jean-Paul est venu réveillonner avec toute sa famille alors qu’on l’attendait pas. Le père Noël a tout su à temps et a pu envoyer des cadeaux pour tout le monde!

Eille! On aurait pu gagner l’Oscar nous autres aussi! Donnant raison à ma mère, je me suis même permis d’ajouter des détails en énumérant les cadeaux donnés à chacun, jusqu’à ce que ma mère me lance un regard qui voulait dire : Guylaine, trop, c’est comme pas assez!

Pierre développe son premier cadeau, un ballon de football! Super, le mien était tout dégonflé!

Puis, son deuxième : le Spirograph! Un cri de joie sort de sa bouche. C’est ça que je voulais le plus au monde! Il est si content, il n’y a plus de peur dans ses yeux; il n’y a que la joie de tenir son Spirograph.

Moi, je le regarde avec un sentiment que, jusque-là, je n’ai jamais connu. Je suis encore plus contente que lui, je souris encore plus que lui. Je sens que j’ai fait du bien à mon ami; je me sens remplie d’une joie nouvelle, une joie qui ne vient pas d’un Spirograph reçu le soir du réveillon! C'est une joie pure et qui ne demande rien en retour. Aider, consoler, adoucir la peine de mon ami!

À 3 h du matin, on installe Pierre sur le divan. Maman l’abrille doucement et lui donne un petit bec sur le front. Il tient à dormir avec ses cadeaux, comme pour faire durer encore quelque temps la joie de Noël dans son cœur.


Quelques heures plus tard, à l’aube, la mère de Pierre est revenue le chercher. Je crois qu’elle n’a rien dit. Nous avons tous compris que M. Tardif était mort.

Pierre aussi a tout compris. Avant de sortir, il s’est retourné vers nous, les yeux remplis de larmes.

Merci. Vous êtes les meilleurs voisins du monde. Joyeux Noël!

La porte refermée, nous avons enlacé nos parents et, pour une fois, nous n’avons pas chialé à cause de la barbe piquante de notre papa.

Une femme assise regarde la caméra.

Guylaine Tremblay

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Chaque vie contient ses parts d’ombre et de lumière. Personne ne peut traverser la vie sans remous, sans écueils.

Nous avons tous la mauvaise habitude de tout quantifier, même la douleur, alors qu’à mon sens, la peine ressentie par chacun de nous ne peut se comparer à aucune autre peine, car c’est la nôtre…

Est-ce que le gros chagrin d’un enfant qui a perdu son toutou préféré ne vaut pas la peine qu’on s’y attarde, sous prétexte qu’il y a des guerres horribles dans le monde, des viols, des trahisons, des meurtres? Je ne crois pas.

En fait, je pense que plus nous avons la chance, très jeune, d’être écouté et consolé, plus nous serons capables d’empathie et de compassion plus tard envers ceux qui souffrent. Peut-être trouvez-vous cela un peu court comme raisonnement, mais pour moi, il est évident que cette ouverture à l’autre s’apprend dès l’enfance.


Finalement, ce réveillon de Noël fut le plus révélateur de tout ce qui devait guider ma vie à partir de là.

Ne jamais laisser un Spirograph être responsable de votre bonheur.

Ne jamais rechercher la joie dans la possession et l’égoïsme, comme mes parents me l’avaient enseigné.

Toujours me rappeler que la véritable joie jaillit quand nous aidons et aimons les autres.

Pas toujours facile… Mais cette nuit-là, j’ai compris que les épreuves que nous vivons ne seront jamais adoucies par un jeu Spirograph, par du matériel. Non, au contraire, j’ai compris que ce qui peut apaiser nos malheurs, c’est l’aide et l’amour qu’on se porte les uns aux autres. Ça, ça ne se démodera jamais.