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Dessin d'un homme qui regarde la caméra en souriant.

Marc Labrèche - Le voyage où tout s’est joué

« J’ai foutu ma vie en l’air pour partir en quête de réponses. Quarante ans plus tard, j’en décortique encore les réverbérations. »

Signé par Marc Labrèche, pour Solo

L'auteur est comédien, animateur et joueur médiocre de swarmandal.

Ça a été une épiphanie. Un coup de poing. Je ne voulais plus être comédien.

J’étais très jeune, 21 ou 22 ans à peu près, quand j’ai soudainement réalisé ça. Je travaillais beaucoup à l’époque, par chance et par circonstances. Il n’y avait pas un gros bassin de jeunes acteurs qui pouvaient jouer des rôles d’ados et de jeunes adultes; on devait être quatre ou cinq en ville à se partager tout le travail.

Mon père, Gaétan, était lui-même comédien. Je trouvais que de suivre le même chemin, ça manquait d’originalité et de punch. Je n’étais pas sûr que je faisais vraiment ce métier-là par choix. Mon rêve à moi, c’était de devenir avocat ou journaliste. J’avais même commencé à faire des études en philosophie, que j’ai abandonnées pour faire du théâtre.

Au début des années 1980, j’ai fait la comédie musicale Pied de poule pendant deux ans et demi. C’était excessivement exigeant, éreintant. J’en suis sorti presque en dépression. C’est là que j’ai décidé de tout laisser tomber.

J’ai dit à ma blonde que j’avais besoin de partir, de voir ce qui se passait ailleurs, de me sentir utile même si c’était à une échelle microscopique. Le plus difficile, ce n’était pas de quitter le métier, mais de la laisser ici, même si elle avait accepté de m’attendre.

Ça fait partie de mon tempérament : tant qu’à bouleverser les choses, j’aime le faire totalement, pour aller au bout de mes envies. J’ai toujours ressenti cet appel de sauter. Après, je peux voir si j’ai bien fait de me lancer dans le vide.

J’ai trouvé une petite agence, je ne sais plus trop comment, qui subvenait aux besoins des enfants lépreux en Inde et qui cherchait des bénévoles qui voulaient s’impliquer là-bas. C’était exactement le genre d’engagement que je recherchais. J’ai vendu mes disques et ma guitare, je me suis acheté un billet d’avion et je suis parti.

Un homme se tient debout dans le couloir d'une maison.

Marc Labrèche dans le téléthéâtre Le goût de vivre, d'Yves Thériault, en 1978

Photo : Radio-Canada

L’ashram où j'étais hébergé se trouvait au pied des montagnes. Dès mon arrivée, j’étais supervisé par un fabuleux groupe de deux personnes qui me disaient quoi faire, pendant qu'elles lisaient des poèmes de Tagore et faisaient de la méditation en contemplant l’Himalaya.

Je piétinais. J’étais quand même venu ici pour faire quelque chose! J'ai commencé à partir de mon propre chef avec ma besace remplie d’arachides et de comprimés de vitamine C pour aller en distribuer à des enfants qui n’en voulaient absolument pas. Un matin, étant particulièrement enragé et déterminé, je suis arrivé dans la brume, comme Lance Armstrong pendant un tour d’étape, dans un village où il y avait 8 maisons en tôle. Me sentant investi d’une mission, j’ai fouillé dans mon sac, offrant mes pinottes avec un grand sourire. Tout le monde est parti en courant. Je pense qu’ils n’avaient jamais vu un Blanc.

C’était un flop total.

Peu après, j’ai réalisé que l‘organisation avec laquelle j’étais impliqué prenait des Polaroid d’enfants dans la rue et envoyait ça à Montréal en disant : voici l’enfant que vous parrainez, envoyez-nous 10 $ par mois. Je leur ai dit qu’ils étaient des crosseurs finis et je suis parti.

J’ai fini par arriver à Rishikesh, une ville sainte. Il transpire quelque chose de très spirituel de cet endroit où le Gange coule entre les montagnes. Même les Beatles y étaient passés, ce qui me donnait l’étrange sentiment d’y trouver un repère. J’ai décidé de m’y installer.

Un jour, en marchant dans la rue, j’ai été attiré par une musique magnifique qui émanait d’une maison. En passant ma tête par l’embrasure de la porte, j’ai vu une femme qui jouait d’un instrument que je n’avais jamais vu. Près d’elle, un homme m’a fait signe d’entrer.

Est-ce que je peux suivre des cours de ça? , que j’ai dit, en pointant l’instrument, une grosse caisse de résonance avec des cordes.

L’homme m’a répondu que oui. J’ai commencé le lendemain matin.

J’ai passé les trois mois suivants à vivre une vie monacale. Je me levais, je mangeais (toujours la même chose), j’allais à mon cours de musique pour tenter de maîtriser cet instrument qui s’appelle le swarmandal, j’en jouais ensuite pendant une heure ou deux, j’écrivais des lettres et je me couchais. J’ai voulu très fort apprendre cette musique-là, que je n’ai jamais comprise, finalement.

J’ai travaillé, beaucoup, et je me suis ennuyé de ma blonde, beaucoup.

Un homme regarde la caméra.

Marc Labrèche à 18 ans, quelques années avant son départ pour l'Inde.

Photo : Radio-Canada

C’est ça que j’étais parti chercher, j’imagine. J’avais besoin de m’arrêter et de me perdre dans quelque chose qui était le contraire de l’agitation. Ce n’est pas comme si j’avais été dans la dope ou le party avant, mais je voulais arriver à un point où un indice de ce que je voulais vraiment dans la vie apparaîtrait. Et pour ça, il fallait que je me déracine. J’avais l’impression que je devais choisir à nouveau qui j’étais, moi, à part être le fils de .

À un moment donné, il a bien fallu que je revienne au Québec. Sauf que ma seule envie, c’était de retourner en Inde. C’était ça, ma révélation : ma vie, elle était là-bas.

Pis? , m’a demandé ma blonde, à mon retour.

Comment te dire? Il faut que j’y retourne , que j’ai répondu.

Tu me niaises?

Non, il faut que j’y retourne.

Non, c’est pas vrai. D’abord, t’es vert comme une bine et maigre comme un os de chat. Qu’est-ce que tu vas bien aller faire là-bas?

Je sais pas, j’ai juste besoin d’y retourner.

Je ne t’attendrai probablement pas.

Je sais.

Je sais pas ce que j’ai vendu, une autre guitare, peut-être. J’ai racheté un nouveau billet. En mettant le pied dans l’avion, j’ai eu ma vraie révélation.

Oh my God, Marc. T’es épais. Tu t’es trompé. Tu ne veux pas laisser la femme que t’aimes. Quessé que t’es en train de faire là?

Dès que je suis arrivé, j’ai commencé à tout faire pour revenir. D’abord, j’ai dû retourner voir mon professeur, qui voulait me donner sa fille en mariage, pour décliner son offre. C’est drôle de penser que si j’avais voulu, j’aurais vraiment pu faire ma vie là-bas.

Après un mois passé à Delhi, à attendre que le bureau d’Air India finisse par ouvrir pendant une accalmie des troubles de l’époque entre hindous et musulmans, j’ai réussi à mettre la main sur un billet. Tous les jours, je me disais que j’avais fait la plus grande erreur de ma vie.

Mais à mon retour, un miracle s’est produit. Ma blonde était là, ouverte à essayer de recoller les pots cassés.

Je ne le savais pas encore, mais elle allait devenir la mère de mes deux formidables enfants, la femme avec qui je passerais 22 ans de ma vie.

Un fleuve coule devant des bâtiments avec, en arrière-plan, des collines couvertes d'arbres.

Le Gange traverse la ville de Rishikesh, en Inde. À droite, le temple Tera Manzil.

Photo : getty images/istockphoto / Marina Krisenko

Encore aujourd’hui, je n’ai toujours pas de réponses définitives qui expliquent les raisons pour lesquelles j’ai fait ce voyage, et quels effets ça a eus dans ma vie.

Quand Fabienne est tombée enceinte, quelques années après mon retour, j’ai décidé de rappeler les gens que je connaissais dans le milieu du théâtre, pour gagner des sous. Sauf qu’en 3-4 ans, les cercles s’étaient refermés. J’ai recommencé comme j’aurais dû : j’ai fait de la figuration, j’ai décroché des rôles mineurs et j’ai tissé de nouveaux liens. Cette pause m’a permis de faire mon propre chemin, celui qui me ressemble et m’appartient plus que la route tracée par mon père, que j’avais empruntée par défaut.

Il a peut-être fallu que je me déprogramme pour voir comment je pourrais inclure ce métier, ou n’importe lequel, dans ma vie sans que ça me définisse. J’adorais mon père, mais le jeu, c’était sa vie. Ses amitiés, ses amours… tout partait et finissait dans le métier. C’est peut-être ça qui me faisait peur. Je ne voulais pas que ça me mange comme ça a mangé mon père.

Je ne viens pas d’une famille nombreuse et qui est restée unie longtemps. Des fois, je me dis que cette aventure-là m’a aussi donné envie de croire que je pouvais m’investir avec une personne et fonder une famille, même si au départ, ce n’était pas vraiment sur ma checklist. La dévotion que j’étais pressé d’aller démontrer ailleurs, j’ai réalisé que je pouvais, sans prétendre être un saint, la transférer sur mes proches et contribuer à leur vie.

Ça m’a donné une autre mission, soit celle de m’engager dans le monde où je suis. Et ça, c’est pas mal plus accessible que de maîtriser le swarmandal et ça se travaille mieux que d’aller à l’autre bout du monde m’inventer une vie de Jésus.

Propos recueillis par Ariane Labrèche

Illustration d'entête par Sophie Leclerc, à partir d'une photo de Yann Coatsaliou/AFP via Getty Images