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Dessin d'un homme qui regarde vers sa droite.

Sylvain Cossette - Merci mon frère

« Je l’ai vu à travers mes larmes, souriant, lumineux, beau et heureux. J’ai vu ma sœur Gaëtane et mes deux parents, eux aussi décédés. Tous les quatre me regardaient avec amour. Encore aujourd’hui, je me demande ce qui m’est arrivé. Moment de grâce? Hallucination? Cadeau de l’au-delà? »

Signé par Sylvain Cossette, pour Solo

Sylvain Cossette est auteur-compositeur-interprète.

Je suis né dans une foule…

Onzième enfant d’une famille de 12, j’ai tenté de trouver ma place dans cette microsociété où 11 autres personnes, avec 11 personnalités différentes, tentaient aussi de trouver une façon de s’épanouir et d’apprendre à se connaître. Pour ma part, étant de nature discrète et timide, j’ai choisi de me camoufler, de m’esquiver et de me faire tout petit plutôt que de jouer du coude pour assurer mon territoire. J’ai enfilé ma cape d’invisibilité avant de, finalement, opter pour mon armure, mais on y reviendra!

Mon père travaillait 18 heures par jour dans le secteur de l’automobile pour nourrir cette imposante fratrie, et je voyais déjà que plusieurs de mes frères étaient attirés par ce métier.

Florent, de 10 ans mon aîné, était un de ceux pour qui la mécanique auto avait autant d’attrait que de se faire arracher les ongles. C’était un artiste. J’admirais sa désinvolture, sa façon de se vêtir, ses cheveux mi-longs, sa volonté de marcher à contre-courant et son côté rêveur.

Un jour, il a quitté notre petite ville sans regarder en arrière. Il avait le goût d’aventures, de dépaysement, de grandes villes. Il avait besoin de s’évader pour mieux se comprendre, pour se trouver et pour vivre son homosexualité loin des regards indiscrets et des jugements portés par une éducation judéo-chrétienne. Son départ au milieu des années 70, après plusieurs détours en Europe, l’a mené aux États-Unis, où il a enfin trouvé sa voie. C’est en Floride qu’il a appris le métier de coloriste, métier qui l’a guidé ensuite à Los Angeles, où il a ouvert son propre salon de coiffure.

Au milieu des années 80, j’ai commencé à être intrigué par son succès et par son attirance pour le mode de vie d’Hollywood. Après un premier séjour en 1985, j’y suis retourné une nouvelle fois pour travailler dans son salon, question d’améliorer mon anglais et de me rapprocher de lui. J’avais la lourde tâche de balayer les cheveux, de nettoyer les nombreuses serviettes et parfois même de répondre au téléphone! Mais c’est la journée où Jane Fonda et Jodie Foster ont passé le seuil de la porte du salon que j’ai mesuré l’ampleur du succès de mon frère. À ses deux bonnes « clientes » s’ajoutaient Clint Eastwood et Molly Ringwald. Florent était une star pour les stars!

Pendant cinq semaines, j’ai vécu le rêve hollywoodien. J’ai rencontré des vedettes de cinéma, j’ai discuté avec Jane Fonda et Jodie Foster et j’ai foulé des tapis rouges.

Un homme et un femme se tiennent par les épaules et regardent la caméra en souriant.

Florent Cossette et Jane Fonda

Photo : Radio-Canada / fournie par Sylvain Cossette

Mais ce que je retiens le plus de ces moments, c’est le privilège que j’ai eu, en tant que jeune homme issu d’une petite ville où il y avait peu de personnes de différentes cultures ou origines à cette époque, de rencontrer des gens d’orientations sexuelles différentes, des gens de couleurs différentes de la mienne, d’être attablé avec ses amis où les préjugés n’étaient pas les bienvenus et de voir le sourire de mon frère si heureux. Ces soirées ont contribué à mon éducation et m’ont révélé l’importance de la diversité.

Puis est arrivé le sida…

Alors que Florent pensait avoir réussi à trouver sa paix et à avoir repoussé les préjugés, cette maladie « honteuse » est venue briser son rêve hollywoodien et, en même temps, anéantir sa vie… Mes voyages à L.A. furent de plus en plus difficiles. À chacun de mes périples s’ajoutaient des pertes de vies parmi ses précieux amis, et nos sorties mondaines se résumaient à des traitements de radiothérapie à l’hôpital. C’est finalement à la maison familiale devant frères, sœurs et parents dévastés qu’il partagea avec nous son dernier souffle…

J'ai longtemps éprouvé de la colère envers cette maladie, envers les personnes qui se sont éloignées de lui comme on le faisait au temps de la peste. J’en ai voulu à mon père, qui n’a pas respecté ses dernières volontés, mais la religion bien ancrée dans ses croyances a altéré son jugement. Il avait, malgré tout, beaucoup d’amour pour son fils.

Je m’en suis voulu à moi aussi… J’avais 29 ans et j’ai dû m’immiscer dans sa vie pour lui faire entendre raison. Pour l’inciter à quitter pour de bon sa Californie d’adoption. Ç’a été un moment déchirant et pénible. À quelques heures de sa mort, lui et moi avons eu une dernière discussion, et à mon grand bonheur, il m’a pardonné.

Un homme gratte sa guitare électrique en regardant devant lui.

Sylvain Cossette

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Seize années plus tard, je suis allé faire un pèlerinage en Californie. J’ai revisité son salon de coiffure, où une photo de lui est bien en vue. Ça m’a fait chaud au cœur de parler avec ses quelques amis encore vivants et de me remémorer mes plus beaux souvenirs.

Quelques mois avant son départ définitif de Los Angeles, Florent nous avait emmenés, ma sœur France et moi, passer une journée au parc de Vasquez Rocks, lieu mythique de plusieurs tournages de films et séries de science-fiction, dont Star Trek. Alors que nous nous tenions au sommet d’une de ces montagnes en forme de stalagmites, j’ai regardé attentivement mon frère, ou plutôt, ce qui restait de mon frère. Il avait le visage émacié, sa peau était de couleur olive, et il avait de la difficulté à s’exprimer…

Assis sur un divan, deux hommes se tiennent par le cou et regardent la caméra en souriant.

Sylvain Cossette (droite) et son frère Florent

Photo : Radio-Canada / fournie par Sylvain Cossette

J’avais le cœur brisé de voir la flamme s’éteindre tranquillement dans cet être si fier et beau, et pendant un court moment, j’ai souhaité qu’il perde pied et qu’il finisse au bas de la montagne pour mettre fin à ses souffrances. J’ai tout de suite regretté d’avoir eu cette pensée, et pendant plusieurs années, je m’en suis voulu.

Au cours de mon pèlerinage, j’ai senti le besoin d’y retourner. J’y ai passé quelques heures à regarder au loin, et quand j’ai finalement fermé les yeux, je l’ai vu à travers mes larmes, souriant, lumineux, beau et heureux. J’ai vu ma sœur Gaëtane et mes deux parents, eux aussi décédés. Tous les quatre me regardaient avec amour. Encore aujourd’hui, je me demande ce qui m’est arrivé. Moment de grâce? Hallucination? Cadeau de l’au-delà? Je n’en ai aucune idée, mais j’ai pu ainsi fermer un chapitre douloureux de ma vie.

Bien sûr, la perte de cet être radieux me chagrine encore, mais je peux dire qu’il m’a influencé positivement et qu’il m’a bien guidé dans ma vie. C’est lui qui m’a encouragé à troquer ma cape d’invisibilité pour une armure, et c’est un peu grâce à lui que j’ai cessé d’être craintif face à la vie. J’ai pris des risques tout en étant conscient des enjeux, et j’ai aussi compris qu’en travaillant fort, j’atteindrais mes buts. Dans ma réussite professionnelle et personnelle, il y a un peu de lui, et je ne l’oublierai jamais.

Merci mon frère.

Un homme qui tient une guitare regarde vers sa droite.

Sylvain Cossette

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

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