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Dessin d'une femme qui regarde au loin.

Kim Thúy - J’avais peur qu’il...

« Je le trouvais très beau, trop beau pour moi. Il pensait tout le contraire de moi. Mais je l'ai convaincu en l'aimant pour deux. »

Signé par Kim Thúy, pour Solo

Kim Thúy est une auteure québécoise d’origine vietnamienne.

Quand il m'a laissée sur le trottoir d’un quartier qui m’était inconnu, en plein hiver, à minuit, sans un seul dollar en poche ni chaussettes dans mes bottes, j’ai eu peur qu'il ne m'appelle plus.

Quand il m'a lancé une planche, qui a atterri en morceaux après avoir troué le mur à quelques centimètres au-dessus de ma tête, j'ai eu peur qu'il ne vienne plus avec moi au chalet d'une amie.

Quand il a arrêté la voiture sur l'autoroute à l'heure de pointe, à la jonction de la 40 et de Décarie, pour me prouver qu'il était prêt à mourir avec moi et pour moi si on se faisait heurter, j’ai eu peur qu'il n'ait plus de moyen de transport pour aller travailler.

Quand il s'est réveillé en colère à cause de la disposition des meubles dans notre chambre à coucher, m'a laissée déplacer seule la commode, le bureau et le lit avant de faire le commentaire J'espère que tu n'as pas égratigné le plancher , j'ai eu peur qu'il ne me touche plus en amoureux.

Quand il a jeté l'assiette et le repas intact dans la poubelle devant mes frères, qui l'avaient attendu pendant une heure pour l'aider à réparer sa voiture, j'ai eu peur qu'il ait manqué la conclusion de son épisode de Star Trek.

Assise devant une étagère de livres, une femme regarde la caméra.

Kim Thúy

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Quand il m’a critiquée de trop lui répondre et a qualifié mon silence de condescendant, j'ai eu peur de ne plus savoir lui faire voir le bleu doux du ciel après les orages ou sentir le parfum enveloppant d'un pot-au-feu.

Quand il m'a poussée hors de l'ascenseur, assez fort pour que je heurte le mur dans le couloir et tombe sur le plancher en même temps que la pluie d'étoiles, et qu’il m’a laissée derrière, j’ai eu peur qu'il ne s'endorme au volant sur la longue route du retour à la maison sans moi.

Quand mes parents m'ont escortée hors de chez moi, sans me permettre de prendre un seul objet ni un seul vêtement, et m'ont interdit d'y retourner sans accompagnateur en toute circonstance, j’ai eu peur de ne plus jamais rencontrer quelqu'un que je pourrais aimer autant.

J’ai réussi à ne pas répondre à ses appels après mon départ et à accepter ce qui me semblait être une certitude à l’époque : plus aucun homme ne me donnerait la chance de l'aimer.

Aimer.

Assise dehors, une femme appuie sa tête sur sa main.

Kim Thúy

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

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