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Mort d'une inconsolée

Mort de Susan Sontag, vue par son fils

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

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cote du film : 4.5

Une critique de Danielle Laurin

« Je voulais te dire... » Ce sont les derniers mots qu'elle a prononcés, pour son fils, son enfant unique. Personne ne saura jamais ce qu'elle avait l'intention de lui dire: Susan Sontag a emporté son secret dans la mort, le 28 décembre 2004.

Elle avait 71 ans, était atteinte de leucémie, s'accrochait à la vie. Elle avait déjà survécu à deux cancers, avait tiré de sa propre expérience de la maladie un ouvrage remarquable, La maladie comme métaphore, publié en 1977.

Elle avait ensuite poursuivi son analyse dans deux autres livres: Le sida et ses métaphores, en 1989, et Devant la douleur des autres, en 2003. Susan Sontag avait derrière elle une quinzaine d'ouvrages en tout, traduits dans plus de 30 langues.

Susan Sontag en 1992

Photo: La Presse Canadienne /AP PHOTO/Wyatt Counts

Susan Sontag en 1992

Intellectuelle curieuse de tout, figure de proue, New-Yorkaise incarnée, mais francophile passionnée, elle s'était fait connaître par ses essais sur la littérature et l'art. Son roman En Amérique lui avait valu, en 2000, l'un des plus prestigieux prix littéraires aux États-Unis, le National Book Award.

Née dans une famille juive d'origine polonaise, athée jusqu'au bout des ongles, elle avait aussi reçu le Prix Jérusalem pour l'ensemble de son oeuvre, et, un an avant sa mort, le Prix de la Paix des libraires à Francfort.

Femme engagée

Susan Sontag était ce qu'on appelle une écrivaine engagée et féministe de gauche. Dès 1968, elle s'était rendue au Vietnam, en plein bombardements, et elle en avait rapporté un livre, Voyage à Hanoï, où elle avançait entre autres: « La race blanche est le cancer de l'humanité. »

Infatigable militante des droits de la personne, elle était aussi allée plusieurs fois à Sarajevo, dans les années 1990, pour manifester publiquement son soutien aux Bosniaques, contre les Serbes, et appeler à une intervention occidentale dans les Balkans.

Elle avait ensuite dénoncé la guerre en Irak, et la torture pratiquée dans la prison irakienne d'Abou Ghraib. Prises de position qui lui avaient d'ailleurs valu des menaces de mort...

Face à la mort

La voici, sur son lit de mort. Elle a tout essayé, a tenté une greffe de la moelle épinière. Elle a souffert le martyre pour continuer à espérer, pour continuer à vivre. En vain. La voici qui combat encore, qui s'accroche.

On la voit, on la sent. Par l'intermédiaire de son fils: « J'aimerais tant pouvoir temporiser avec elle. "N'aime pas la vie à ce point", voudrais-je lui dire, "tu l'as toujours surévaluée." J'aimerais la consoler, sachant qu'elle ne fut jamais consolable. »

Il est là, jusqu'au dernier moment avec elle, sa mère. Il raconte. Sobrement, sans effusions. Et pourtant, ça prend aux tripes. On en oublie qu'il s'agit d'elle, Susan Sontag. Et de lui, son fils.

On est devant la mort. Devant la mort d'un proche, qui ne se résout pas à mourir, qu'on ne se résout pas à voir partir. Qu'on ne se résout pas à décevoir, non plus, qu'on soutient jusqu'au bout, même dans ses espérances les plus folles.

C'est un livre terrible. Fort, vrai. Un livre qui ébranle. Un livre sobre, pourtant. Sans apitoiement. Sans effusions. Mais tout est là. À commencer par la culpabilité du survivant.

C'est Mort d'une inconsolée. Les derniers jours de Susan Sontag (Éd. Climats). C'est signé David Rieff, analyste politique et grand reporter à l'international, notamment pour le New York Times Magazine. David Rieff: enfant unique de Susan Sontag.

Danielle Laurin fera une entrevue publique avec David Rieff, auteur de Mort d'une inconsolée, le jeudi, 8 mai, à 19 heures, à la librairie Gallimard, 3700 Boul. Saint-Laurent, Montréal.

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