Jeudi 16 janvier 2014 15 h 46 HNE

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Autobiographie

Les années: le livre d'une vie

Danielle Laurin est chroniqueuse à l'émission On fait tous du show business, diffusée le dimanche à 15h à la télévision de Radio-Canada.

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cote du film : 4

Une critique de Danielle Laurin

C'est un exercice de mémoire. Mémoire intime, mémoire collective: une femme tente de comprendre qui elle est et dans quel monde elle vit, depuis sa naissance, il y a 67 ans. « Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus », c'est ce que propose Annie Ernaux dans Les années (Gallimard).

Elle a signé une quinzaine de livres depuis 1974. Son matériau premier a toujours été sa vie. Sous forme déguisée, d'abord. Jusqu'à ce qu'elle quitte définitivement le roman, pour l'autobiographie.

La place, prix Renaudot 1984, marque un tournant. L'auteure se disait qu'elle n'avait pas le droit de faire de la littérature, de faire joli pour parler de la vie de son père, un homme simple, venu du milieu ouvrier, qui tenait avec la mère d'Annie Ernaux un café-épicerie à Yvetot, en Normandie.

Au ras des mots

Annie Ernaux (archives)

Photo: AFP/Sylvain Estibal

Annie Ernaux (archives)

Depuis, elle écrit de petits livres minimalistes. Secs, sans fioritures. Elle se situe au ras des mots, au ras de la réalité. Et elle fouille, à chaque fois, pour chaque livre, un moment, un événement précis de sa vie.

Rien à voir avec l'autofiction. Il n'y a pas de fiction dans ce qu'elle écrit, dit-elle. Ainsi, elle a raconté dans Passion simple une passion amoureuse extraordinaire vécue avec un homme marié venu de l'étranger. Et, dans L'événement: l'avortement clandestin qu'elle a subi avant de se marier.

Entre les deux, elle a publié La honte, où elle revient sur son enfance, sur la fois où son père a voulu tuer sa mère, précisément. Et elle exprime le déchirement qui l'a toujours habitée du fait d'avoir quitté son milieu, d'être devenue, elle, venue du monde d'en bas, une intellectuelle, une prof, une écrivaine.

Elle a aussi fait paraître Je ne suis pas sortie de ma nuit, qui portait sur sa mère, atteinte de la maladie d'Alzheimer. Un livre où elle ne nous épargnait rien de la déchéance physique et mentale de la vieille dame. Et qui a valu à Annie Ernaux d'être qualifiée d'impudique. Elle allait trop loin, disaient certains critiques, son texte était scandaleux.

Ancré dans son époque

Les années se donne aujourd'hui comme la récapitulation de ses livres antérieurs. C'est le livre d'une vie, ancrée dans son époque. C'est magnifique.

Tout part de photos. Une dizaine de photos d'elle, de petits films personnels, aussi. Sur le premier cliché, elle est bébé, nous sommes dans les années 1940. La dernière photo a été prise en 2006, Annie Ernaux tient sa petite-fille dans ses bras. Mais on ne voit rien de cela en vrai, c'est elle qui décrit.

À la différence de ses autres livres, pas de « je » ici. Plutôt le « elle », le « nous », le « on ». L'auteure parle d'elle comme d'une étrangère qu'elle tente de s'approprier. Comment était-elle, à telle ou telle période de sa vie? Que ressentait-elle, que pensait-elle, comment s'habillait-elle, se comportait-elle, quelle musique écoutait-elle, quels livres lisait-elle, avec qui faisait-elle l'amour, etc.

À chaque fois, c'est une époque qui revit. Ce sont des mentalités, des us et coutumes qu'on voit à l'oeuvre. C'est une société qu'on voit évoluer, changer. Et c'est une femme dans cette société-là qu'on voit se débattre pour exister.

Tout ça avec un sens de la précision maniaque. Et des phrases qui claquent. Comme celle-ci, lorsque Annie Ernaux parle des années précédant l'arrivée de la pilule contraceptive et la légalisation de l'avortement: « Avoir lu Simone de Beauvoir ne servait à rien d'autre qu'à vérifier le malheur d'avoir un utérus. »

Au passage, nous, lecteurs non français, nous serons un peu perdus dans le tourbillon de références franco-françaises, soit les marques de produits, émissions de télé, politique interne... Mais la démarche d'Annie Ernaux est on ne peut plus universelle.

On voudrait, tout comme elle, « sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus ».

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