Jeudi 7 août 2008 12:56 MTL

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Mise à jour le vendredi 21 juillet 2006 à 12 h 37
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Juste pour rire - Luchini dit

La poule à l'oeuf d'or

Un texte de Florence Meney

On a pourtant frôlé la catastrophe. En ouverture de la première de presse du (très attendu) spectacle de Fabrice Luchini, dans l'intimité du Théâtre du Nouveau Monde, Gilbert Rozon annonçait la mauvaise nouvelle: l'acteur français, les cordes vocales bousculées par une climatisation intempestive, souffrait d'un début d'extinction de voix.

Frisson dans la salle. Le pire était à craindre. Verrions-nous un Luchini diminué, fourbu, livrant sans sa fougue légendaire les textes de Nietzsche, Céline, Baudelaire, Lafontaine? C'était oublier que le grand acteur puise dans la scène et à même les visages du public une flamme nourrie, celle-là même qui, depuis 10 ans, lui permet de livrer sans faille une prestation impeccable, grisante.

L'homme aux mille visages, aux mille voix

Luchini grave, parlant de la finalité de l'homme avec Nietzsche. Luchini poète, dans les parfums d'orient d'un Baudelaire rongé par le spleen. Luchini réfléchi, frondeur, provocateur, dans le sexisme ancien de Céline ou de Lafontaine.

Luchini dit, c'est retrouver l'amour du verbe, tout simplement, celui du mot dénudé de tous les artifices, du mot qui prend pleinement son sens, ses sens, nos sens. Car le théâtre, n'est-ce pas, c'est sentir, rappelle le grand lecteur.

Rien d'élitiste ni de tellement exigeant dans ce spectacle, finalement, contrairement à ce que l'artiste avait évoqué en conférence de presse à son arrivée à Montréal.

Passées les premières minutes plus arides, même le spectateur moyen imaginaire, ce balourd de Robert inventé par Luchini (dont le vrai prénom est Robert) pourra accéder aux textes les plus complexes et se délectera des galipettes multiples, des jeux de bouches, de regards, de postures, que ce soit dans la version verlan de la fable Le corbeau et le renard, celle rap de banlieue, ou dans les cent clins d'oeil et apartés d'un gros deux heures de plaisir.

L'oeuf et la poule

Et il y a eu l'oeuf. Les regards narquois, goguenards, renouvelés, sur la fable qui suit. Le sujet en est la difficulté de la femme à garder le secret:

Rien ne pèse tant qu'un secret
Le porter loin est difficile aux dames;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne, un mari s'écria
La nuit étant près d'elle: « Ô Dieux, qu'est-ce cela?
Je n'en puis plus, on me déchire!
Quoi? j'accouche d'un oeuf!
D'un oeuf? - Oui, le voilà.

Il fallait être là, il fallait voir Luchini, le grand vulgarisateur à la diction parfaite, accoucher de son oeuf, 5, 10 fois, avec sensualité, douleur, malice.

Luchini, poule à l'oeuf d'or, à qui tout semblait réussir jeudi soir. Luchini, régénéré, goûtait alors le bonheur du public, heureux de voir que le Québec prisait si fort son art, lui, qui honnissant l'avion, avait tant hésité à sauter par-dessus la mare aux canards.

Florence Meney