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Dominique Scali, romancière au long cours

Dominique Scali plonge tête la première dans l'épopée maritime, avec son deuxième roman intitulé «Les marins ne savent pas nager».   Photo : Gracieuseté Laurence Grandbois Bernard
Un texte de Valérie Lessard

Une île fictive au beau milieu de l’Atlantique. Une Cité, ses murs et les riverains qui s’y butent. Un 18e siècle reflétant des enjeux résolument contemporains. Et une sirène - sans queue! - prénommée Danaé, capable de voler d’une main et de secourir de l’autre. Dominique Scali publie Les marins ne savent pas nager, un deuxième roman au souffle épique, battu par les vents et les vagues du destin.

Sous la plume de Dominique Scali, l'île d'Ys abrite de nombreuses dualités.

D’un côté, les citoyens de la Cité vivant entourés des murs les protégeant deux fois l’an des grandes marées. De l’autre, les riverains devant alors se réfugier dans des grottes dans l’espoir de ne pas y mourir noyés au bout de leurs cris de détresse.

D’un côté, les terriens, préférant la stabilité du sol sous leurs pieds, le confort d’un lit ou la récolte à même les plages des cargaisons des bateaux échoués. De l’autre, les marins, arpentant les mers pour aller voir ailleurs s’ils y sont, écumant les navires étrangers ou pêchant pour subsister.

D’un côté, Danaé, inspirée de La Petite Sirène d’Hans Christian Andersen. De l’autre, les quatre éléments par lesquels elle vivra par monts et par vaux, sur terre comme sur mer, entre amours et pertes, espoirs et désillusions, la Cité et les Criardes.

Eau : nager pour le meilleur et pour le pire

L’héroïne de Dominique Scali sait nager, contrairement à la majorité des gens qu’elle côtoie. C’est un peu comme une promesse, dans le sens qu’on [...] lui a inculqué ce don-là à la naissance, un peu comme quelque chose qu’on lègue à un enfant dans l’espoir que ça lui permette de réussir sa vie, soutient l’autrice.

La différence de Danaé la rend suspecte aux yeux des autres, qu’elle foule le sable des plages ou les escaliers de la Cité. Or, elle choisira par moments d’en profiter, usant délibérément du pouvoir tour à tour envoûtant et destructeur de la sirène, nageant ainsi entre deux eaux.

C’est à la fois une force et à la fois un danger, si on veut. Est-ce que c’est bon ou mauvais, avoir ce don-là, avoir quelque chose qui nous distingue, c’est un peu ça aussi, fait valoir la romancière.

Ainsi, à l’instar des jeux de séduction et de pouvoir, Danaé peut utiliser son don pour sauver ou piller les gens. J’aime cette idée que les forces qu’on a sont un peu à double tranchant, renchérit Dominique Scali.

Terre : « notre époque est une île »

Pour l’écrivaine et journaliste, la notion de terre renvoie à celle de la solidité. La terre, c’est les règles, c’est la sécurité. C’est le fait qu’on peut toujours avoir confiance que, quand on va se lever demain matin, le sol va être là, énumère-t-elle.

De manière plus abstraite, la terre incarne la confiance, voire la foi, en un système, mais aussi les limites qu’on s’impose, qu’on impose et qu’on croit que les autres vont respecter.

Ys est territoire, donc. Elle est île, surtout. Ses habitants, incluant Danaé, en sont-ils prisonniers? Sont-ils isolés, par choix ou par dépit, ou sont-ils libres parce qu’ils y ont la paix?

Par-delà cette dualité intrinsèque à Ys, Dominique Scali voit une autre métaphore.

Pour Dominique Scali, l'île d'Ys abrite plusieurs dualités faisant écho à aujourd'hui.  Photo : Gracieuseté Laurence Grandbois Bernard

Des fois, j’ai l’impression que notre époque est une île. [...] On est convaincus que sur notre île, c’est mieux qu’ailleurs et qu’avant, alors qu’en fait, on ne le sait pas tant que ça. C’est sûrement vrai sur plein d’aspects, mais c’est ça, le fait d’être sur une île : on ne le sait pas.

Dominique Scali, autrice de Les marins ne savent pas nager

À force de croire que tout est tellement mieux à notre époque en nous comparant aux gens ayant vécu dans l’ancien temps, elle considère que ça fait de nous, parfois, des chauvins historiques.

Air : les vents du possible changement

Si Danaé a appris à maîtriser ses respirations pour nager, elle ne peut faire de même avec les vents. Ceux qui gonflent les voiles et permettent la découverte ou ceux qui entraînent les équipages à leur perte. Ceux qui, intempestifs, bafouent les plages ou, ceux qui, caressants, sèchent les pleurs.

Tout comme l’eau, le vent peut détruire ou mener à bon port.

Le vent, c’est un peu comme le destin : on ne peut pas le saisir, on ne sait jamais dans quel sens il va aller. Encore là, c’est très, très puissant quand on essaie de naviguer et ça nous met dans une situation d’impuissance. [...] C’est cette image du destin qu’on n’arrive pas à saisir, finalement, mais avec lequel on doit conjuguer, soulève Dominique Scali.

Elle a d’ailleurs fait souffler les possibilités du vent de changement, sur Ys, où le droit de cité ne se transmet pas de génération en génération, grâce aux Saines Rotations. Ce système donne à un jury d’habitants de la Cité le pouvoir de choisir au mérite, parmi les riverains, celles et ceux qui pourront habiter entre les murs de la ville pour remplacer les citoyens décédés ou partis au cours de l’année. Si tout le monde peut aspirer à obtenir une place, seuls les plus valeureux peuvent toutefois prétendre séduire le jury.

C’est un genre de satire de la façon dont notre monde fonctionne aujourd’hui. Les Saines Rotations, c’est la démocratie, c’est l’idée que les gens sont interchangeables. C’est l’idée que si n’importe qui peut arriver à ses fins en travaillant très fort, n’importe qui peut échouer aussi.

Dominique Scali, autrice de Les marins ne savent pas nager

Là encore, la dualité est présente dans ce renouvellement potentiel soulevant les espoirs ou faisant craindre l’échec, comme dans une campagne électorale ou une téléréalité.

C’est un mélange entre opportunité constante et danger constant qui vient avec le fait qu’on n’a pas des rôles pré-établis quand on est nés. Il faut gagner notre pain. Il faut gagner notre place. Il faut gagner le cœur des gens. [...] On peut tout gagner, mais on peut aussi tout perdre, évoque la romancière.

Feu : la déconstruction de la princesse

Pour Dominique Scali, l’idée que quand on veut, on peut représente d’ailleurs un des grands mythes de notre époque. À travers les relations (de fille à mère adoptive, en passant par l'amoureuse) et la quête de citoyenneté de Danaé, elle explore la notion de sacrifices, comme Hans Christian Andersen avec sa Petite Sirène prête à tout pour devenir humaine.

[Danaé] incarne justement la figure de la personne qui est prête à faire beaucoup de sacrifices pour atteindre ce qu’on lui a promis, ce qu’on lui a fait miroiter, explique la Québécoise.

Son héroïne rêve d’un amour de conte de fée, telle la princesse épousant son prince charmant pour aller vivre, heureuse, dans un château - ou, ici, dans une maison de la Cité - et y élever beaucoup d'enfants. L’orpheline va toutefois frotter ses idéaux à la réalité de ses divers matelotages, constater que ce à quoi elle aspirait si ardemment n’est pas nécessairement à la hauteur de ses attentes, et déconstruire l'image de la la fille, de la princesse, de la mère pour exister comme elle l'entend.

Il y a aussi la figure de la sirène en tant que telle, mi-femme, mi-poisson, double, attirant autant qu'elle fait peur, qui fascinait Dominique Scali.

Il y a beaucoup d’injonctions contradictoires qui viennent avec le fait d’être une femme : il faut être désirable, mais pas trop; il faut être travaillante, mais il faut être une mère…, énumère-t-elle.

Des doubles discours qu’on nous sert constamment, hier comme aujourd’hui, rappelle du même souffle l’autrice, pour qui ancrer ses histoires dans un autre siècle élargit ses propres horizons, tout en donnant l'occasion au lecteur d'y projeter les métaphores qu'il préfère.

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