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Le Canada a formé des éléments d’un régiment ukrainien lié à l’extrême droite

Le régiment Azov a bénéficié de la formation offerte aux militaires ukrainiens malgré la promesse canadienne de ne jamais s’aventurer dans cette voie.

Des militaires canadiens de l'opération Unifier ont formé des membres de la Garde nationale ukrainienne à Zolotchiv en novembre 2020.  Photo : Avr Melissa Gloude, Forces armées canadiennes
Un texte de Simon Coutu

Le Canada a dépensé près d’un milliard de dollars pour former des forces ukrainiennes depuis 2014. Des militaires du régiment Azov, connu pour ses liens avec l’extrême droite, ont profité de cet entraînement, selon des documents analysés par Radio-Canada.

Fondé par un néonazi notoire, le régiment Azov s’est fait connaître pour ses faits d’armes en 2014 contre les séparatistes prorusses, notamment à Marioupol, là où il combat de nouveau aujourd’hui. D’ailleurs, avec le repositionnement des forces russes dans le sud et dans l'est de l'Ukraine, le bataillon pourrait avoir un rôle central à jouer dans les futurs combats.

Lorsque Vladimir Poutine avance vouloir dénazifier l’Ukraine en envahissant ce pays, il fait notamment référence à cette unité controversée. Si l’effectif du bataillon s’est diversifié depuis son intégration au sein de la Garde nationale ukrainienne (GNU), il entretient toujours des liens avec l'extrême droite.

C’est en raison de ces affiliations fascistes qu’Ottawa répète d’ailleurs, depuis 2015, que jamais les Forces armées canadiennes (FAC) ne fourniront ou n’ont fourni d'entraînement ou de soutien à ce régiment ni à des unités affiliées.

Pourtant, des photos prises au centre de formation de Zolochiv de la GNU, dans l’ouest de l'Ukraine, montrent le contraire. Les FAC ont bel et bien contribué à la formation des soldats du régiment Azov en 2020, au point où cette unité se targue maintenant de pouvoir former ses propres militaires selon les standards occidentaux.

Sur deux clichés publiés sur les réseaux sociaux de la Garde nationale ukrainienne le 20 novembre 2020, on aperçoit deux militaires qui portent sur leur uniforme un écusson fourni par le régiment Azov au moment où ils participent à un entraînement auprès des FAC. Il s’agit de l'emblème du test Spartan, un tournoi avec des épreuves de force. L’écusson est aussi frappé du logo du régiment Azov, qui évoque la Wolfsangel, un symbole qui a été utilisé par plusieurs unités nazies.

Selon Oleksiy Kuzmenko, un journaliste spécialiste de l’extrême droite ukrainienne, la présence de ces écussons suggère fortement que le régiment Azov a eu accès à l'entraînement militaire canadien.

L’écusson en question est fermement et exclusivement associé au régiment Azov, dit-il. Ces éléments de preuve démontrent que les militaires canadiens n’ont pas mis en place les mécanismes qui empêcheraient cette unité militaire d’extrême droite d'accéder à l'aide occidentale fournie aux forces militaires et de sécurité, dit le reporter, qui collabore notamment avec le média d'investigation en ligne Bellingcat.

Chercheur à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), spécialiste de l'Ukraine, de l'extrême droite et du nationalisme ukrainien, Adrien Nonjon reconnaît lui aussi ce symbole sur les photos.

Je peux vous assurer avec une certitude absolue que c’est un écusson d'Azov, fait-il observer. Ce régiment se présente comme une formation d’élite et essaie d’inculquer ce modèle de dépassement de soi à ses combattants. Cela dit, on peut aussi imaginer que l’individu qui porte cet écusson est un ancien membre du régiment.

Sur une autre image prise lors du même entraînement, cette fois-ci par une photographe des FAC, on aperçoit un soldat ukrainien qui porte un écusson aux couleurs de la 14e division de la Waffen-SS, créée en 1943 par le régime nazi d’Adolf Hitler pour combattre l’URSS avec des volontaires ukrainiens. Une cérémonie destinée à rendre hommage à cette division a d’ailleurs été condamnée en 2021 par le président Volodymyr Zelensky.

Sur cette photo prise par les Forces armées canadiennes, on aperçoit un militaire ukrainien qui porte un écusson de la 14e division de la Waffen-SS.  Photo : Avr Melissa Gloude, Forces armées canadiennes. Photomontage : Charlie Debons, Radio-Canada

Si, historiquement, cette division de la Waffen-SS n’a pas participé aux massacres de Juifs en Ukraine durant la Seconde Guerre mondiale, il n’en reste pas moins que l’image du lion doré et des trois couronnes est très controversée.

On ne s’en sort pas : [la Waffen-SS], c'est une bande de nazis, affirme le professeur et titulaire de la Chaire en études ukrainiennes de l’Université d’Ottawa, Dominique Arel. En tant que division, ils ont été créés trop tard pour participer à l’Holocauste et ont été utilisés comme de la chair à canon par les Allemands. Mais il n’en demeure pas moins que la symbolique est forte. Les SS, c'est le groupe le plus criminel du 20e siècle.

Opération Unifier

Depuis 2015, le Canada a contribué à former 33 346 candidats des Forces de sécurité de l'Ukraine, dont 1951 éléments de la GNU, dans le cadre de l’opération Unifier, selon le ministère de la Défense nationale. Le coût de ce programme s’élève à plus de 890 millions de dollars. Tous les six mois, environ 200 membres des FAC se relaient pour offrir de l’aide en matière d’instruction sur la force de sécurité. Tout ce personnel a été temporairement déplacé en Pologne jusqu’à ce que les conditions permettent une reprise de l’entraînement.

Les militaires canadiens ont travaillé en collaboration avec le Centre de formation de la Garde nationale ukrainienne à Zolochiv du 20 février 2019 au 13 février 2022, selon les FAC.

Interrogé sur la présence de ces écussons sur l’uniforme de militaires ukrainiens durant un entraînement mené par les FAC, le ministère de la Défense nationale a formellement nié avoir formé des membres du régiment Azov.

Les FAC n’ont jamais donné quelque formation que ce soit aux membres du bataillon Azov, assure par courriel le ministère de la Défense nationale. Les militaires participant à l’op Unifier ont toujours reçu l’ordre de ne pas s’entraîner avec les membres du bataillon Azov et de n’avoir aucun contact avec eux.

Le porte-parole du ministère convient cependant que les membres de l’op Unifier n’exercent aucune surveillance sur les personnes choisies pour assister aux cours ou aux séances de formation.

Selon le ministère, il incombe à l’Ukraine d’effectuer les vérifications requises en ce qui concerne les militaires en formation.

Les FAC n’ont ni le pouvoir ni le mandat de faire enquête sur les militaires d’autres pays. Toutefois, le personnel de l’op Unifier a toujours eu l’obligation et le droit de demander au personnel de commandement des installations d’entraînement ou des académies militaires ukrainiennes de retirer des cours donnés ou supervisés par des membres des FAC tout soldat ukrainien qu’ils soupçonnent d'être inadéquat du point de vue des valeurs canadiennes ou du droit international.

Contacté par courriel, un représentant de la GNU a réfuté que des éléments du régiment Azov aient pu participer à une formation auprès de militaires canadiens, malgré les écussons particuliers du régiment observés sur leurs propres photos. Quant à la période que vous mentionnez [novembre 2020], cette unité n'y a pas fait d'exercice, écrit un porte-parole. Et cette pièce ne fait pas partie de leur uniforme.

Les membres du régiment Azov n’ont pas répondu à nos requêtes par courriel ni sur le réseau Telegram.

Des membres du régiment Azov de la Garde nationale ukrainienne ainsi que des activistes du parti d’extrême droite Corps national et du groupe radical Secteur droit ont participé à un rassemblement pour marquer la Journée des défenseurs de l'Ukraine, à Kiev, en octobre 2016. Photo : Reuters/Gleb Garanich

Former Azov par la bande

Le 18 août 2021, un communiqué publié sur le site web de la GNU avançait par ailleurs que des éléments du régiment Azov (aussi connu sous le nom de détachement spécial de l'unité militaire 3057) avaient reçu un entraînement auprès d'instructeurs formés selon un programme élaboré avec la participation de représentants de l’opération Unifier, appelé PR-1.

Le premier groupe de chasseurs de l'unité militaire 3057 a commencé à s'entraîner dans le cadre du programme de formation de base des soldats selon les normes de l'OTAN [...], peut-on y lire. Un tel cours en Ukraine n'a lieu qu'au Centre de formation de la Garde nationale ukrainienne à Zolochiv [...]. Le programme de formation de base des soldats est la première étape de la croissance du système de formation professionnelle de la Garde nationale d'Ukraine. Il a été élaboré conjointement avec des représentants de l'opération Unifier selon les normes de l'OTAN.

Un communiqué publié sur le site web du régiment Azov au mois d’août 2021 précise que 35 combattants ont participé à cette formation.

Au mois d'octobre, Azov se targuait de former 33 cadets selon le programme PR-1, mais cette fois-ci dans ses propres installations, grâce aux entraînements reçus à Zolochiv. On y mentionne aussi que, pour le prochain cours, les instructeurs sont prêts à accepter deux fois plus de militaires et à dispenser régulièrement une telle formation.

Questionné sur cette formation offerte par des instructeurs d’Azov, élaborée avec des représentants de l’opération Unifier selon les normes de l'OTAN, le ministère canadien de la Défense nationale affirme ne pas être au courant.

La GNU et toutes ses sous-organisations, comme le Centre de formation de Zolochiv – où les membres des FAC opéraient –, ont toujours été pleinement conscients et ont convenu que le ministère de la Défense nationale et les FAC ne formeraient pas les membres du régiment Azov et n’auraient pas de contacts avec eux, indique un porte-parole par courriel. De plus, la [GNU] a toujours accepté de prendre des mesures pour éviter des interactions.

La GNU n’a pas donné suite à notre demande à ce sujet.

Dépolitisé ou néofasciste?

Le régiment Azov, qui participe à la défense de la ville de Marioupol, dévastée par l’armée russe, est une unité très controversée en Ukraine, comme ailleurs.

Les autorités russes utilisent le spectre d’Azov pour justifier l’invasion de l’Ukraine. Dans un discours diffusé quelques minutes avant le début de l'invasion, le 24 février, Vladimir Poutine avait déclaré chercher à démilitariser et à dénazifier l'Ukraine, alors que le président du pays, Volodymyr Zelensky, est juif. Le 10 mars, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a justifié le bombardement d'une maternité à Marioupol par la présence du bataillon Azov et d'autres radicaux sur place.

Le président de la Russie, Vladimir Poutine, a déclaré chercher à démilitariser et à dénazifier l'Ukraine au cours d'un discours télévisé le 24 février 2022. Photo : Associated Press

Créé par le néonazi Andriy Biletsky, le régiment Azov compterait aujourd’hui 10 000 combattants sur les quelque 200 000 soldats de l’armée ukrainienne, selon son fondateur.

Il s’agit donc d’une entité minoritaire, bien loin de ce que laisse supposer la propagande de Vladimir Poutine.

Les quelque 800 combattants qui le composaient à l’origine, durant la guerre du Donbass, ont contribué à reprendre la ville de Marioupol aux séparatistes prorusses en 2014. De nombreux volontaires étaient issus de la formation ultranationaliste Patriote d’Ukraine et de l’Assemblée sociale nationale, d’allégeance néofasciste.

Andriy Biletsky a siégé au Parlement de 2014 à 2019. Si son discours s’est affiné depuis, il a mentionné en 2008 que la mission de l’Ukraine consiste à ​​mener les races blanches du monde dans une croisade finale… contre les Untermenschen [les sous-humains] dirigés par les Sémites.

En juin 2015, le Canada a annoncé qu’il ne soutiendrait pas et n'entraînerait pas ce régiment. En visite à Kiev, le ministre de la Défense nationale de l’époque, Jason Kenney, l’avait alors qualifiéd'un petit nombre de pommes pourries.

Toutefois, en 2018, une délégation de militaires et de diplomates canadiens a rencontré des membres du régiment en Ukraine malgré les mises en garde formulées un an plus tôt par les FAC.

Un rapport de 2016 du Haut-Commissariat aux droits de l'hommedes Nations unies accuse par ailleurs le régiment Azov d’avoir enfreint le droit international humanitaire. On l’accuse notamment d'avoir violé et torturé des détenus dans la région du Donbass et d’avoir déplacé des résidents après avoir pillé des propriétés civiles.

Le bataillon Azov a été intégré à la GNU en 2014 à la suite des premiers accords de Minsk. Il serait donc dépolitisé, selon le chercheur à l’INALCO Adrien Nonjon. Il n’aurait alors plus de liens avec le Corps national, le parti du fondateur du régiment Azov, Andriy Biletsky.

Tant les séparatistes que l’Ukraine se sont engagés dans une volonté de désescalade, fait-il observer. Ils ont intégré ces éléments subversifs pour pouvoir les surveiller et les contrôler. C’est un corps militaire comme un autre et je dirais même que c'est une unité d’élite au sein de la Garde nationale ukrainienne. On pourra toujours dire qu’il y a des liens qui existent, mais ils sont plutôt informels, basés sur une camaraderie, parce qu’ils ont tous été au front.

Toutefois, pour Oleksiy Kuzmenko, qui est aussi l'auteur d’un rapport pour l’université George Washington sur les contacts entre les militaires occidentaux et des membres du groupe d’extrême droite ukrainien Ordre militaire Centuria, il ne fait aucun doute que le régiment Azov entretient toujours des liens avec le parti d’extrême droite Corps national, malgré un vernis politiquement correct.

Pour commencer, jusqu'au début de la nouvelle agression de la Russie, le centre de recrutement du régiment à Kiev partageait un emplacement avec les bureaux du parti au centre ATEK d'Azov. Il est aussi important de souligner que le chef actuel du régiment, Denis Prokopenko, et son adjoint, Svyatoslav Palamar, sont tous deux membres depuis 2014 et ont servi sous Biletsky. Le fondateur du régiment Azov et d'autres leaders du Corps national ont d’ailleurs continué à visiter le régiment avant la guerre. J’ajouterais aussi qu’en 2019, le régiment s'est rangé du côté du mouvement civil lorsqu'il a perturbé la campagne de réélection du président Petro Porochenko. Finalement, la faction armée d’Azov a accueilli l'aile jeunesse du Corps national en août 2021 dans le cadre d'un entraînement.

Dans de récents communiqués publiés sur la plateforme Telegram, un porte-parole du régiment dénonce le manque d’implication de l’Occident dans le conflit qui oppose l’Ukraine à la Russie. Une des unités les plus motivées de notre pays, le régiment Azov, est qualifiée de fasciste et de nazie [...]. On nous interdit d'obtenir des armes et de nous entraîner avec des instructeurs de l'OTAN, nos réseaux sociaux ont été bloqués, etc. Les vrais fascistes sont non pas les combattants du régiment Azov mais bien les dirigeants russes et l'armée russe, qui ont eu l'audace d'appeler la guerre en Ukraine une "opération spéciale de dénazification".

Il reste que, selon le chercheur Dominique Arel, le régiment Azov n’est pas dépolitisé du tout. Par contre, il s’interroge quant à la pertinence d’aborder cette question alors que l’Ukraine subit l’invasion russe.

Des milliers de civils sont toujours coincés à Marioupol, qui est bombardée quotidiennement par les forces russes. Photo : afp via getty images/ARIS MESSINIS

C’est une branche qui est dangereuse, admet-il. Mais en ce moment, ils ne tabassent pas de Roms dans la rue : ils défendent leur pays. Les fascistes, ce sont les Russes qui terrorisent les populations civiles. Après la guerre, ça pourrait poser problème que l’extrême droite se retrouve armée. Mais actuellement, au-delà du régiment Azov, c’est une très bonne chose que l'Armée canadienne ait formé les forces ukrainiennes. On voit les résultats exceptionnels sur le terrain. Sur le sol, à Marioupol, l’armée, dont le régiment Azov, résiste toujours.

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