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Les feux de forêt auraient contribué aux inondations en Colombie-Britannique

Le feu de forêt de Nk'Mip Creek en Colombie-Britannique, l'été 2021.  Photo : James Moore
Un texte de Chloé Dioré de Périgny

Les feux de forêt destructeurs de l’été dernier ont-ils préparé le terrain aux inondations catastrophiques vécues par la Colombie-Britannique? S’il est difficile de le confirmer, des liens entre ces événements extrêmes peuvent être tirés pour mieux comprendre ces phénomènes et davantage s’y préparer.

Depuis la mi-novembre, la Colombie-Britannique a été frappée par quatre rivières atmosphériques consécutives. La pluie apportée par ces phénomènes atmosphériques a gonflé les cours d'eau qui sont sortis de leur lit, causant des milliers d’évacuations dans le sud-ouest de la province, des dommages importants aux routes et des glissements de terrain mortels dans certains cas.

Après un feu de forêt, on n’a pas besoin d’une grosse tempête pour créer un déluge biblique, même une petite tempête peut le faire, affirme sans surprise Younes Alila, professeur agrégé de l’Université de la Colombie-Britannique, spécialisé en hydrologie des forêts.

Depuis 15 ans, ce dernier étudie la sensibilité des régimes fluviaux face aux perturbations de l’environnement, comme les changements climatiques, les modifications d’utilisation des sols, la coupe d’arbres et les feux.

Pour lui, il se pourrait bien que les feux soient la cause principale des inondations de novembre dans certaines régions de la province.

C’est le cas de la ville de Merritt, dans l’Intérieur de la Colombie-Britannique. La municipalité de quelque 7000 habitants a fait les frais des crues et a été complètement évacuée lorsque la première tempête a frappé la province à la mi-novembre.

Tous les habitants de Merritt ont dû évacuer la ville, car des pluies diluviennes ont fait déborder la rivière Coldwater. Photo : Radio-Canada

Ces crues sont survenues à la confluence des rivières Nicola et Coldwater, explique l’expert. Le secteur où la rivière Coldwater prend sa source a été touché par un large incendie l’été dernier : le feu de July Mountain y a ravagé 20 000 hectares de forêt, rappelle-t-il.

Le scénario est le même à Princeton dans le sud de la vallée de l’Okanagan : la ville est traversée par les rivières Tulameen et Similkameen. L'été dernier, le bassin versant de la rivière Similkameen a été touché par le feu de Garrison Lake, qui s’est étendu sur 15 000 hectares.

Mais la superficie de ces feux de forêt est-elle suffisante pour expliquer l’ampleur des inondations? Tim McDaniels, professeur émérite de l’Université de la Colombie-Britannique, qui a travaillé sur les désastres environnementaux et sur la gestion de risques liés à l’exploitation de ressources naturelles, en doute.

Pour être certain de ce lien direct entre ces événements, il faudrait mener des simulations, renchérit Gregory Paradis, ingénieur forestier et professeur adjoint en gestion des ressources forestières à l’Université de la Colombie-Britannique. Photo : Radio-Canada/Ben Nelms

Un parapluie vert

Bien que cet impact direct reste à prouver, les feux de forêt de cet été ont certainement joué un rôle dans l’ampleur de ces inondations, soutient Gregory Paradis, ingénieur forestier et professeur adjoint en gestion des ressources forestières à l’Université de la Colombie-Britannique.

Ils ont rendu les sols hydrophobes et ont réduit la quantité de végétaux, ce qui favorise l’accumulation d’eau en surface, renchérit Younes Alila.

Le bassin versant agit comme un parking et la pluie ou la neige fondue s’écoule sur le terrain [plutôt que d’y pénétrer], explique-t-il.

La forêt Half Nelson, située à Squamish, attire normalement à cette période de l'année de nombreux amateurs de vélos de montagne. Photo : Radio-Canada/Maggie MacPherson

En l’absence de végétation, les gouttelettes de pluie ont tendance à s'accumuler sur le sol avant même d’avoir le temps de s'infiltrer pour rejoindre la nappe phréatique, poursuit Gregory Paradis.

Si la pluie tombe et heurte un arbre ou de la végétation, ces végétations vont agir à titre de parapluie.

Gregory Paradis, professeur adjoint, département de gestion des ressources forestières, UBC

Et comme un parapluie, ça ne fait pas disparaître magiquement la pluie, ça fait juste amortir la trajectoire d’une goutte d’eau, indique-t-il. Elles vont ainsi créer de petits écoulements, qui ruisselleront jusque dans les ruisseaux et les rivières, les faisant gonfler, explique Gregory Paradis.

Qu’il y ait eu des feux de forêt ou non, ces ruissellements accrus se seraient sans doute produits, soutient toutefois Tim McDaniels. Le temps extrêmement chaud de l'été dernier a aussi affecté la qualité des sols, les rendant plus friables, rappelle-t-il.

La zone entourant la vallée Kettle et sa rivière est classée à un niveau de sécheresse de 5. Photo : Radio-Canada/Maggie MacPherson

L’été dernier, plusieurs vagues de chaleur se sont abattues sur la Colombie-Britannique. Le village de Lytton a même battu le record de température la plus élevée jamais enregistrée au Canada : 49,6 °C, pour ensuite être détruit par un feu de forêt.

Dans la province, des records de chaleur ont également été recensés en novembre. Un temps doux apporté par les rivières atmosphériques et qui contribue à faire fondre la neige accumulée en altitude.

Coupes à blanc dans la ligne de mire

Les activités forestières des 50 dernières années ont d’ailleurs augmenté dramatiquement les taux de ruissellements et d’accumulations des pluies en surface, affirme Tim McDaniels. La gestion des territoires est également à prendre en compte pour expliquer l’ampleur des inondations de novembre, selon lui.

L'entreprise Teal Jones opère avec un permis d'exploitation de cinq ans dans le bassin de Fairy Creek, sur l'île de Vancouver. Photo : Radio-Canada/Simon Gohier

Dans les secteurs de Merritt et de Princeton, les larges coupes à blanc autorisées récemment et au cours dernières décennies, ont perturbé les régimes fluviaux, confirme Younes Alila. Ils sont extrêmement sensibles à ces coupes rases, dit-il.

Et si ces zones sont ensuite reboisées, il faut des années avant que les arbres ne retrouvent leurs fonctions hydrologiques et leur rôle auprès des régimes fluviaux. La récupération hydrologique est très faible les 20 premières années, soutient-il.

Un champ de bleuets dans la prairie Sumas à Abbotsford, submergé, le 30 novembre. Photo : Radio-Canada/Ben Nelms/CBC

Deux saisons d’inondations plutôt qu’une

À cause des changements climatiques, les rivières atmosphériques seront plus fréquentes et plus intenses, soutient Younes Alila. Elles exacerberont ainsi les effets cumulés de tous ces facteurs qui fragilisent les régimes fluviaux, déplore-t-il.

On va apparemment voir une seconde période d’inondation, comme cette année, qu’on n’avait jamais eue auparavant, soutient-il, en expliquant que ces crues surviennent généralement au printemps, à la fonte des neiges et non à l'automne.

Et contrairement à ce qu’on peut s’imaginer, ces précipitations importantes n’aideront d’ailleurs en rien la prochaine saison des feux de forêt, soutient-il.

Si au printemps prochain il fait chaud et il n'y a pas de pluie, ça prendra que quelques semaines pour qu’un couvert forestier se dessèche quasi complètement, et ce, peu importe le volume de pluie qu’il a reçue l’an passé, confirme Gregory Paradis.

Quelles solutions?

Younes Alila croit qu'il est essentiel que les gouvernements et les industries comprennent à quel point les régimes fluviaux sont sensibles à leurs environnements et à la coupe de forêts.

Il faut mettre un terme aux coupes à blanc. On a trop à perdre. On voit des communautés entières être emportées par les inondations, causées par les feux et les activités forestières, exacerbées par les changements climatiques.

Younes Alila, hydrologue des forêts, UBC

La gestion des forêts est loin d’être accidentelle en Colombie-Britannique; elle est la responsabilité d’ingénieurs qui prennent leur tâche au sérieux, soutient de son côté Gregory Paradis.

Peu importe ce qu’on fait, il faut juste essayer, au niveau du paysage, de distribuer spatialement et temporellement les perturbations pour ne pas tout perturber à la même place.

Pour Tim McDaniels, la reconnexion des zones humides aux rivières serait également une piste de solution pour apprendre à vivre avec l’eau, plutôt que de la tenir éloignée, dit-il.

Une ferme est inondée dans la prairie de Sumas à Abbotsford. Photo : Radio-Canada/Ben Nelms

À Abbotsford, une autre région durement touchée par les inondations de novembre, la plaine de Sumas inondée depuis trois semaines était, il y a une centaine d'années, un lac qui a été drainé pour en faire des terres agricoles. On doit garder en tête que cette eau qui formait le lac doit être stockée dès qu’elle arrive en aval, avant de causer plus d’inondations dans la vallée du Fraser, indique Tim McDaniels.

Il est également temps de rehausser les standards des infrastructures de digues, de drainage, de buses et des ponts, afin de s’assurer qu’elles soient assez solides pour faire face aux aléas climatiques, selon Younes Alila.

On est dans une sacrée aventure pour les prochaines années, voire les prochaines décennies, lance-t-il.

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