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Exiger l’immunisation des enfants ne garantit pas un meilleur taux de vaccination

On estime que 2,4 % des enfants canadiens de deux ans n'ont pas reçu les vaccins d'usage. Photo : iStock/Imgorthand
Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Au Canada, seuls l’Ontario et le Nouveau-Brunswick obligent les parents à faire vacciner leur enfant contre plusieurs maladies infectieuses pour pouvoir aller à l'école. Mais des études montrent que l'obligation de vacciner n'est pas nécessairement le meilleur moyen d'atteindre l'immunité collective.

L'arrivée du vaccin contre la COVID-19 a ravivé le débat de la vaccination obligatoire dans les écoles. En fait, le sujet revient chaque fois qu’il y a une épidémie ou une éclosion d’une maladie infectieuse, explique la professeure de bioéthique à l'Université de Montréal, Vardit Ravitsky.

La question divise non seulement le public, mais aussi les experts.

Parmi les bioéthiciens, il y a deux écoles de pensée et un désaccord profond. Certains soutiennent cette idée d’exigence de vaccination pour protéger les autres. D’autres la voient comme une violation des droits des parents et de l’éducation des enfants. Il y a des arguments forts des deux côtés, affirme Vardit Ravitsky.

Où exige-t-on la vaccination pour aller à l'école?

Québec a renoncé à la vaccination obligatoire en 1972 (il n’y avait que le vaccin contre la variole), tandis que l’Ontario et le Nouveau-Brunswick ont choisi de l’adopter en 1982. Le Manitoba exige que les enfants soient vaccinés contre la rougeole.

En Ontario, les élèves dont les dossiers d’immunisation ne sont pas à jour peuvent être suspendus de l’école, jusqu’à ce que les documents nécessaires soient fournis. En 2019, des centaines d’élèves à Ottawa ont d’ailleurs été suspendus pour cette raison.

Les provinces et territoires qui n’exigent pas la vaccination peuvent toutefois retirer un enfant de l’école lorsqu’une éclosion survient.

Le gouvernement de l'Ontario s’est inspiré des États-Unis, où la vaccination a été rendue obligatoire en 1980 dans le but d’augmenter le taux de vaccination.

Il n’y a pas de doute : à une époque, l’obligation vaccinale était efficace, dit la Dre Joan Robinson, de la Société canadienne de pédiatrie.

Maintenant que le taux de vaccination contre la COVID-19 est plus élevé (mais pas optimal), les autorités doivent surtout convaincre les derniers récalcitrants. Mais la tâche est de plus en plus difficile, puisque le nombre de parents qui hésitent a augmenté, notamment en raison de l’avènement des réseaux sociaux et de la désinformation qu'on y retrouve.

Forcer la main d'un parent qui est convaincu de faire la bonne chose pour son enfant peut avoir l'effet contraire, dit la Dre Robinson.

Il y a des parents qui vont refuser de faire vacciner leurs enfants juste parce que c'est l'État qui les oblige à le faire.

Dre Joan Robinson, de la Société canadienne de pédiatrie

Est-ce que l’obligation fonctionne?

En 2018, la Société canadienne de pédiatrie a comparé les différentes approches des provinces et des territoires. La conclusion? Pour augmenter le taux de vaccination, il vaut mieux miser sur une approche éducative que coercitive.

Des chercheurs canadiens ont pour leur part publié un article dans le Canada Communicable Disease Report, dans lequel ils ont passé en revue les études synthèses de plusieurs pays. Ils soulignent qu'il n'y a pas de variations importantes dans le taux de couverture vaccinale entre les pays où la vaccination est obligatoire et ceux où elle ne l'est pas.

Au Canada, l'objectif national de couverture vaccinale de 95 % pour quatre doses ou plus du vaccin contre la diphtérie, la coqueluche et le tétanos avant l'âge de deux ans n'est toujours pas atteint. Terre-Neuve-et-Labrador et l'Île-du-Prince-Édouard ont réussi à avoir une couverture de plus de 80 %, tandis que le Manitoba et le Nunavut sont sous la barre des 70 %. L’Ontario se situe dans la moyenne nationale.

On estime que 2,4 % des enfants canadiens de deux ans ne sont pas vaccinés. À ce chapitre, la Colombie-Britannique et le Manitoba ont les taux les plus élevés.

Conséquences imprévues de l’immunisation obligatoire

En plus de ne pas augmenter de façon significative le taux de vaccination, les exigences vaccinales comme prérequis pour aller à l'école comportent plusieurs désavantages, dit la Dre Robinson.

Les experts au Canada et aux États-Unis ont notamment observé au cours des dernières années une augmentation du nombre de parents qui refusent de faire vacciner leur enfant pour des raisons religieuses ou de conscience.

Une étude datant de 2010 montre qu’entre 35 000 et 40 500 élèves ontariens ont reçu une exemption pour l’immunisation, dont 23 000 à 24 500 pour des raisons non médicales (soit plus de 60 %). C’est pourquoi, depuis 2017, les parents ontariens qui s'opposent à l’immunisation de leur enfant doivent assister à une séance d’information sur les vaccins et signer une déclaration attestant leur objection.

En Australie et dans les États de New York et de la Californie, l’exemption pour objection de conscience a été abolie. Le Nouveau-Brunswick a essayé de faire la même chose en 2019, mais le projet de loi à cet effet a été rejeté l’année dernière.

Le programme québécois d’immunisation québécois recommande des vaccins contre 11 maladies infectieuses. Photo : Ivanoh Demers/Ivanoh Demers

On observe aussi que des parents vont simplement retarder la vaccination de leur enfant, ce qui le met à risque entre-temps, remarque la Dre Robinson. Par exemple, la majorité des hospitalisations dues à la coqueluche surviennent chez les nourrissons de moins d'un an et les enfants non vaccinés pour des raisons religieuses ou de conscience sont 35 fois plus à risque d’être infectés par la rougeole.

Les parents qui ne veulent absolument pas que leur enfant soit vacciné trouvent des moyens de contourner l'immunisation obligatoire, poursuit la Dre Robinson.

En Californie et à New York, le nombre d’exemptions médicales a explosé après la suppression des exemptions pour des convictions personnelles. En moins de 5 ans, le nombre d’enfants qui font l’école à la maison a presque quadruplé.

Plus il y a d’exemptions, plus l’immunité collective devient difficile à atteindre. C’est pourquoi, dans les dernières années, certains pays qui voyaient le taux de vaccination diminuer ont instauré de nouveau la vaccination obligatoire, comme la France et l’Italie.

En Australie, le gouvernement retient depuis 2015 toutes les prestations sociales des parents qui refusent de faire vacciner leur enfant.

La Dre Robinson n’est toutefois pas convaincue qu’il s’agisse de la meilleure approche. Au final, dit-elle, c’est l’enfant qui écope de la décision prise par ses parents. Ce n’est pas une méthode complètement farfelue, mais il faut savoir qu’il peut y avoir des inconvénients, nuance-t-elle.

Une étude publiée en 2020 montre que cette contrainte n’a pas eu l’effet escompté auprès des parents les plus opposés à la vaccination.

Comment convaincre les parents?

Il est difficile de savoir quelle est la meilleure méthode pour améliorer le taux de vaccination, dit la Dre Robinson. Les autorités de santé publique doivent utiliser divers moyens et être créatifs, croit-elle.

La Société canadienne de pédiatrie offre d’ailleurs quelques propositions pour contrer l’hésitation vaccinale, dont :

  • créer des registres de vaccination électronique provinciaux;
  • avertir (par texto ou courriel) les parents lorsque leur enfant est en retard pour un vaccin;
  • offrir régulièrement des cliniques de vaccination sans rendez-vous dans la communauté et des cliniques annuelles dans les écoles;
  • adapter les documents d’information à la langue maternelle des parents.

Selon les spécialistes consultés par Radio-Canada, l’éducation est la clé.

Il vaut mieux expliquer aux parents pourquoi les enfants devraient être vaccinés. Nous voulons qu'ils croient en la science plutôt qu'ils fassent vacciner leurs enfants simplement parce qu'ils y sont obligés, dit la Dre Robinson.

Elle craint que les enfants des parents qui rejettent certains éléments fondamentaux de la science soient exclus du système d'éducation.

Il y a des parents qui ne feront jamais vacciner leurs enfants, quoi qu'il arrive. Si on leur interdit l'école, ils seront scolarisés à la maison. Si vous avez un parent qui ne croit vraiment pas aux principes scientifiques de base, ce n'est peut-être pas la meilleure chose que cet enfant soit scolarisé à la maison par ce parent.

Dre Joan Robinson, Société canadienne de pédiatrie

Laurence Monnais, historienne de la santé et professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal, qui étudie l'histoire des vaccins, estime que ceux qui refusent catégoriquement et systématiquement les vaccins sont une frange minoritaire. La plupart des parents sont surtout hésitants et se posent des questions.

Un rapport de 2011 de l'Agence de la santé publique du Canada montrait que 90 % des parents croyaient aux bienfaits de la vaccination, mais que 35 % d'entre eux avaient des craintes quant aux risques.

Les gens n’ont pas connu ces maladies. J’ai même des étudiants en médecine qui n’ont jamais vu un cas de varicelle parce que l’immunisation a été si efficace, raconte la Dre Robinson.

Bien que les autorités de santé publique préconisent l’éducation, Mme Monnais dit qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. Selon elle, on parle sporadiquement de la question lors d’éclosions, mais les campagnes de sensibilisation sont très rares.

On n'est pas encore au top en matière d'éducation, estime-t-elle. Mais c'est peut-être là que la réflexion devrait se développer du côté des dirigeants des milieux de la santé publique. Ce n’est pas en temps de crise qu’on devrait éduquer.

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