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COVID-19 : moins de blâmes, plus de tapes dans le dos

La confiance de la population canadienne envers son gouvernement s’érode alors que la pandémie s’étire et les erreurs de communication se multiplient, selon des chercheurs.

Les messages des autorités pour combattre la COVID-19 ont différé d'une province à l'autre. Photo : The Canadian Press/Nathan Denette
Un texte de Binh An Vu Van

Découverte a recueilli les réflexions de Simon Bacon, chercheur en science comportementale médicale à l’Université Concordia et co-directeur de l’étude iCare (International Assessment of COVID-19-related Attitudes, Concerns, Responses and Impacts in Relation to Public Health Policies), qui vise à comprendre pourquoi certains adhèrent mieux aux mesures sanitaires et d’autres non, et la relation des différentes populations internationales avec leurs gouvernements.

Cette étude compte à présent près de 60 000 répondants de 175 pays.

Simon Bacon est chercheur en science comportementale médicale à l’Université Concordia. Photo : Radio-Canada

Qu’avons-nous à apprendre des pays qui ont le mieux réussi?

Dans les pays qui ont le mieux géré la pandémie, on observe que les leaders ont mis l’accent sur le nous, nous, nous, sur la collaboration. Je pense notamment aux gouvernements démocratiques qui se sont distingués : la Nouvelle-Zélande, Taïwan et l’Australie.

Une de nos découvertes les plus importantes à ce jour est que, pour motiver les gens à adhérer aux mesures sanitaires, ils doivent comprendre que leurs sacrifices quotidiens servent réellement à quelque chose.

Mais on a bien parlé de guerre et d’effort collectif au Canada?

Oui, mais pas exactement dans les mêmes termes. Il y a une différence subtile. Au Canada, on avait tendance à mettre l’accent sur les effets négatifs potentiels, il y a eu l’effet don’t kill granny, ne tuez pas grand-maman.

Constamment, il y a eu du pointage de doigt, on a mis l’accent sur les personnes qui ne suivent pas les consignes. Il n’y a eu pratiquement aucun renforcement positif, on a peu souligné les bons coups.

Aussi, ce que la Nouvelle-Zélande est parvenue à faire, et que le Canada n’a pas été en mesure de faire, c’est de normaliser le port du masque et les mesures d’hygiène élémentaires. Ils ont clairement articulé le fait que la vaste majorité de la population respectait les consignes sanitaires. Ils ont ainsi renforcé l’idée que chaque individu n’était pas le seul à faire des sacrifices.

Selon nos études, la vaste majorité des Québécois respectent les consignes, c’est la norme; or, il manque cette reconnaissance. C’est sûr que ça ne fait pas la manchette ah la majorité des gens suivent les consignes sanitaires, pourtant c’est le message sur lequel il faut mettre l’accent.

Au fédéral, ce n’est que récemment qu’on a vu le message de Teresa Tam changer et tendre vers cet appel à l’unité collective.

Au banc des accusés, il y a eu les familles qui se sont réunies à Noël, les voyageurs, les jeunes dans les bars…

Or les causes profondes de la seconde vague dépassent les manquements individuels et semblent relever davantage des politiques en place. Selon les données de l’INSPQ, les éclosions de la seconde vague proviennent d’abord des écoles, des milieux de travail et du commerce de détail. Des situations où les gens sont réunis sur des périodes prolongées en milieu clos, où ils ont peu de contrôle sur leurs risques d’infection. Ce sont des situations où les actions individuelles – bien qu’encore importantes – ont moins de poids.

On peut penser notamment à cette étude qui rapporte que, dans un milieu fermé, la qualité de la ventilation est le facteur le plus déterminant dans la propagation du virus, davantage que toute autre mesure d’hygiène personnelle. Bien sûr, ces mesures demeurent essentielles, mais ce n’est pas tout.

Le reportage de Binh An Vu Van et d'Hélène Morin est diffusé à Découverte le dimanche à 18 h 30 à ICI Télé. À ICI RDI, ce sera le samedi à 18 h 30.

Quelles autres faiblesses observez-vous au sein du message provincial québécois?

Nous observons des contradictions au sein même de notre province qui finissent par semer le doute dans la population. Par exemple, vous ne pouvez pas vous réunir, sauf... si vous êtes un lieu de culte. Il est normal alors de se demander : Pourquoi eux peuvent être en groupes de 25, sans même se connaître, et moi je ne peux pas voir ma bulle familiale?

En comparaison, la Colombie-Britannique s’en est plutôt bien sortie. Bonnie Henry (médecin hygiéniste en chef de la Colombie-Britannique) a été excellente pour présenter des données et des projections, pour montrer la route à suivre. Au Québec, on a eu l’opposé. Je me souviens d’un moment où j’ai failli tomber en bas de ma chaise : lorsqu’on a demandé à Horacio Arruda de présenter les projections, sa réponse a été : C’est trop compliqué. Eh bien, si vous traitez les gens comme des idiots… ils vont se comporter comme des idiots, n’est-ce pas?

Au Canada, est-ce que le gouvernement fédéral avait un rôle à jouer dans ce message public?

Je crois qu’il y aurait eu des avantages importants à ce que le gouvernement fédéral, dès le début de la pandémie, mette en place un message et des stratégies unifiées, cohérentes. Or il n’y a rien eu de cela.

Pourquoi c’est important? Parce que nous demandons à la population de faire des sacrifices, de se soumettre à des mesures désagréables. Si une mesure est en place en Ontario mais ne l’est pas au Québec, les gens vont comparer les deux situations et se diront : Attendez, c’est la même maladie, nous sommes à peu près la même population, mais l’Ontario trouve que ce n’est pas important, mais ici c’est important... La population remettra alors en question l’importance de ces mesures. Certains vont alors préférer choisir les consignes les mieux alignées avec leurs motivations et leurs croyances.

À travers le monde, il y a davantage de pays constitués comme le Canada, avec des juridictions indépendantes, que de gouvernements centralisés, et beaucoup s’en sont bien tirés. En Australie, le pays s’est attaqué à ces incohérences et a évité de créer ces vides où les gens pouvaient choisir entre ce qu’ils croyaient et le message public.

Mais les provinces ne doivent-elles pas pouvoir réagir selon leurs situations locales?

Avoir une politique unifiée ne signifie pas que tout le monde doit faire la même chose.

L’Australie a un plan détaillé et clair. Tel événement déclenche une telle réaction. Si le taux d’augmentation des cas atteint ce chiffre, voici ce qui se passe. Si ceci arrive, on rentre en confinement, et voici les chiffres que nous devons atteindre pour en sortir. Tout le monde dans le pays suit les mêmes consignes, les mêmes principes, il n’y a de surprise pour personne. L’Allemagne a un plan similaire, très transparent. Et on a vu dans ces pays très peu de mécontentement, de manifestations, de résistance. Pourtant, l’Australie a connu un confinement beaucoup plus sévère que le nôtre dans la seconde vague.

En comparaison, au Québec, au début de la seconde vague, le gouvernement a mentionné un seuil à partir duquel la province entrerait en confinement. Une fois ce seuil atteint, le gouvernement s’est rétracté. Ces incohérences commencent à nous diviser et à s’installer dans la population.

Si vous demandez à n’importe quel Québécois ce qu’il faut pour sortir du confinement, pas un seul Québécois ne saurait vous répondre. Parce que personne ne nous a présenté les données! Personne ne travaille en direction d’un objectif. Si vous êtes un marathonien, comment faites-vous pour endurer l’épreuve si vous ne connaissez pas l’emplacement de la ligne d’arrivée?

Ici, au Canada, nous étirons la situation pendant une période démesurée, avec un schéma flou de confinement et de déconfinement, et cela se traduit par d’immenses frustrations et d’inquiétudes dans la population.

Et à présent, ce qui m’inquiète, c’est que cette absence de stratégie nationale finisse par avoir des répercussions négatives sur la distribution des vaccins, et que nous allons nous rendre la vie difficile pendant plus longtemps que nécessaire.

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