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Non, les vaccins à ARN messager ne modifient pas l’ADN

Il s'agit d'une des nombreuses fausses déclarations de la controversée généticienne française Alexandra Henrion-Caude dans une entrevue devenue virale sur les réseaux sociaux.

L'entrevue dans laquelle la généticienne française Alexandra Henrion-Caude affirme que les vaccins contre la COVID-19 modifient l'ADN a été vue plus d'un million de fois. Photo : Capture d'écran
Un texte de Nicholas De Rosa

Les vaccins de Moderna et Pfizer-BioNTech contre la COVID-19 sont les premiers vaccins à base d’ARN à être mis sur le marché et suscitent depuis quelques mois des inquiétudes plus ou moins fondées sur leur sécurité. Parmi les plus récurrentes, on trouve des déclarations selon lesquelles ces vaccins sont en fait de la thérapie génique, capable de modifier à tout jamais les gènes des patients. Or, il s’agit d’une affirmation sans fondement scientifique.

Ce point de vue erroné selon lequel les vaccins à base d’ARN modifient l’ADN des patients a été évoqué à de nombreuses reprises ces derniers mois.

L'affirmation a été remise sur le tapis à la mi-janvier par la généticienne française Alexandra Henrion-Caude dans une entrevue d’une heure accordée à la webtélé d'extrême droite TV Libertés.

Divers extraits de cette entrevue ont été vus plus d’un million de fois, et l’un d’entre eux avait accumulé plus de 600 000 visionnements sur Facebook avant d’être supprimé la fin de semaine dernière

Ancienne directrice de recherche de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Mme Henrion-Caude a pris des positions aux accents complotistes en ce qui concerne la COVID-19 depuis le début de la pandémie, selon le quotidien français Midi Libre.

La généticienne a déjà affirmé que le SRAS-CoV-2, le virus responsable de la COVID-19, était « probablement issu d’une manipulation génétique », une information qui a été démentie à plusieurs reprises. Elle a également dit que les masques favorisent la prolifération de bactéries en plus de provoquer des maux de tête et des problèmes de respiration, une autre fausse information.

Alexandra Henrion-Caude est d’ailleurs une intervenante dans le documentaire complotiste Hold-Up, et l’Inserm a publiquement pris ses distances avec elle à l’automne.

La généticienne avance d’autres fausses informations dans cette vidéo virale et affirme entre autres que l’ADN supposément modifié par les vaccins pourrait se transmettre de génération en génération et que le vaccin contre la COVID-19 a provoqué l’émergence de nouveaux variants. Elle affirme aussi que celui-ci a provoqué des effets secondaires bien plus importants que prévu, frappant d'incapacité bon nombre d'Américains.

Alexandra Henrion-Caude sur le plateau de TV Libertés Photo : Capture d'écran

C’est quoi, un vaccin à ARN?

Le principe des vaccins est toujours le même : administrer un microbe à notre organisme afin d’induire une réaction immunitaire.

Il existe une multitude de différents vaccins classiques. Pour le virus [de l']influenza, on peut prendre des extraits de protéines de virus pour induire une réponse immunitaire. Il existe des versions avec des virus atténués, aucunement dangereux lorsqu’ils sont administrés, et il existe des versions avec des virus activés, par exemple, explique le virologue et professeur au Département des sciences biologiques de l'UQAM, Benoit Barbeau.

Cette exposition aux protéines d’un virus permet ensuite à notre organisme de reconnaître et de combattre le « vrai » agent infectieux avec les anticorps et les cellules immunitaires que le vaccin lui aura permis de développer.

Les vaccins à ARN messager fonctionnent différemment parce qu’ils ne contiennent aucune protéine de virus; ils contiennent plutôt du matériel génétique (ARN) qui entre dans des cellules et les incite à produire les protéines requises. Dans le cas de la COVID-19, il s’agit de protéines de spicule, ces pointes rouges que l'on voit habituellement sur les images de la molécule du SRAS-CoV-2.

Les protéines de spicule sont les pointes rouges que l'on voit sur cette illustration de la molécule du SRAS-CoV-2.  Photo : Centres américains de contrôle des maladies

Comme on n’utilise pas de matériel biologique, l’avantage de la technologie ARN, c’est qu’elle permet aux fabricants de vaccins de rapidement changer leur protocole et d’arriver avec un ARN plus représentatif de nouveaux variants qui pourraient être résistants à la formule vaccinale actuelle. Ils sont capables de se retourner sur eux-mêmes avec une nouvelle formulation en dedans de quelques semaines, fait savoir Benoit Barbeau.

Pourquoi n’est-ce pas de la thérapie génique?

Les vaccins à ARN messager ne sont pas de la thérapie génique, simplement parce que le matériel génétique qu’ils envoient disparaît assez rapidement et n’a pas la capacité de s’intégrer au génome d’un patient, qui est pour sa part composé d’ADN. Nos cellules ont d’ailleurs la capacité de distinguer l’ADN de l’ARN.

Ce qui est important de savoir est que ces ARN-là vont rapidement être dégradés. Ils ne seront donc plus présents après quelques jours, au plus, mais cela n’empêche pas le fait que vous aurez eu le temps d’être exposés à la protéine, qui est l’élément clé pour induire cette réponse immunitaire, détaille Benoit Barbeau.

La thérapie génique permet quant à elle d’intégrer du nouveau matériel génétique à des cellules de façon durable, pour compenser un dysfonctionnement. Une thérapie génique expérimentale pour guérir l’hémophilie, qui consiste à injecter un gène essentiel à la coagulation, a par exemple donné des résultats prometteurs l’an dernier.

C’est pour cette même raison que l’ARN injecté dans le cadre du vaccin contre la COVID-19 ne peut pas se transmettre de génération en génération, contrairement à ce que spécule Mme Henrion-Caude dans la vidéo virale.

Ce processus nécessiterait que l’ARN traverse le placenta et qu’il se retrouve par la suite dans les cellules du fœtus pour être intégré. C’est impossible, tranche Benoit Barbeau.

Le point de vue selon lequel les vaccins à ARN constituent de la thérapie génique a d’ailleurs été démenti par plusieurs médias de vérification ces derniers mois.

L’idée que les vaccins à ARN sont de la thérapie génique a été démentie à plusieurs reprises. Photo : Reuters/Yves Herman

L’ARN, l’ADN et le VIH

Alexandra Henrion-Caude avance d’ailleurs dans la vidéo que les porteurs du VIH ont été traités à part dans les essais cliniques du vaccin Pfizer-BioNTech parce qu’ils auraient été la preuve vivante que l’ARN du vaccin peut se transformer en ADN.

C’est que les rétrovirus comme le VIH sont caractérisés par la présence de l’enzyme rétrotranscriptase, capable de transcrire leur information génétique ARN en ADN. La généticienne soutient que cela pourrait également se produire pour l’ARN contenu dans le vaccin contre la COVID-19.

Cet argument ne tient pas la route, d'après Benoit Barbeau, qui est d’ailleurs spécialisé dans l’étude du VIH.

Pour que le VIH puisse être capable par son enzyme rétrotranscriptase de transformer l’ARN en ADN, il faudrait que les cellules qui reçoivent l’ARN soient celles qui sont infectées par le VIH. Les cellules qui vont s’accaparer l’ARN dans ce contexte-là ne sont pas nécessairement les mêmes, et il faut comprendre que le VIH, c’est très peu probable de toute façon qu’il occasionne ce phénomène parce qu’il peut juste transcrire son propre ARN, estime M. Barbeau.

Si jamais quelqu’un est VIH positif, je pense qu’il peut être vacciné sans avoir peur d’une intégration d’ARN qui se transforme en ADN.

Benoit Barbeau, virologue et professeur au Département des sciences biologiques de l'UQAM

Analyser les résultats de patients immunodéprimés est d’ailleurs un protocole standard en recherche médicale et n’est pas unique à celle sur les vaccins contre la COVID-19.

Est-ce que la technologie ARN est expérimentale?

Si Alexandra Henrion-Caude affirme dans la vidéo virale que le vaccin de Pfizer contre la COVID-19 n’est pas tout à fait de la thérapie génique parce que la thérapie s’adresse à des gens malades, elle dit tout de même qu’une appellation plus exacte serait vaccin génique expérimental.

Je vous demande donc de vous mettre à produire une protéine de virus. Nous sommes dans l’expérimentation la plus totale, puisque nous ne connaissons pas tous les effets qu’il pourrait y avoir à court, moyen et long terme d’une telle expérimentation, avance-t-elle.

Benoit Barbeau estime que Mme Henrion-Caude dramatise le caractère expérimental des vaccins à ARN dans ses déclarations, et rappelle que la technologie est en développement depuis plus de deux décennies.

Oui, c’est la première fois qu’on utilise ce type de vaccin pour un virus ou un agent infectieux, mais ça fait depuis les années 90 qu’il y a énormément de littérature et d’études qui ont été faites pour démontrer ses effets bénéfiques.

Benoit Barbeau, virologue et professeur au Département des sciences biologiques de l'UQAM

Autre point important : on a des études en phases cliniques 1 et 2 qui ont roulé, qui impliquaient deux différentes entreprises qui proposent leur vaccin, et des phases cliniques 3. Et il y a bien sûr d’autres entreprises qui utilisent cette technologie qui sont à différents niveaux de phases cliniques. Donc il y a quand même une abondance de compagnies et d’études qui démontrent que ce vaccin a un effet bénéfique, est sécuritaire pour les personnes qui le reçoivent, et offre – du moins chez Moderna et Pfizer – une protection chez les personnes infectées qui développeront la maladie, souligne le virologue.

Désinformation sur les effets secondaires

Pour soutenir son argumentation selon laquelle le vaccin Pfizer-BioNTech aurait des effets toxiques sur le génome, Alexandra Henrion-Caude affirme dans l’entrevue à TV Libertés que 2,7 % des personnes vaccinées se retrouvent parfaitement incapables de travailler et d’avoir leurs activités quotidiennes, et cite à l'appui de cette assertion un rapport du Centre de prévention et contrôle des maladies américain (CDC).

C’est-à-dire beaucoup plus qu’un risque de la COVID, commente-t-elle.

Le problème, c’est que ce n’est pas du tout ce que dit ce rapport, qui présente des résultats d’un sondage qu’ont rempli 112 807 Américains vaccinés contre la COVID-19 sur une plateforme de suivi médical nommée V-Safe.

Extrait du rapport des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) auquel se réfère Mme Henrion-Caude dans l'entretien. Photo : Captire d'écran

En examinant ce document, on constate en effet que 3150 signalements d’effets secondaires indésirables (health impact events) ont été effectués par les répondants du sondage sur V-Safe. On spécifie également que ces signalements pouvaient impliquer l’incapacité d'accomplir ses activités quotidiennes normales, l’incapacité de travailler ou [le recours à ] des soins par un médecin ou un professionnel de la santé. Et, bien sûr, 3150 signalements sur 112 807 personnes, c’est environ 2,7 %.

Par contre, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ont expliqué à Reuters qu’un répondant au sondage peut cocher plusieurs cases, et signaler plusieurs effets secondaires en même temps. Par exemple, une personne qui a dû consulter un médecin n’a probablement pas pu travailler ou accomplir ses tâches quotidiennes en raison de sa consultation. 3150 signalements ne représentent pas nécessairement 3150 personnes, a indiqué l'agence à Reuters.

De plus, ces effets secondaires sont temporaires : il n'est pas question ici de dommages irréversibles et de gens qui ne pourront plus jamais revenir au travail ou accomplir des tâches quotidiennes.

Il n’y a jamais une absence complète d’effets secondaires lorsqu’on parle de vaccin, mais ils sont généralement légers et de courte durée, et demeurent toujours minimes par rapport aux éléments bénéfiques du vaccin, rappelle Benoit Barbeau.

Les vaccins et l’émergence de nouveaux variants du virus

Mme Henrion-Caude soutient dans son entrevue que la vaccination contre la COVID-19 a provoqué l'apparition de nouveaux variants du virus. Est-ce que ce n’est pas ça qu’on a vu en Afrique du Sud, en Angleterre, et finalement, dans tous les pays qui ont vacciné? Chaque fois, on a le mot "variant" qui apparaît en même temps, dit-elle.

Cette corrélation est tout simplement fausse. Le variant britannique a été détecté pour la première fois en septembre, soit près de deux mois avant le début de la campagne vaccinale au Royaume-Uni. Le variant sud-africain a pour sa part été détecté en octobre, tandis que le variant brésilien est apparu en décembre, des semaines avant qu’un seul de ses citoyens n'ait été vacciné. Et des variants ne sont pas apparus dans tous les pays qui ont entamé leur campagne de vaccination.

La généticienne ajoute que la faible immunité conférée par la première dose du vaccin rend les gens particulièrement vulnérables à l’infection si l’on repousse trop l’administration de la deuxième dose. Elle cite un communiqué de presse de l’Académie de médecine française qui, selon elle, dit clairement que ça risque de provoquer l’émergence de nouveaux variants.

Ce qu'indique le communiqué n’est toutefois pas que repousser la deuxième dose permettrait au virus de muter et de résister au vaccin : il mentionne plutôt qu’avoir une population partiellement immunisée constituera un terrain favorable pour sélectionner l’émergence d’un ou de plusieurs variants échappant à l’immunité induite par la vaccination.

En d’autres termes, l’Académie soutient qu’un éventuel variant résistant au vaccin pourrait se propager plus facilement parce que le vaccin ne s’y attaquerait pas. Elle ne dit pas que l’immunité partielle offerte par le vaccin serait à l’origine de ce variant, comme le suggère Mme Henrion-Caude.

C’est spéculatif à savoir si après la première dose, vous allez avoir une réponse immunitaire suboptimale qui pourrait mener à la venue de variants résistants. La première dose confère une protection qui est non négligeable, de 30 % à 70 %, et cela suggère en fait qu’on devrait être dans une situation qui empêcherait la venue de variants, analyse Benoit Barbeau.

Pfizer-BioNTech et Moderna affirment pour l’instant que leurs vaccins sont efficaces contre les variants britannique et sud-africain, mais qu’ils pourraient offrir une protection amoindrie contre le variant sud-africain. Moderna a mentionné au New York Timesqu’une injection de rappel plus résistante au variant sud-africain est présentement en développement par précaution.

Pfizer recommande d’administrer la deuxième dose du vaccin 21 jours après avoir reçu la première, tandis que l’OMS et le gouvernement fédéral canadien recommandent de ne pas dépasser 42 jours d’écart. Québec vise pour sa part un maximum de 90 jours entre les deux doses.

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