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Le pari risqué d’un redémarrage de l’industrie de l’auto

Une délicate tentative de relance des activités de GM, Ford et Fiat Chrysler au Canada est en cours.

Un texte de Marc Godbout

Le président Donald Trump et les constructeurs automobiles américains veulent une reprise de la production dans les usines d’ici la fin du mois. Le Canada semble inévitablement entraîné dans ce redémarrage complexe d’un secteur vital de l'économie.

Ce qui se passera dès lundi à St. Catharines dans le sud de l’Ontario pourrait déterminer à quel rythme se déroulera une partie de la relance.

L’enjeu est énorme. Les prochains jours risquent même de définir l’avenir à moyen terme d’un des secteurs clés de l’économie nord-américaine : celui de l’automobile.

Le constructeur General Motors va rouvrir la semaine prochaine une portion de son usine de moteurs dans la péninsule du Niagara. Près de 300 syndiqués, environ le tiers des travailleurs, se sont portés volontaires pour tester les nouveaux protocoles sanitaires.

Parmi les nombreuses mesures, des caméras thermiques pour le contrôle de toute personne qui entre dans les installations et un réaménagement des espaces dans les bâtiments. Nos membres sont nerveux, je ne peux pas les blâmer. C’est vraiment l’inconnu, explique le président national d’Unifor, Jerry Diaz. 

Pour le moment, il préfère se limiter à des constatations plutôt que de se lancer dans des prévisions.

La pandémie a plongé l’industrie automobile dans une spirale, la pire depuis la crise financière de 2008-2009. Depuis deux mois, la demande des consommateurs pour les véhicules s’est effondrée.

En quête de liquidités, les constructeurs veulent rouvrir leurs usines. L’appel du président américain à relancer l’économie coûte que coûte est venu ajouter à la pression.

Je me fiche de ce que veulent les États-Unis. Je me fiche de ce que dit Donald Trump. L’appât du gain ne peut pas être le facteur déterminant. Il ne peut pas y avoir de raccourcis.

Jerry Diaz, président national d’Unifor

Cette semaine, à quelques jours d’intervalle, les constructeurs de Détroit ont tous envoyé le même signal. GM, Ford et Fiat Chrysler prévoient de rouvrir leurs usines ontariennes à partir du 19 mai.

Unifor représente les milliers de travailleurs canadiens de ces trois constructeurs. Son président lance un avertissement à quiconque serait tenté de procéder trop brusquement à la réouverture. Nous nous opposerons à toute ouverture tant que nous n’aurons pas l’assurance que les mesures les plus rigoureuses sont en place dans chacune des usines. Chaque usine est différente, aucune brèche ne sera tolérée.

Compte tenu de la nature hautement intégrée de l’industrie automobile nord-américaine, cette crise sanitaire ajoute un niveau de complexité sans précédent.

Pièces et composantes peuvent traverser les frontières jusqu’à huit fois avant d’être installées dans un véhicule fraîchement sorti d’une usine. Bref, les États-Unis ne peuvent pas construire des véhicules sans le Canada et vice-versa.

Si un gouvernement n’a pas le même engagement envers les protocoles sanitaires, ce système ne peut pas fonctionner. Tout peut dérailler.

Flavio Volpe, Association des fabricants de pièces automobiles
Des pièces automobiles du fabricant canadien Magna dans une de ses usines de l'Ontario Photo : Radio-Canada/Marc Godbout

Étant donné que des milliards sont en jeu aux États-Unis, au Canada et au Mexique, l'industrie automobile ne peut recommencer à construire des voitures si les actions des gouvernements dans un pays ne sont pas synchronisées avec celles des autres.

Après l’interminable négociation de l’ALENA, une autre danse à trois est nécessaire.

Des discussions de haut niveau entre les différentes juridictions, l’industrie et les syndicats se sont intensifiées au fil des semaines. Une sorte de plan nord-américain de redémarrage est en préparation depuis plus d’un mois.

Les liens que nous avons développés lors des négociations de l’Accord aident beaucoup en ce moment. Tout le monde se parle pour adopter une stratégie cohérente et coordonnée, a confié une source au sein du gouvernement canadien.

Le redémarrage des usines d’assemblages est une des pièces maîtresses d'une reprise économique américaine. Si le secteur de l’auto n’est pas central dans le discours public du gouvernement Trudeau, il s’agit de la deuxième industrie exportatrice en importance pour le Canada. Plus de 126 000 emplois en dépendent directement.

L’Association des fabricants de pièces automobiles est la voix de plus de 700 manufacturiers canadiens, dont 10 % de ses membres se trouvent au Québec.

Son président Flavio Volpe considère que plusieurs de ces acteurs ne peuvent se permettre un faux départ. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Une deuxième perturbation des opérations pourrait être catastrophique étant donné que plusieurs fabricants de pièces risquent d’épuiser rapidement leurs fonds de roulement, certains n’auront plus de marge de manœuvre.

Hier, la vice-première ministre, Chrystia Freeland, a brièvement abordé le sujet, sans faire part de l’état des discussions en cours : C’est vraiment un élément de notre coordination et de notre collaboration avec notre partenaire américain.

Face aux craintes exprimées, Chrystia Freeland indique que des entreprises canadiennes de l’automobile ayant des activités à l’étranger sont déjà confrontées aux conditions du coronavirus, ajoutant que l’industrie allait pouvoir profiter de cette expérience vécue dans des pays comme la Chine.

Même avec un démarrage progressif et sécuritaire, les prochains mois s’annoncent orageux. Les prévisions font déjà état d’une baisse majeure de la production de véhicules en Amérique du Nord pour l’ensemble de l’année 2020. Une chute d’environ quatre millions d’unités par rapport à l’an dernier, selon les projections les plus optimistes.



Les résultats financiers du premier trimestre ont démontré à quel point les liquidités des constructeurs américains se sont évaporées lorsque la production s'est arrêtée du jour au lendemain. GM, Ford et Fiat Chrysler sont maintenant forcés de se renflouer en retardant ou en supprimant notamment les lancements de modèles très médiatisés.

Ce n’est qu’une partie du problème. Encore faut-il trouver des acheteurs. Et tout dépend de la vitesse à laquelle les consommateurs retourneront chez les concessionnaires. Certains n’ont plus les moyens de faire l’acquisition d’un nouveau véhicule, et face à l’incertitude, d’autres pourraient reporter leur achat prévu ce printemps.

L’économiste Thomas Feltmate de TD Economics s’attend à ce que les ventes de véhicules au Canada diminuent d’au moins 23 % cette année. Il est difficile de savoir comment tout ça va se terminer. Quelle sera l’efficacité de la production dans les usines avec les nouvelles mesures sanitaires? Personne ne peut le dire.

Si le dollar canadien n’arrivait pas à se ressaisir et que la relance devait tarder, Thomas Feltmate craint ultimement une accélération d’une tendance vécue dans la dernière décennie, le déplacement vers le Mexique de certaines productions canadiennes.

85 % des véhicules fabriqués au Canada prennent normalement la direction des États-Unis. Avec à peine 4300 véhicules produits en avril sur tout le continent, un record depuis 1945, il faudra probablement des mois, voire des années, avant que les entreprises retrouvent les niveaux de production atteints avant la crise.

L’industrie nord-américaine cherche à se relever et à relancer ses installations, une à la fois. Même si celle de St. Catherines parvient de façon sécuritaire à assembler ses moteurs, les usines redeviendront-elles les engins économiques d’avant la pandémie?

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